24/07/2010 à 19h20

A qui profite la construction de nouvelles autoroutes ?


Anti-Grenelle selon les associations, « indispensable » pour Borloo, le projet devrait bénéficier aux sociétés privées. Explicateur.


L'autoroute A13 entre Caen et Paris, le 26 août 2005 (Charles Platiau/Reuters).

Trois ans après le Grenelle de l'environnement, le ministère de l'Ecologie vient de publier son Schéma national des infrastructures de transport (SNIT). Ce document prospectif prévoit de construire 879 kilomètres d'autoroutes supplémentaires. Un vrai reniement pour les associations écologistes, une « révolution » pour Jean-Louis Borloo. Explicateur.

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Le SNIT remet-il en cause les engagements du Grenelle de l'environnement ?

« La priorité ne sera plus au rattrapage routier, mais au rattrapage des autres modes de transport. »

Octobre 2007, la promesse de Nicolas Sarkozy ravit les protagonistes du Grenelle de l'environnement qui s'achève. Fini le « tout-routier » dominant, car compte-tenu de sa position géographique en Europe, la France est un pays suréquipé :

  • 11 042 kilomètres d'autoroutes,
  • 20 000 kilomètres de nationales,
  • 377 984 kilomètres de départementales,
  • 630 000 kilomètres de routes communales et de rues.

La promesse du président de la République sonne donc le glas du tout-puissant lobby routier qui, associé aux constructeurs automobiles, a façonné la politique d'aménagement du territoire durant les Trente glorieuses.

Pour les associations écologistes, les dix-neuf projets prévus au SNIT pour les vingt ans à venir constituent donc un virage à 180 degrés. Sans remettre à l'ordre du jour de nouveaux grands axes, ces projets sont parfois conséquents : 80 km entre Langres et Vesoul, 160 km pour la route Centre Europe-Atlantique... Stéphen Kerckhove, délégué général d'Agir pour l'Environnement, l'a dénoncé sur le blog Reporterre :

« Alors que le Grenelle énonçait un certain nombre de principes assez flous, le ministre adopte, a contrario, un vaste programme autoroutier qui marque le grand retour de l'Etat pollueur et décomplexé !

La croissance verte de Borloo ressemble à s'y méprendre à celle qui nous a conduit, durant un siècle, dans le mur écologique ! »

Concrètement, le gouvernement ne respecte pas la promesse faite de ne pas augmenter la taille du réseau autoroutier qui gagnerait ainsi 8%. Jean-Louis Borloo préfère insister sur un autre aspect dans Le Parisien :

« Nous nous étions engagés à ne plus construire de grands axes autoroutiers est-ouest ou nord-sud, à l'exception des projets considérés comme indispensables pour des questions de sécurité, de dessertes locales ou de décongestion des routes existantes. C'est strictement ce que nous faisons.

Dans les trente ans à venir, 95% des investissements de transports seront consacrés à des projets non-routiers. Si ce n'est pas une révolution ! »

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Est-ce utile du point de vue de l'aménagement du territoire ?

A bien regarder les dix-neuf projets, certains semblent répondre à la nécessité de désengorger le trafic routier : contournements de Lille, Lyon, Montpellier, Arles. Ce qui va dans le sens des engagements du Grenelle.

D'autres paraissent plus discutables : contournements de Tours, Thionville, liaison Troyes-Auxerre, Langres-Vesoul... Il faut dire que le sujet est sensible, car très « politique ». C'est ce qu'expliquait à Rue89, en mars 2008, Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d'Etat à l'Ecologie. (Voir la vidéo)

Réponse de Jean-Louis Borloo, ce samedi, clamant que « le tout-routier est bien derrière nous » :

« Il s'agit essentiellement d'effectuer des travaux sur certaines routes dangereuses où l'on constatait régulièrement des problèmes de sécurité, d'améliorer la desserte de villes ou de régions qui étaient enclavées et de décongestionner certains tronçons très fréquentés par les automobilistes. »

Pour les défenseurs de l'environnement, cette relance des projets routiers risque au contraire d'inciter les automobilistes à conserver leurs habitudes. Cela devrait aussi, paradoxalement, représenter un frein au développement des transports alternatifs.

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Qui va payer ces investissements ?

En 2008, sur 15,7 milliards d'euros investis dans les infrastructures de transports :

  • 10,7 milliards d'euros sont allés au réseau routier,
  • 2,6 milliards au réseau ferroviaire,
  • 2,4 milliards aux transports en commun urbains.

L'objectif du SNIT est de limiter à 4,5% la part du routier sur le total des investissements prévus, soit 170 milliards d'euros d'ici à 2032.

