Le stress mortel des blogueurs de fond

Commentaires insultants, angoisse de "l'écran blanc", course aux clics... petite enquête mondiale sur une activité à hauts risques.


A Halloween à New York en 1987 (Pascal Aimar/TF)

Heather Armstrong, 32 ans, mère de famille et blogueuse, a un truc pour les mails haineux qu’elle reçoit. Elle les imprime, les étale dans l’allée devant chez elle, et roule dessus en voiture. Elle explique ça au Wall Street Journal: "Les mails haineux arrivent immanquablement et le monde entier s’écroule autour de vous." Elle comprend pourquoi "des gens célèbres tombent dans la drogue ou envisagent de se suicider".

Difficile d’avoir l’épiderme assez épais. "Il y a certains jours où je peux déprimer à cause d'un commentaire laissé par un inconnu anonyme", m’écrit Petite Anglaise, une blogueuse qui semblait encore en bonne santé dans sa contribution à Rue89:

"Je me demande parfois pourquoi ceux qui n'aiment pas reviennent sur le site, et pourquoi ils m'agressent verbalement au lieu de simplement cliquer ailleurs."

Et je ne vous parle pas des problèmes de ma camarade Christie de Ma vie sans moi, qui a dû faire face à un pastiche: Ma Vie sans Poil (introuvable sur le Web aujourd'hui).

Aux insultes, s’ajoute le stress de la bête à nourrir toute la journée, de la course aux clics. Dans un article récent, le New York Times relevait le décès de deux blogueurs, Russel Shaw et Marc Orchant, spécialistes des nouvelles technologies. Le premier a été retrouvé mort dans un hôtel de San Jose en Californie, où il couvrait une conférence de nouvelles technologies. Son dernier mail disait: "Trouvé des trucs. Me repose. Reprends les posts plus tard aujourd’hui ou demain." Mourir la souris à la main, quelque chose qu’on ne souhaite à personne.

"Je balance tout ce que j'ai accumulé dans la journée"

Son cœur va bien, merci, Petiteanglaise reconnaît l'existence d'une pression:

"Je me sens, par exemple, obligée d'alimenter le blog même quand je n'ai pas vraiment le temps (ou des idées de billets). Sinon, les emails commencent à arriver de lecteurs me demandant si tout va bien."

Il faut aussi s’inquiéter des conséquences de ce qui est publié sur le site:

"Au moment de mon licenciement, je devais modérer tous les commentaires de façon très stricte pour pas me retrouver au tribunal pour diffamation."

Laurent Gloaguen, d’Embruns, me dit croire que le blogage était la raison principale de sa dépression nerveuse il y a deux ans. Il évoque les "causes exogènes", telles que les commentaires, les menaces de mort, les recommandés d’avocats:

"Il y a aussi les causes endogènes, où l'on se met la pression tout seul -ciel, quelqu'un dit une connerie sur Internet, il faut que je réagisse tout de suite!- ou encore, quand on ne veut pas rater l'actualité, être le premier à sortir un truc, etc. Sans oublier l'angoisse quand on a rien trouvé à bloguer, que l'on n’est pas inspiré. Et je ne parle pas de l'agrégateur, tonneau des Danaïdes qui ne se vide jamais, qu'il faut toujours écoper si l'on ne veut pas être noyé, l'infobésité galopante… Et les courriels, et les 'twitts', tout votre environnement technologique incite à la suractivité et la dispersion. Le blogage intensif encourage les comportements compulsifs, la procrastination à outrance et entretient un état de stress permanent. Vivement déconseillé aux constitutions fragiles!"

Le blogueur doit aussi vivre avec ce qu’il a écrit, explique Anyhow.

"Parfois, j'écris un texte tard le soir, en rentrant d'un dîner qui s'est prolongé. Je me défoule, je balance tout ce que j'ai accumulé dans la journée. C'est une catharsis. Le lendemain matin, je me précipite avec angoisse devant mon écran et je découvre avec consternation ce que j'ai écrit la veille. Parfois je laisse le texte, alors que je ne suis plus d'accord avec moi-même. D'autres fois, épris de honte, j'efface le texte."

"Stress de blogueur, tu m'étonnes", me répond Vinvin des USA, qui, aux catégories précédentes, ajoute: "Le stress de faire comprendre à ses proches que c'est important de passer 3 heures par soir sur Internet, parce que 'c'est l'avenir'... Avenir de quoi?" Et le stress quand on réalise que "le reste du monde se fout de votre blog comme de la marque d'accordéon d'Yvette Horner".

"Heureux de voir que quelqu’un de sérieux se penche enfin sur la question"

Arrivée au milieu de cette grande enquête mondiale, par honnêteté, je dois aussi vous signaler qu’il y a des blogueurs qui ont le stressomètre à zéro. Pierre Assouline, par exemple:

"Stress? En ce qui me concerne, non. Les premiers mois, il y a quatre ans, certainement, en raison de la violence des internautes à laquelle je ne m'étais pas encore accoutumée, et de la campagne d'insultes à propos de quelques coquilles, fautes d'orthographe ou de syntaxe. Je n'avais pas l'habitude de cette correction publique permanente sous forme de crachat. Au bout de trois mois, au début de l'année, je me souviens avoir écrit un commentaire assez violent leur intimant de changer de ton ou d'aller se faire voir ailleurs. Depuis, plus de problème."

S'excusant de ne pas pouvoir faire mieux sur l’échelle du stress alors que j’ai promis un article sur le stress des blogueurs, et pas sur les blogueurs qui vont bien, Etienne Wasmer me répond:

"Ma seule souffrance est de ne pas rédiger assez et de me sentir coupable quand je vois les assez nombreuses connections de gens qui viennent vérifier si j'ai du nouveau alors que je n'ai rien fait."

