14/06/2008 à 18h43

Chantiers de l’Atlantique : parfois, Sarkozy nationalise

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

Nicolas Sarkozy, qui a piloté plusieurs privatisations, annonce une nationalisation partielle. Une stratégie à géométrie variable.



Chantiers de l’Atlantique, Saint-Nazaire, 2004 (Gilles Coulon).

1

L’Etat cherche-t-il à renationaliser les chantiers ?

Le coup capitalistique concocté par le gouvernement français a surpris la planète entière. Matignon et l’Elysée viennent d’annoncer leur intention de racheter une partie des Chantiers de l’Atlantique, après de discrètes tractations avec le propriétaire coréen du propriétaire norvégien du fleuron de Saint-Nazaire.

Pas très clair ? 9% des actions du groupe Aker Yards France, qui possède 75% des Chantiers de l’Atlantique, reviendront au pays dans les prochains mois. La transaction, qui porterait sur « quelques dizaines de millions d’euros », a été négociée directement entre la France et le groupe coréen STX Shipbuilding, qui possède 39% du capital du groupe norvégien Aker Yards depuis fin 2007. La maison-mère norvégienne a d’ailleurs fait part de sa surprise de n’avoir pas été consultée, mais n’a pas publié son communiqué sur son site français.

Une revendication syndicale satisfaite

En vertu du « décret anti-OPA » du 30 décembre 2005, l’Etat aura la possibilité d’influencer la stratégie des Chantiers, avec un droit de veto sur les grandes décisions. De plus, le gouvernement français possède un droit de préemption sur les 25% d’actions restantes, que le groupe Alstom -ancien propriétaire des Chantiers- s’est engagé à conserver jusqu’en 2010. Il possèderait ainsi une minorité de blocage.

En annonçant cette nationalisation très partielle, Nicolas Sarkozy satisfait une revendication exprimée dès la fin de l’année dernière par les syndicats de Saint-Nazaire. Ceux-ci craignaient un transfert de technologies vers la Corée du Sud, qui est aujourd’hui l’un des principaux acteurs mondiaux de la construction navale.

Mais une nationalisation complète n’est évidemment pas à l’ordre du jour. Gilles Le Blanc, professeur d’économie à l’école des Mines de Paris et spécialiste des politiques économiques industrielles, explique comment s’effectue cette « prise d’influence » sans prise de contrôle capitalistique :

2

Pourquoi Sarkozy sauve-t-il les chantiers navals et pas Gandrange ?

Pour Nicolas Sarkozy, ce « sauvetage » des Chantiers de l’Atlantique vise aussi à effacer l’échec de Gandrange, le site sidérurgique lorrain où Arcelor-Mittal vient d’enclencher un plan de restructuration malgré les promesses présidentielles. Instruit par le fiasco du feuilleton économico-politique de l’hiver, le Président a eu la prudence de ne rien annoncer avant d’obtenir ce qu’il souhaitait : « L’effet d’annonce est absolument renversé par rapport à Arcelor-Mittal », remarque Gilles Le Blanc.

La différence entre les deux cas tient aussi à des raisons capitalistiques : par le truchement du groupe français Alstom, que le ministre de l’Economie Nicolas Sarkozy avait sauvé du naufrage en 2004, l’Etat a prise sur les chantiers, qui ne sont pas totalement en mains étrangères, contrairement à Mittal.

Un actif stratégique, des craintes de fuites technologiques

Ensuite, les chantiers de Saint-Nazaire, qui ont construit par le passé le porte-avions Foch et d’autres vaisseaux de guerre, travaillent toujours dans ce domaine, en collaboration avec les anciens arsenaux nationaux DCNS. Saint-Nazaire est donc un « actif stratégique » pour le gouvernement, comme l’explique le Président dans un communiqué.

En terme militaire, mais aussi d’un point de vue économique : l’avantage de l’Europe au niveau mondial réside aujourd’hui dans son savoir-faire, ses compétences et ses technologies. Autant d’actifs immatériels, dont certains auraient été transférables au rival coréen…

Autre motif de satisfaction pour le gouvernement, en ces temps de « patriotisme économique » : la France se replace un peu sur un marché promis à une forte expansion. Et Nicolas Sarkozy pourra en tirer un bénéfice auprès de la base populaire de son électorat, justement celle qui se sent le plus frustrée en termes de pouvoir d’achat. « La construction navale va retrouver un boom », annonce Gilles Le Blanc :

3

Arrive-t-il à d’autres pays occidentaux de nationaliser ?

L’intervention d’Etats dans les affaires d’entreprises privées semble être un must en ces temps de capitalisme financier incontrôlé. En 2004, le gouvernement autrichien avait sauvé la quatrième banque du pays, Bawag, au bord de la faillite en raison d’une gestion hasardeuse, en investissant massivement.

Plus récemment, on a vu le Royaume-Uni soutenir la banque Northern Rock, victime de la crise des « subprimes ». La banque d’Angleterre a commencé par lui prêter 25 milliards de livres sterling, en attendant que les candidatures au rachat se précisent. Celles-ci n’aboutissant pas, la banque a finalement été provisoirement nationalisée, en février. Un comble au pays de Margaret Thatcher. Toujours pour soutenir une victime de la crise des « subprimes », aux Etats-Unis, la Fed a autorisé la banque JPMorgan Chase à renflouer la banque Bear Stearns.

Chez les Anglo-Saxons, on nationalise plus discrètement

Dans les pays anglo-saxons, « ces opérations ne sont pas présentées comme des opérations de politique industrielle, avec un réel affichage, comme par le passé en France, et comme le gouvernement souhaiterait que ce soit le cas à l’avenir », explique l’économiste de l’école des Mines :

La Corée du Sud, qui est déjà plus qu’un tigre sur le marché mondial de la construction navale, n’est pas en reste : plusieurs litiges sont en cours à l’OMC en raison d’aides directes ou indirectes aux acteurs du secteur.

