07/04/2010 à 19h56

Révolution à Bichkek : pourquoi le Kirghizstan s'enflamme

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Un manifestant dans les rues de Bichkek, au Kirghizstan (Vladimir Pirogov/Reuters)

A Bichkek, l’armée a tiré sur la foule, faisant une cinquantaine de morts. L’ex-république soviétique est un pays pivot pour l’Otan.

A l’issue d’une journée sanglante, au cours de laquelle la répression menée par les autorités kirghizes contre des manifestants aurait fait jusqu’à une cinquantaine de morts et quelque 400 blessés, le pouvoir a semble-t-il changé de mains. L’état d’urgence a été décrété, mais le président Bakiyev a quitté le pouvoir et la capitale kirghiz Bishkek, et l’une des principales dirigeantes de l’opposition, Roza Otunbayeva, est devenue présidente par interim.

Tirs à balles réelles contre les manifestants

Les graves incidents se sont produits alors que des manifestations de l’opposition au régime de plus en plus autoritaire du président Kurmanbek Bakiyev, parties de province ces derniers jours, ont gagné la capitale et provoqué une vive réaction des forces de l’ordre. Ces dernières ont ouvert le feu à balles réelles et même dans un cas à partir d’une automitrailleuse, contre les manifestants qui assiégeaient la présidence.

Le ministre de l’Intérieur aurait lui aussi trouvé la mort dans ces incidents d’une extrême gravité, au cours desquels les sièges du gouvernement dans plusieurs villes de province auraient été capturés par des insurgés.

Trois chefs de l’opposition kirghize, dont l’ex-candidat à la présidentielle, Almazbek Atambaïev, ont été interpelés et inculpés de « crimes graves ».

Les images de la capitale kirghize diffusées par les sites Internet spécialisés sur cette région donnent une idée de la violence rencontrée mercredi. (Voir la vidéo)

Comment en est-on arrivé là ?

On excusera le riverain qui ne sait pas où mettre le Kirghizstan sur la carte du monde. Cette République ex-soviétique d’Asie centrale, l’un des « istans » issus de l’éclatement de l’URSS en 1991, fait généralement peu parler d’elle. Même si, en bientôt vingt ans d’indépendance, le Kirghizstan a eu une histoire assez mouvementée.

Il était passé sans préavis de l’état de république soviétique, c’est-à-dire dans laquelles les particularismes locaux étaient congelés sous l’autorité du Parti, au statut d’Etat indépendant dans une Asie centrale en plein réveil nationaliste et islamique.

En 1991, voyageant avec le ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas, nous avions dû atterrir de nuit à Frounzé, la capitale kirghize à peine rebaptisée Bichkek, alors que notre avion n’avait pu se poser au Kazakhstan voisin pour cause de tempête de neige.

Heureusement, la France avait reconnu le Kirghizstan une semaine plus tôt, mais Bichkek n’était pas sur l’itinéraire du voyage et le ministre des Affaires étrangères fut réveillé pour apprendre qu’un ministre français était en ville.

Depuis, le Kirghizstan, 5 millions d’habitants dans un territoire enclavé et très montagneux, a tenté de trouver un équilibre politique et économique complexe dans une région agitée par des vents contraires.

L’actuel président avait lui-même pris le pouvoir après une des « révolutions de couleurs » qui ont traversé l’ex-espace soviétique, en l’occurence une révolution « des tulipes » en 2005, renversant l’ex-président Askar Akaev.

Mais, élu sur des promesses de démocratisation, Kurmanbek Bakiyev, se retrouva à son tour accusé de corruption, de népotisme au profit de son clan originaire du sud du pays, et de manipulations politiques, s’attirant à son tour une vive opposition.

Le président Bakiyev a commencé à museler la presse et la société civile, et à réprimer l’opposition. La plupart des compagnons de Bakiyev lors de la révolution des tulipes l’ont depuis abandonné et rejoint l’opposition.

Quelques jours avant les derniers événements, la justice kirghize interdisait un journal, Forum, accusé d’avoir cité les vers d’un poète kirghize :

« En période de troubles, chaque fils de sa Patrie doit se transformer en foudre. »

« Le pouvoir ferme les publications indésirables à la veille des manifestations prévues le 7 avril », avait alors déclaré Yryskeldy Mombekov, rédacteur en chef de Forum.