Le chiffrage des dix-neuf projets autoroutiers s'établit tout de même à 7,4 milliards d'euros. Plutôt 11 ou 12 milliards, corrigent les écologistes. Une charge supportée par les collectivités locales, mais surtout par l'Etat.

Or, ce dernier ne tire plus de revenus du réseau autoroutier, depuis que le gouvernement Villepin a mené en 2005 la dernière grande opération de privatisation du patrimoine public.

Pour mémoire, la privatisation de trois sociétés (ASF, APRR et Sanef) a rapporté un peu plus de 14 milliards d'euros à l'Etat. Avec un manque à gagner estimé à 10 milliards d'euros par la Cour des comptes, les trois entreprises ayant été cédées avec une décote d'au moins 10%. A l'époque, Dominique de Villepin, Premier ministre, avait pris l'engagement suivant :

« La cession servira à financer le reste du réseau routier et sa modernisation. »

Le gouvernement Fillon tiendra-t-il cet engagement ? Peu probable, au vu de la situation financière de l'Etat.

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Est-ce un cadeau aux sociétés concessionnaires privées ?

Etrangement, ce dernier point n'apparaît pas du tout dans le débat. Il est pourtant crucial. En 2005, lorsque les sociétés d'autoroutes sont cédées à Eiffage, Vinci, au groupe espagnol Abertis et à la banque australienne Macquarie, les conditions imposées pour l'exploitation du réseau sont pratiquement inexistantes.

Comme Martine Orange l'a décrypté dans le livre que nous avons co-signé, ces entreprises privées ont les mains libres pour fixer les prix des péages et transformer les exploitants en machine à cash :

« Dès 2006, année suivant la privatisation, la marge nette (bénéfice sur chiffre d'affaires) d'APRR est passée de 14% à 31%, celle des ASF est montée à 18% et celle de la Sanef à 31,5%. »

Chiffres confirmés en 2009 -une année noire pour l'économie- où les rapports annuels de ces sociétés foisonnent de bonnes nouvelles :

  • APRR dégage un résultat net de 349 millions d'euros,
  • ASF s'en sort encore mieux avec un résultat net de 629 millions d'euros,
  • Cofiroute (groupe Vinci) parvient à un résultat net de 310 millions d'euros pour un chiffre d'affaires de 1,285 milliard, soit un taux de profit de 24% !
  • Sanef doit publier ses résultats la semaine prochaine.

Or, ces exploitants n'investissent quasiment pas dans le réseau, sauf pour entretenir les infrastructures existantes. Au contraire, les bénéfices sont réinvestis dans de coûteuses acquisitions à l'étranger. Dans une très intéressante étude menée en 2006 par deux élèves ingénieurs de l'Ecole des Ponts Paris Tech, cette impasse était évoquée :

« [...] Ces gains de productivité vont constituer : un surplus net pour les sociétés, qui [...] ne sera pas utilisé au profit du réseau concédé ; une perte sèche pour l'usager qui finance ainsi une rente pour l'entreprise et ses actionnaires, ce qui est en totale contradiction avec la notion de service public. [...] Cela signifie que les péages payés sur les autoroutes nationales pourront donc servir à financer des acquisitions privées en Europe, sans aucun bénéfice pour les usagers français. »

Ainsi, l'Etat va maintenant payer l'agrandissement d'un réseau dont l'ensemble des bénéfices terminera dans l'escarcelle d'une poignée de géants des services. Vive le Grenelle des autoroutes.

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  • ZonZon la MouChe
    • Posté à 19h57 le 24/07/2010

    Autoroutes, je le rappelle, payées par les contribuables et amorties par les automobilistes…
    Fin 2004, le Parlement avait consacré à la question un grand débat et tous les groupes s'étaient exprimés contre la privatisation.
    L'Etat a sacrifié l'avenir en bradant ses bijoux de famille, et s'est appauvri sans évidemment redresser les comptes de la Sécu.

  • Hulk
    • Posté à 20h11 le 24/07/2010

    « le projet devrait bénéficier aux sociétés privées. »

    Parce que les investissements massifs réalisés par ailleurs dans les transports en commun ne vont pas bénéficier aux sociétés privées ?

  • ZonZon la MouChe
    • Posté à 21h25 le 24/07/2010

    ASF : Vinci
    SANEF : Albertis (Espagnol épaulé par un pool de banquiers et d'assureurs français, tels CDC, Axa ou CNP Assurances, et allié à la Caisse des dépôts et consignations ainsi qu'à la famille Peugeot)
    APRR : Eiffage-Macquarie (duo franco-australien)

    Les bénéfices vont dans les poches des actionnaires et non à l'Etat, c'est-à-dire à nous.
    Bénéfices qui servent aussi pour faire des financements à l'étranger, un peu comme EDF qui s'est endetté à 50%, pour acheter British Energy et qui, de ce fait, ayant besoin de trésorerie a augmenté les tarifs de l'électricité.

