
Pourquoi la France se prive d'excellents doctorants
En ce moment se tient à San Francisco le congrès de l'American Economic Association, qui réunissait jusque lundi des milliers de chercheurs, universitaires, étudiants du monde entier, répartis sur une dizaine de grands hôtels. Pas moins de 450 sessions, où l'on évoque la recherche la plus récente. C'est aussi l'occasion d'un formidable brassage entre l'offre et la demande de postes pour doctorants, un « marché » dont la France est, hélas, quasi-absente.
Je raconte sur mon blog personnel, dans les moindres détails, comment se déroule ce recrutement : une procédure complexe et sophistiquée, qui commence à la fin de l'été sur le site internet Job Openings for Economists, passe par un marathon d'entretiens entre recruteurs et doctorants lors du fameux congrès de l'AEA, et se termine par la mise à l'épreuve des candidats in vivo, dans les murs de l'institution recruteuse.
Les universités françaises se tiennent à l'écart de ce circuit, pour diverses raisons, tant bureaucratiques (il faut attendre le bon vouloir du ministère et les derniers arbitrages budgétaires pour savoir combien de postes seront offerts)que budgétaires (même si on savait quels postes offrir, comment aller sur ce marché quand le salaire net offert en France est inférieur de moitié de ce qui est offert ailleurs en Europe ? ).
Les contrats proposés, au terme de cette sélection, sont individuels, avec une marge de négociation pour les directeurs de comité de recrutement. Autre grande différence avec la vieille Europe : les emplois proposés sont des postes temporaires de 5 à 8 ans, temps nécessaire pour publier et faire sa réputation de jeune chercheur prometteur. A la fin de cette période, un poste permanent (la « tenure ») n'est attribué que si le candidat a fait ses preuves.
Pourquoi le système français est à revoir
En France, on n'attribue pas de tels postes temporaires débouchant, sous condition de succès, sur la permanence. On donne soit des postes temporaires (type post-doc) sans support budgétaire pour une éventuelle titularisation, soit des postes permanents par ailleurs très rares. Grave erreur, car les capacités à faire de la bonne recherche sur la durée sont difficiles à détecter.
Qui plus est, compte tenu de l'enjeu que représente le fait d'attribuer un emploi permanent (Chargé de recherche au CNRS, maître de conférence à l'université), on ne peut pas éviter d'exiger, dès avant le recrutement, des publications même mineures. Cela paraît être une bonne idée… mais il y a un effet pervers : si on vise un poste en France, il vaut mieux tenter de passer dans une « petite » revue plutôt que de prendre le risque de viser une revue de visibilité internationale. Si, en plus on doit enseigner 128 heures de nouveaux cours et, dès la troisième année, préparer ce concours obsolète qu'est l'agrégation du supérieur pour passer professeur, il faut des capacités extraordinaires pour simplement survivre dans le monde de la recherche de haut niveau !
Les choses changent lentement en France, mais trop lentement, tout simplement parce que les élites qui nous dirigent n'ont jamais vécu le parcours dont il est question ici.
Un parlementaire à qui je demandais si pour lui, un poste de six ans à 3000 euros nets par mois était vraiment de la « précarité » par rapport à un poste permanent à 1800 euros nets à Paris, sa réponse a été immédiate : « est précaire tout poste non-permanent, quels qu'en soient le salaire ou la durée ». C'est amusant, car le mandat de député est à peu près le type de poste que j'aimerais pouvoir offrir aux jeunes doctorants : bien payé pendant 5 ans, mais soumis à une contrainte de ré-élection.
Lire texte intégral sur mon blog personnel.
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De Erka
Scientifique, USA | 05H05 | 06/01/2009 |
J'ai un peu de mal a comprendre l'article qui semble allegrement melanger post-doctorant et tenure track. Il y a visiblement de grandes differences entre le monde economique et les sciences expérimentales. Des amis suedois thesard a Harvard m'ont recemment explique qu'apres 1, maximum 2 ans de postdoc ils etaient assures d'obtenir un poste permanent en Suede, et que c'etait typique du monde economique compare aux biologistes par exemple.