Une région stratégique

Au-delà des événements tragiques qui s’y déroulent, le Kirghizstan retient l’attention en raison de sa situation stratégique. Ce petit Etat abrite en effet une base américaine qui constitue une escale vitale de soutien aux forces de l’Otan en Afghanistan, par laquelle transitent quelque 35 000 soldats occidentaux chaque mois.

La base avait failli être fermée l’an dernier, sur décision du président Bakiev, mais à la suite d’un délicat marchandage, dans lequel les considérations financières n’ont pas été les dernières à être débattues, le chef de l’Etat kirghize accepta de prolonger le bail de la base ouverte en 2001, au lendemain des attentats du 11 septembre, lors du compte à rebours de l’invasion de l’Afghanistan.

L’opposition politique kirghize a plusieurs fois dénoncé cette présence militaire américaine, en estimant qu’elle permettait aux dirigeants du pays de violer les droits de l’homme en toute impunité, comme prix à payer pour le maintien de la base. L’agence russe RIA Novisti se faisait encore l’écho de cette opposition mardi. Si le changement de pouvoir à Bishkek est confirmé, cela pourrait relancer les discussions sur le statut de cette base et une nouvelle période d’incertitude pour la logistique de l’Otan en Afghanistan.

Les Américains avaient vu dans cette menace de fermeture la main de Moscou, l’ancienne puissance tutélaire du Kirghizstan à l’époque soviétique, qui n’a pas renoncé à ses ambitions d’influence dans cette région.

L’Asie centrale est en effet prise en tenaille entre l’influence russe persistante (la Russie dispose aussi d’une base militaire au Kirghizstan), la nouvelle puissance chinoise voisine qui est extrêmement active auprès des « stans » tant sur le plan économique que politique et militaire (par le biais de l’Organisation de coopération de Shanghai), notamment afin de contrer les « indépendantistes » ouigours du Xinjiang, et enfin les courants islamistes très actifs dans ce « ventre mou » de l’Asie.

Dans cette région encore instable, le Kirghizstan a un moment fait figure de pôle de stabilité, voire même de principal espoir démocratique. Cet espoir a depuis longtemps disparu, et a plongé mercredi dans le cauchemar.

Mise à jour le 7/4/10 à 22h20, avec l’évolution de la situation sur place. Et précision apportée par un internaute sur la présence d’une base russe au Kirghizstan.

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  • Anonyme

    Moscou a d’autant moins renoncé à ses ambitions que la Russie possède une base à Kant dans la banlieue est de Bichkek et qu’au début juillet 2009 elle a obtenu la permission d’établir une base à Och, dans le sud (ouest) du pays, dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective.

    L’Espagne et la France ont quitté Manas en octobre, respectivement pour Hérat et pour Douchambé.

  • tigre du nord-
    tigre du nord-
    pompé par carla
    • Posté à 20h37 le 07/04/2010
    • Internaute 59644
      pompé par carla

    Pierre « aupres des istan ».istan signifiant pays de.
    en 2002 alors que je passais par la,un ministre a qui on reprochait d’avoir detourné des fonds d’aide a l’agriculture locale versés par une ONG,declarait : ce n’est pas ma faute,ce n’est pas dans ma culture de redistribuer,il aurait falut nous donner des stages pour aprendre comment faire.veridique.ambiance
    de + a l’epoque il n’y avait pas que des yankees sur zone.mais aussi un bon contingent francais.
    ancien pays crée par les russes,cette zone etait occupée par les 80 tribus semie nomades kirghizes.ca n’as jamais été un pays,et ca ne l’est toujours pas,je pense.
    ils se sont declarés la suisse de l’Asie centrale.surtout pour les montagnes.ont tres peur des chinois,a qui ils ont vendue une montagne vers 2000.
    chaque famille meme en ville (dans le jardin ou la coure) a sa yourte
    et qu’est ce qu’ils bouffent comme produits laitier.
    a voire : la gueulle des vieux avec leurs chapeaux haut,on connais l’inspirations des Stroumphes.

  • Holocrate
    Holocrate
    Douteur plus que douteux
    • Posté à 21h10 le 07/04/2010
    • Internaute 97427
      Douteur plus que douteux

    Bon, aux dernières nouvelles, on en serait ( ?) à près de 200 morts.
    Et au vu des armes aux mains des uns ET des autres - vu passer un certain nombre d’insurgés disposant visiblement de mitrailleuses et de blindés légers apparemment « offerts » ( ?) par leurs servants (retournement possible de certaines unités ?) - pas sûr que les choses vont se calmer, au contraire !
    Ca, c’est pour les événements actuels.

