14/04/2010 à 17h53

Qu’appelle-t-on la « neutralité du Net » ?

Pascal Riché | Cofondateur Rue89

« Neutralité du Net », l’expression était jusque-là confinée dans les recoins geek de la blogosphère ; en lançant une vaste consultation publique sur ce sujet, la secrétaire d’Etat chargée de la prospective et du développement de l’économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, vient de la faire entrer dans l’espace public.

Mardi, l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques) a tenu un colloque sur le sujet. Un sujet dont l’enjeu est lourd en termes de libertés publiques. Internet est un bien commun qui ne peut être organisé pour servir des intérêts particuliers (comme les chemins de fer privés aux XIXe siècle).

Comme l’a constaté mardi NKM lors de ce colloque :

« La neutralité, dès qu’elle est remise en cause ou atténuée, devient une question politique. »

Le débat se pose depuis que les opérateurs craignent une « saturation du réseau » : pour l’éviter en maintenant l’ouverture complète du réseau, il faut investir (fibre optique, réseau 4G, etc). Mais une solution moins onéreuse pour les opérateurs consisterait à gérer la pénurie : répartir la bande passante en fonction de critères discriminatoires. Cette option irait à l’encontre de la fameuse « neutralité ».

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La neutralité, qu’est-ce que c’est ?

Internet est un espace ouvert, créatif et libre : cela fait partie de son credo. Cette ouverture est source de créativité, d’innovation (et donc de croissance économique).

La neutralité du Net est donc précieuse. C’est l’idée que le réseau ne peut opérer aucune discrimination en fonction des émetteurs des contenus qui y sont diffusés, de leurs récepteurs et de la nature des contenus elle-même.

Quelques comparaisons pour comprendre :

  • Imaginez que, pour mieux réguler son trafic, la RATP réserve ses métros entre 17h30 et 19 heures aux seuls travailleurs. Les habitants qui voudraient emprunter le métro pour faire leurs courses ou rendre visite à des amis ne pourraient le faire que dans l’après-midi. La RATP violerait la « neutralité » de son réseau.
  • Autre exemple : si le groupe Hachette décidait un jour que certains journaux politiques n’ont pas leur place dans ses kiosques, il violerait la neutralité du réseau de distribution de la presse.
  • Troisième exemple : la Poste. Si le service postal ouvrait le courrier pour décider de ce qui est prioritaire et ce qui n’est pas, il sortirait de sa nécessaire neutralité.

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Quelles sont les discriminations possibles ?

Blocage de certains sites ou accès plus rapide pour certains, la neutralité du Net peut être violée de plusieurs manières :

  • Sur les récepteurs : les opérateurs peuvent être tentés de développer des offres d’accès Internet garantissant un débit minimal, même en période de congestion du réseau. Cet accès prioritaire se ferait au détriment de tous les autres.

  • Sur les émetteurs : les fournisseurs d’accès peuvent aussi se mêler des contenus du Net. Par exemple, ils peuvent chercher à favoriser tel ou tel site de streaming vidéo, en offrant vers ce site un accès plus rapide que chez le concurrent.

  • Sur les contenus : ils pourraient décider de bloquer certains sites (à l’instar d’Apple, par exemple, qui refuse les applications pornographiques sur sa « plate-forme propriétaire » iPhone), ou limiter les contenus qui utilisent trop de bande passante.

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Pourquoi la neutralité du Net est nécessaire

Le collectif « la quadrature du Net » avance trois arguments :

  • La libre concurrence

Faute de respect de la « neutralité », les fournisseurs d’accès peuvent être tentés de favoriser leurs propres services par rapport à ceux de leurs concurrents :

« Par exemple, en France, les trois opérateurs interdisent aux clients de leur “ Internet mobile ” d’utiliser des logiciels de voix sur IP4 (tels que Skype), les forçant ainsi à payer leurs communications nationales et internationales aux tarifs (élevés) de leurs réseaux. »

  • L’innovation

Internet a été bâti sur le foisonnement d’une « innovation sans permission » stimulante :

« Que se passerait-il alors si le prochain acteur innovant devait demander à tous les opérateurs la permission d’utiliser leurs réseaux, ou payer pour obtenir une priorité normale afin d’éviter des lenteurs fatales à l’utilité de sa création ? »

  • Les libertés et droits fondamentaux

Aux termes de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :

« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi »

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La neutralité du Net a-t-elle déjà été écornée ?

Quelques exemples piochés sur Wikipédia :

  • Discrimination à l’égard de la destination

En 2005, au Canada, l’opérateur Telus a bloqué l’accès vers des sites de syndicats à l’occasion d’un mouvement social interne.

En France, SFR propose également des forfaits ne permettant l’accès qu’à certains sites Internet (Google, Youtube, etc).

En 2007, Neuf Cegetel (absorbé depuis par SFR) bloque l’accès au site de vidéos Dailymotion lors de négociations commerciales. Le même type de pressions avait déjà été exercé en 2006 sur le site de vidéos par Free.

  • Discrimination à l’égard du contenu

En France, SFR propose des forfaits Internet 3G qui bloquent des services de type Skype, permettant de passer des appels sur Internet.

En 2007, l’opérateur Comcast, qui possède de nombreux médias, a ralenti le trafic peer-to-peer sur ses réseaux. Des poursuites ont été engagées par les autorités, qui lui ont donné raison.

L’opérateur néerlandais UPC a annoncé en septembre 2009 qu’il restreindrait d’un tiers la bande passante de ses abonnés accédant à des services intensifs en bande passante entre midi et minuit.