Visiblement, c'est le cas : ecrire « si on vise un poste en France, il vaut mieux tenter de passer dans une “petite” revue plutôt que de prendre le risque de viser une revue de visibilité internationale. “ s'applique soit au domaine economique (que je ne connais pas), soit est de la mauvaise foi integrale. Dans mon entourage, et moi compris, le salut pour obtenir un poste CNRS ou INSERM n'est venu que d'une ou deux publications en premier auteur dans Science, Nature ou Cell et ce au cours d'un postdoc a l'etranger de 3 a 4 ans… on a vu mieux comme petite revue. Et par ailleurs ces publications nous permettaient a tous de postuler avec des chances de succes sur des ‘tenures tracks’ aux US (et je connais plusieurs personnes ayant decline des offres a Berkeley ou Columbia University pour prendre un poste de CR2 ou CR1 a l'INSERM ou au CNRS). Enfin, la grande majorite des tenures tracks sont confirmees en tenure, et a part mettre la pression sur les etudiants et les postdocs de l'impetrant, le systeme est aussi permanent qu'ailleurs….
Donc j'aimerai savoir si ce texte est specifique aux economistes (et encore une fois, je n'ai jamais eu l'impression que mes amis europeens thesards en economie avaient la moindre difficultes a trouver des positions permanentes - ou presque - juste apres leur these voire un an de postdoc - autant dire que dale compare aux disciplines scientifiques - ) ou si ces commentaires sont des generalites s'appliquant au monde scientifique, auquel cas je suis au regret de dire qu'ils sont infondes voire de mauvaise foi (et par ailleurs oui, meme si mon salaire ne me permettra meme pas de vivre decemment a Paris, je suis bien content d'avoir un putain de CDI pour pouvoir ne serait-ce que discuter avec un de ces abrutis de gagne-petit de banquier - qui parle d'economie ? - un pret immobilier, ou tout simplement etre un minimum respecte). Souhaiter un CDD a des diplomes de plus de 30 ans en France a notre epoque, c'est du sadisme et de l'inconsequence caracterisee, desole ! ! !
De Etienne Wasmer (auteur)
Economiste du travail | 08H03 | 06/01/2009 |
A Erka,
Du sadisme à 3000 euros nets pendant 6 ans et 60 heures d'enseignement par an, vous y allez un peu fort. L'article sur mon blog (l'avez-vous lu ? ) décrit ce qui existe dans ma discipline, et compte tenu de cela, explique qu'il faut à mon avis mettre en place un système offrant des contrats à peu près comparables en France (les autres pays européens s'y mettent, d'ailleurs). Cela n'empêche d'ailleurs pas de conserver l'ancien système en parallèle, ou d'accélérer la tenure pour les personnes plus rapides et plus brillantes, ce qui se fait d'ailleurs.
De tony38
Chercheur | 09H12 | 06/01/2009 |
Très bon article qui reflète bien ma réalité.
Je travaille dans le domaine des sciences exactes.
Je travaillais comme chercheur dans une université Canadienne. J'ai réussi le concours d'entrée qu CNRS. Je décide alors de revenir en France. C'étais l'occasion pour mes enfants de vivre un peu en France et de se rapprocher un peu dela famille. A mes yeux ça compensait le pauvre salaire offert (1500 Euros au départ quelque soit l'expérience). Pourtant, la déception ne vient pas tant du salaire mais plutot des conditions de travail : pas de budget pour les congrès, pour les déplacement, pour les manipulations. Même publier dans certaines (très bonne) revues qui facturent les images couleurs était devenu délicat. Avoir un étudiant de master, : un Luxe. Au bout de un an, jétais comme mes collègues, un chercheur enfermé dans son bureau. Je repars pour le Canada ou j'ai obtenu un tenure track. C'est quand on voit comment ça se passe ailleurs (j'ai connu le Canada, la Belgique, l'Angleterre, le Finlande) qu'on réalise le retard accumulée par la France et qu'on comprend pourquoi les très peu de postes offerts par la France (CNRS, INSERM, etc…) sont de moins en moins attrayants pour les doctorants français, et ne l'on pratiquement jamais été pour les étrangers. Faut vraiment aller voir ailleurs pour comprendre qu'un Finlandais peut diriger un labo au Canada avec des chercheurs Français, Allemands, Indiens, Japonais. Je n'ai jamais vu ça en France.