4

Intervenir dans l’industrie, un dada de Sarkozy ?

En 2001, Lionel Jospin avait suscité un tollé en déclarant que « l’Etat ne peut pas tout », alors que Danone lançait un plan de licenciement dans sa filière biscuits, pourtant bénéficiaire. Même s’il reste, malgré ses promesses, résolument partisan des privatisations, Nicolas Sarkozy aime faire croire qu’il peut tout en cas de crise.

En 2003, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, il a assisté à la disparition de Pechiney. Ce fleuron de l’industrie française, absorbé puis dépecé par le Canadien Alcan, avait été privatisé huit ans auparavant, au terme d’un processus enclenché par le gouvernement Balladur, dont Sarkozy était le porte-parole et le ministre du Budget.

Alstom 2004, une première nationalisation sarkozienne

L’année suivante, en 2004, Nicolas Sarkozy passe neuf mois au ministère des Finances. Période courte, mais active. C’est sous son égide que l’Etat cède sa majorité dans France Télécom, en passant de 50,4% à 41%, et annonce la privatisation du champion nucléaire Areva, qui devrait intervenir prochainement, peut-être à travers une fusion avec Alstom au profit du groupe Bouygues. A la même époque, il s’engage à ne pas privatiser EDF-GDF :

« Il n’y aura pas de privatisation d’EDF ni de GDF, et ce pour une raison simple : EDF et GDF ne sont pas des entreprises comme les autres. »

Promesse bien oubliée aujourd’hui, au moment où GDF fusionne avec Suez, ce qui privatise de facto l’ex-groupe public. Sarkozy privatise, mais quand le secteur privé est à la peine, il n’hésite pas à lui faire bénéficier du soutien public. Quitte à nationaliser partiellement, déjà.

Toujours en 2004, le ministre des Finances vole au secours d’Alstom, plongé dans une crise financière depuis de longs mois. Au terme de négociations serrées avec Bruxelles, l’Etat français rachète 21,3% du capital du groupe d’énergie et de transports. L’Etat n’attendra pas la durée maximale de quatre années imposée par Bruxelles pour revendre sa participation, et c’est un groupe très proche de Sarkozy, Bouygues, qui la rachète en 2006.

Pour l’économiste Gilles Le Blanc, cet « interventionnisme », qui plonge ses racines dans une tradition gaullienne, n’est pas propre à Sarkozy :

  • 10314 visites
  • 27 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • The@R@DO
    The@R@DO
    Etudiant
    • Posté à 21h01 le 14/06/2008
    • Internaute 42243
      Etudiant

    L’obsession de Sarkozy, c’est l’industrie. Il rêve d’une france à l’image de l’Allemagne, où 30 à 40% du PIB provient de ces domaines de haute technicité, et non pas seulement 20% (chiffres à la louche).

    Le monde de la finance, des banques, du commerce, de la pub, cela lui paraît trop volatile. Il préfère des usines, de grosses usines, faciles à gérer et à traiter statistiquement, et qui dit grosses usines dit gros contrats à l’étranger, gros patrons donc gros soutiens politiques...

    Le problème, c’est que la France se désindustrialise lentement, même si elle se perfectionne et devient très productive. Je souhaite également un retour des usines et des pme sur notre territoire. On s’en rend compte de nos jours, l’avenir sourira à ceux qui gèrent les fondamentaux. A savoir, les mines, l’énergie, la nourriture, les armes.

    La France est ainsi un peu étirée entre son attachement culturel rhénan et industriel, et son rapprochement récent (années 80) atlantiste et anglo-saxon, où l’argent est dématérialise, les bénéfices proviennent d’assurances et de produits financiers structurés. Sarkozy n’y comprend pas grand chose malgré sa relative jeunesse.

    Bref, grand écart lourd de conséquence pour l’avenir (manque clair d’orientation politique afin de trancher dans notre domaine de spécialisation) ou clairvoyance salutaire ?

    Wait & see

  • Jaùsep
    • Posté à 11h49 le 15/06/2008
    • Internaute 37396

    Il est des pôles industriels en entreprises nationales qui sont des charnières pour toute une kyrielle de secteurs privés et qui permettent à ces groupes des marchés considérables, souvent internationaux.

    Exemple la SNCF, qui par ses énormes commandes passées sur les chantiers TGV, TER, et autres a permis à Alsthom de devenir un grand constructeur en la matière. Y compris des trams comme à Bordeaux, où Alsthom est constructeur et gère les ateliers de maintenance, et ceci dans de nombreux autres lieux en France et à l’étranger.

    Autre exemple EDF, en commandant son parc nucléaire l’entreprise nationale, à fait naître des compétences en matière de maîtrise de technologies modernes :
    Génie civil : Lafarge, Chantiers Modernes, Grands Chantiers Marseille, Solétanche, etc.
    Métallurgie lourde : Creusot Loire.
    Electricité Industrielle : Alsthom, Cegelec, Jeumont, etc.
    Partie nucléaire : Framatome, Thermatome, Andra, Cogema.

    Ceci pour les plus connus, mais de nombreux autres prestataires et partenaires privés sont associés à ces énormes investissements nationaux et ne sont pas cités ici.

    D’où l’intérêt pour l’état de conserver ces rampes de lancement qui, par des financements nationaux et emprunts d’état, autorisent la mise en route d’enjeux industriels qui vont par la suite drainer durablement de nombreux chantiers privés, tant sur le territoire qu’à l’étranger.