  • Discrimination à l’égard de la source

En Espagne, Vodafone met en place, depuis novembre 2009, des offres commerciales internet 3G+ permettant, moyennant surcoût, de surfer plus rapidement que d’autres utilisateurs du réseau.

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Pourquoi NKM consulte-t-elle sur le sujet ?

La France a un train de retard par rapport aux Etats-Unis, dont la FCC a pris le problème à bras le corps, allant jusqu’à créer un site Web lui étant dédié. En mai dernier, le Président Obama lui-même s’est déclaré « engagé à défendre la neutralité du Net ». (Voir la courte vidéo)

La question de la gestion du réseau, face à l’explosion en cours de la demande, est d’une grande complexité et met en cause un nombre important d’acteurs aux intérêts divergents. A l’automne 2009, l’Arcep a commencé à phosphorer sur le sujet.

La secrétaire d’Etat Nathalie Kosciusko-Morizet vient de mettre en place un groupe d’experts pour réfléchir à la question, sous l’égide de l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques). Des « orientations » sont promises pour le mois de mai.

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  • flackyonbox
    flackyonbox
    Humain francais
    • Posté à 18h19 le 14/04/2010
    • Internaute 109612
      Humain francais

    « Si le service postal ouvrait le courrier pour décider de ce qui est prioritaire et ce qui n’est pas, il sortirait de sa nécessaire neutralité. » C’est exactement çà. On peut rajouter qu’à la Poste les courriers sont déjà triés et distribués plus ou moins selon le prix qu’on veut bien payer.
    La neutralité est effectivement fondamentale. Le vrai problème c’est qu’il faut légiférer vite car sinon tous les brevets pour filtrer internet seront chinois.

  • Xhi_
    Xhi_
    Gre-citoyen
    • Posté à 18h23 le 14/04/2010
    • Internaute 50292
      Gre-citoyen

    Une excellente vidéo sur le site ACRIMED concernant les enjeux du Net (plus orientée les dernières lois sur le numérique) par Jérémie Zimmermann de la Quadrature du Net.

    Lien

    PS : j’adore le look et le filtre retro de la vidéo. Il parle de choses du XIXe avec des images qui semblent dater du XXe.

  • _bernardo_
    _bernardo_
    sourd-muet
    • Posté à 18h49 le 14/04/2010
    • Internaute 111480
      sourd-muet

    j’avais bien accroché sur cette vidéo, ludique.. !

    « Qui veut controler Internet ? »
    Lien

  • salengro
    salengro répond à quetzal2012
    quand le verbe se fait chair, (...)
    • Posté à 20h22 le 14/04/2010
    • Internaute 107017
      quand le verbe se fait chair, (...)

    pour faire - très - schématisé : il y a des autoroutes virtuelles où circuleraient non pas des voitures mais des données informatiques, et là aussi ça bouchonne, parce qu’on est devenus de plus en plus nombreux, sans oublier qu’on y trouve parfois de grosses caravanes (par ex : visionnages de films en direct)
    Alors deux possibilités : soit on élargit ces autoroutes (ou son revêtement) mais gross travaux et coûts à la clé, soit on régule la circulation ; comment ? J’ai l’idée que par un péage ne serait pas chose étonnante

  • lmgwenn
    • Posté à 21h16 le 14/04/2010
    • Internaute 112024
      #

    Je salue votre article dont les exemples et les démonstrations sont fortement pédagogiques a plus d’un égard. Je suis en revanche surpris que l’exemple de la Chine ne soit pas mis en avant comme un grand exemple d’entorse au principe de neutralité de l’Internet.

  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 22h48 le 14/04/2010
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    Un exemple de neutralité des réseau est celui du prix des SMS face à la voix. Pour l’opérateur, c’est juste un paquet de données à transférer. Un SMS de 100 caractères, c’est 0.1Ko de données à transmettre, moins d’une seconde de voix. Faites le calcul de la marge qu’ils se font là dessus.

  • NeoSting
    NeoSting
    handiblogueur
    • Posté à 23h04 le 14/04/2010
    • Internaute 112035
      handiblogueur

    « Troisième exemple : la Poste. Si le service postal ouvrait le courrier pour décider de ce qui est prioritaire et ce qui n’est pas, il sortirait de sa nécessaire neutralité. »

    Mais si le facteur intermittent ouvre le coliposte et pique la moitié du matos dedans ; la Poste reste-t-elle toujours neutre ? C’est la même chose avec nos gouvernements, en tant qu’intermittents et distributeurs d’Internet...

    Ils font ce qu’ils veulent et le service de réclamations n’est ouvert que de 11h à 11h02. En plus, il faut faire le tour et monter les escaliers après s’être inscrit auprès de la gendarmerie avec sa carte d’identité et le colis toujours sous scellé (qui je le rappelle a été ouvert...)

    Non, mais sans blague, la neutralité du Net, c’est pour les idéalistes comme moi qui veulent y croire. Entre les DNS menteurs, et les listes blanches de sites bientôt autorisées et déjà mises en place dans certains pays, faudrait être sacrément culotté pour revendiquer la neutralité du net. Elle l’est en apparence.

    Un simple exemple : Chacun ne voit-il pas ses propres résultats (qui sont différents de ceux de sa copine) dans les recherches Google ? Pourtant la même chose est demandée. Tout ira dans le sens d’une altération personnalisée du Web. C’est ça la neutralité ?

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