De pire en pire, "mon blog me détendrait plutôt, sinon je l’aurais arrêté depuis longtemps", me répond Maître Eolas (je n’avais pas pensé à cet argument), qui me signale que l’article du New York Times est devenu la risée des blogs américains. (Oui, OK, mais cette femme qui écrase les mails haineux en voiture dans le Wall Street Journal?)

Enfin, à tous les bloggeurs stressés, nous recommandons la solution d’Hugues de Comvat: le travail (le vrai).

"Le stress des blogueurs est un vrai problème et je suis heureux de voir que quelqu’un de sérieux se penche enfin sur la question. En effet, on parle souvent du stress des gens qui travaillent, du stress de ceux qui voudraient bien travailler mais n’ont pas de travail, mais jamais du stress de ceux qui travaillent alors que personne ne leur a rien demandé en plus de leur vrai travail, si tu vois ce que je veux dire.

"Cela dit, je ne me sens pas concerné par le problème. Lorsque je n’ai pas assez de temps pour le blog, je prends sur mon temps de boulot et le tour est joué. Tu me diras: 'Tu dois alors stresser à cause du boulot'. Je te répondrai: très juste Auguste (je sais que tu ne t'appelle pas Auguste, c'est juste une formule). Car je stresse alors pour le boulot mais il s'agit d'un stress normatif, régulièrement pris en charge par l’assurance maladie et très largement couvert par une imposante littérature médicale."


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Par ...
16H34    13/04/2008

bonjour,
francis pisani évoquait l'article du ny times il ya quelques jours dans le monde, de son propre point de vue de blogueur...

http://pisani.blog.lemonde.fr/2008/04/06/bloguer-a-mort/

bonne journée.

 
16H36    13/04/2008

Est-ce que je me trompe ou le blogueur dépressif se recrute plutôt dans la catégorie de ceux qui, plus ou moins, tiennent leurs journaux intimes en direct ?
A vue de pif, il me semble que les "experts" qui partagent leurs compétences (Assouline, Eolas ou Wasmer) sont plutôt à l'abri, non ?

 
Par cyp
18H32    13/04/2008

Le Net ne m'a apporté que du bon, depuis onze ans.

Bien sûr que j'ai écrit un million de conneries, même que ça continue, mais ça ne me dérange pas plus que de relire mes vieux bouquins. J'avance sur les pelures du passé et tant mieux si ça reste en ligne ; c'est comme ma peau qui est passée de l'acné aux rides. C'est moi dans un miroir et je suis loin d'être parfait.

Le Net n'a été pour moi au départ, qu'une machine à écrire en public, et ça n'a pas changé. Je n'oublie pas que tout a commencé avec les newsgroups de l'Usenet et que les blogs ne sont que leur fusion avec les sites "statiques", vers 2002.

Patrick114 dit que ce n'est que virtuel, mais non : je reçois régulièrement des blogueurs à la maison et l'amitié, c'est l'amitié.

Le Net a rompu mon isolement dans une période très sombre ; il ne m'a jamais collé la déprime. Bien entendu, j'ai des humeurs : un jour joyeux et l'autre moins ; des fois la rogne.

Maintenant, je plains ceux qui se croient au bal masqué. On n'endosse pas impunément une personnalité différente de la sienne ; ça peut faire très mal.

Après, quand j'use un peu trop ma touche F5, je fais régime un mois ou deux ; ça fait du bien. Mais j'y reviens toujours : j'adore trop bloguer avec une bande d'alluméEs déconnant de concert ; c'est trop la joie. Et puis sur les fins de fils oubliés, avec des gens extraordinaires qui m'apprennent tant de belles et bonnes choses.

 
Par pierrox
18H35    13/04/2008

Selon le sujet, certains blogs peuvent vraiment chauffer. Comme par exemple celui de Yoanni qui écrit depuis Cuba sur sa vie:
http://www.desdecuba.com/generaciony/
Plus de 2000 commentaires par article ! Avec de tout forcément, et souvent virulent. Je me demande comment elle le ressent.

 
19H56    13/04/2008

Sur l'aspect commentaires: comme journaliste, j'ai la peau épaisse, le métier l'impose. Cela étant, l'anonymat du net permet à certains internautes de se déchaîner librement. Personne n'oserait employer un tel ton et de tels arguments en face d'une personne physique (ou alors bonjour les bourres pifs).C'est le règne de la lettre anonyme et de l'impunité (alors que l'insulte publique et la diffamation sont des délits punis par la loi) et c'est l'aspect du net que je n'aime pas (mais de nombreux internautes m'ont donné par mail leur véritable identité à ma demande ce qui me permet de savoir à qui je parle). C'est pour cela que j'ai adopté pour mon blog, Coulisses de Bruxelles, la validation a priori des commentaires. Très astreignant (je dois tout lire), mais cela prive le crétin du net de la joie de voir sa prose haineuse publiée (ça participe de sa jouissance, la publication). Et cela assure à mon blog une très bonne tenue des commentaires: on n'y confond pas le débat et l'insulte. Résultat: mis à part quelques nouveaux venus, le méchant con passe son chemin et je ne censure quasiment jamais (et je préviens toujours le censuré - quand il m'a donné un vrai mail)... Je reconnais aussi que je n'hésite pas à répondre sur le même ton à des internautes dont les arguments sont agressifs sans être insultants. Ils en sont tout retournés... Ca évacue mon "stress".