  • Jarno474
    • Posté à 21h46 le 24/07/2010

    Il m'arrive, deux ou trois fois l'an, de devoir aller de Gap à Grenoble, pour des raisons professionnelles. Mon chemin passe par le col de la Croix-Haute, pas très éloigné du tracé probable de l'autoroute Grenoble-Sisteron, dont la construction fut évoquée publiquement pour la première fois dans le courant de 1974. La D1075 (E712) est une vraie route de montagne, avec de nombreux virages, quelques lacets, où il faut souvent jouer du changement de vitesse, freiner, accélérer...

    Ma voiture est équipée d'un calculateur de consommation « instantanée », et je vois s'afficher, à la sortie de chaque virage, de 15, des 18 litres aux cent kilomètres, simplement pour retrouver une vitesse normale autour de 90 km/ et pouvoir passer la 5me. Un autre virage, parfois un poids-lourd, m'oblige à ralentir, et le cycle recommence : 15 l/100, 18 l/10,le temps de retrouver une vitesse normale.

    Une partie de l'autoroute en projet depuis 36 ans a été construite, une quarantaine de kilomètres sur les 140 ou 150 prévus. Là, à 130 km/h, en montant vers le Monestier de Clermont, la consommation se situe autour de 10 l/100, et environ la moitié lorsque je descend vers Grenoble.

    Je n'ai pas les moyens précis de le vérifier, mais il me semble qu'en la circonstance, l'autoroute diminue la consommation, sans parler de l'usure des freins et des pneus, dont la fabrication a aussi consommé de l'énergie.

    Il m'est arrivé plusieurs fois de devoir passer le col en hiver, après la tombée du jour. Lorsque le thermomètre extérieur affiche des températures négatives, avant chaque virage, ma seule pensée est « Pourvu qu'il n'y ait pas de verglas ». Une plaque glissante sur la route, et pas besoin d'aller vite pour finir dans un arbre ou dans un précipice. Je peux me tromper, mais il me semble qu'une autoroute serait plus sûre.

    Ceux qui connaissent la région m'objecteront qu'il existe un TER Gap-Grenoble. Malheureusement, j'habite à une quarantaine de kilomètres de Gap, et Grenoble n'est pas ma destination finale : avec les changements et les interruptions, le trajet prendrait 6 ou 7 heures au lieu de 4. En partant tôt en voiture, je suis à pied d'œuvre au début de la journée. En train, j'arriverais pour déjeuner.

    Il faut, en effet, examiner l'utilité des autoroutes au cas par cas.

  • Compton76
    • Posté à 21h52 le 24/07/2010

    Il y a quand même des dossiers sur les autoroutes qui méritent d'êtres étudiées très sérieusement.
    Il y a des autoroutes à construire qui sont indispensables, je parle en connaissance de cause.
    Je suis de Rouen, pour ce qui ne le savent pas, et la seule agglomération de 500.000hab à ne pas avoir de contournement routier ! ! , de surcroit l'agglomération se situe au niveau du chainon manquant de l'axe Calais-Bayonne, donc beaucoup, beaucoup de voitures et de camions...
    Ce dossier n'est classé que 16 sur 18, il y a des choses que je ne comprend vraiment pas !

  • JSC
    JSC
    PACA
    • Posté à 10h04 le 25/07/2010
    • Internaute
      PACA

    J'ai toujours été surpris que les autoroutes françaises, déclarées d'utilité publique, ne sont pas gratuites à l'utilisateur, surtout que c'est le contribuable qui paie largement leur construction.

    Les bénéfices des gérants ne me dérange pas par le principe ; des sociétés et entreprises n'ont pas comme métier de perdre de l'argent.
    Mais il n'y a aucune raison que l'État ne s'occupe pas davantage de limiter ces bénéfices dans les conventions qui le lient aux exploitants en question. (Cf la relation État/Banques, bien que...)

    Le désenclavement de certaines régions de la France demande un meilleur service routier et/ou ferroviaire. Il est dommage que ce dernier réseau soit si peu et si mal exploité.

    Décourager l'utilisation de sa voiture (il y a une voiture pour 2 hgabitants ! ) pour des raisons écologiques est très bien dans la mesure qu'il existe d'autres moyens abordables pour se déplacer.
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