    D’une manière plus général, les Américains ont effectivement été très contents de pouvoir disposer du Kirghizstan comme base arrière pour atteindre l’Afghanistan. Après tout, le Pakistan fait partie des « amis », mais bon, on ne sait jamais...
    Mais ce n’est évidement pas la seule raison de l’intérêt des Américains pour ce pays :

    Quand on regarde la carte, on comprend tout de suite l’intérêt stratégique du Kirghizstan... pour, d’une part, « freiner » autant que faire se peut la « descente vers le Sud » des Russes... et servir de « poil à gratter » idéalement situé au sud-est de leur Empire... mais aussi aux marches du far-west chinois. Toujours utile de disposer d’un pion, même tout petit, à cet endroit-là.

    Moralité : pas sûr que tant les Russes que les Américains laissent les Kirghizes se taper joyeusement dessus sans intervenir, même discrètement (et si ça se trouve, on ne peut pas exclure non plus que ces événements aient été téléguidés en sous-main par l’un ou l’autre camp).
    Sans parler des Chinois, toujours très chatouilleux quand il se passe des choses sur leurs frontières...

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 22h04 le 07/04/2010
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Çà peut aider...

    Lien

  • asselin
    • Posté à 01h53 le 08/04/2010
    • Internaute 62896

    @PIERRE HASKI

    Je lis votre article avec intérêt. L’expérience personnelle du Kirghizstan que vous rapportez montre à quel point ce pays est à l’écart. Finalement, la plupart des informations sur les événements et surtout leur compréhension que nous en aurons seront probablement le fruit d’un chaîne de redigestions multiples (je ne dis pas que c’est votre cas d’ailleurs), donc peu de contenu vraiment en dure. C’est pourquoi j’aimerais en savoir plus.

    Il me semble que la révolution de Tulipe à renversé un transfuge de l’ancien régime soviétique, opportunément resté en place après la chute de l’empire. Par ailleurs, le journal d’Arté indiquait ce soir une situation très particulière de ce pays, puisqu’il abriterai non seulement une base américaine, mais également une ou des bases militaires russes.

    Sachant que la Russie s’est faites une spécialité de déstabiliser les régimes hostiles de ces anciennes « colonies », et en particuliers par l’excitation des frondes populaires grondantes (Ossetie), la Russie ne pourrait elle pas être un protagonistes caché de cette affaire ?

    En amont de cette question, quels sont les sources fiables, ou simplement présentes dans le pays ? Quels sont les spécialistes et que disent ils ?

    Enfin, en aval cette fois, le Xinjiang, qui jouxte le Kirghizstan, dispose de pétrole sous ces nappes, et accueil pour la Chine un pipeline de gaz Kazakh (voisin). Je crois avoir lu que le premier gazoduc kazakhsthan-Chine ne transitant pas par la Russie était en travaux. il passe à 200 ou 300 km du Kirghizstan. N’existe t’il pas une collusion entre la présence américaine et Russe sur ce point de passage stratégique et l’emballement (voir simplement la formation) rapide de la crise politique vers une possible guerre civile à ce même point ?

  • One for the money
    • Posté à 02h20 le 08/04/2010
    • Internaute 96346

    Non non non, nous n’excuserons pas le riverain qui ne sait pas mettre le Kirghizistan sur une carte ( à un ou deux centimètres près sur un format A4, ne soyons pas chiens), et nous l’inviterons à télécharger Google maps, consulter une encyclopédie sur le net ou aller à la Bibliothèque* feuilleter un atlas.
    il faut arrêter de déconner et cesser de baisser les critères d’exigence, sinon va bientôt se retrouver avec des réponses à l’U.S.Américaine du genre

    Kiri Kwaaa ? c’est dans quel département ça ?

    *Note au riverain mâle : il y a souvent de jolies filles dans les bibliothèques
    **Un Indice au riverain désorienté : Michel Stroggof La(Géo)politique, déjà...

    *** en commentaire de l’article : la Géopolitique, toujours...

    Edit : Il aura fallu cette violence soudaine pour jeter un oeil et verser une larme sur ce pays qui souffre depuis des années de népotisme, tribalisme, corruption incurable, vit sous le joug de tyrans et est depuis toujours au centre d’une triangulaire USACHINERUSSIE.
    Quel dommage ! c’est un endroit absolument charmant à visiter, et les nuits sous la yourte laissent des souvenirs inoubliables. Ils aurait pu attendre Septembre pour se révolter ces Kirimachins... Je vais faire quoi cet été moi ?