07/11/2010 à 11h24

Dominique Mehl : « La loi n'a pas à dire qui peut devenir parent »

Blandine Grosjean | Redchef adj Rue89

Ovocytes congelés, procréation médicalement assistée : Dominique Mehl, sociologue, analyse les retards de la France.


On pensait le débat sur les lois bioéthiques plié : circulez, la France ne va rien changer. Mais la révolte commence à monter du côté des médecins. Le professeur Frydman a utilisé des ovocytes congelés -c’est interdit en France- pour donner naissance à des jumeaux.

Il reçoit ce dimanche, dans Le JDD, le soutien du docteur Jean Leonetti, député UMP et rapporteur de la mission d’information parlementaire sur la révision de ces lois, sur deux points précis :

  • la recherche sur les embryons non destinés à naître,
  • et la congélation des ovocytes qui permet aux femmes ayant subi un traitement contre le cancer de préserver leur fécondité.

Mais aussi (et c’est une vraie « révolution »), il évoque la congélation de confort, pour les femmes soucieuses d’arrêter leur horloge biologique qui voudraient mettre « au frais » leurs ovocytes, pour le jour où elles seront prêtes à avoir un enfant :

« Les femmes ont des enfants plus tard, c’est une réalité sociologique. Elles ont gagné dix ans d’espérance de vie, dix ans de vie en bonne santé, mais leurs ovaires vieillissent aussi vite que par le passé.

Je ne suis pas opposé à cette pratique à condition qu’elle ne soit pas remboursée par la Sécurité sociale et qu’on mette une limite d’âge (45 ans par exemple) pour l’utilisation de ces ovaires. »

« Il faut en finir avec l’obscurantisme », déclare donc celui qui fait partie des pressentis au ministère de la Santé. Il n’avait pourtant pas fait preuve d’une grande ouverture d’esprit lors des travaux de la mission, se montrant opposé à pratiquement toutes les avancées possibles :

  • ouverture des procréations médicalement assistées (PMA) aux femmes célibataires et aux homosexuel(le)s,
  • gestation pour autrui (mères porteuses),
  • doubles dons d’embryons (PMA faite avec du sperme et des ovocytes de donneurs),
  • levée de l’anonymat pour les donneurs de gamètes etc...

Pour Jacques Testard, pionnier des bébés éprouvettes :

« Les décisions législatives résultant de ces débats sont prises par les élus. Or, ces derniers consultent essentiellement les scientifiques qui sont directement concernés par ces nouvelles techniques et qui trouvent un intérêt à leur développement.

Sachez donc que les professionnels de l’assistance médicale à la procréation ont organisé une réunion au mois d’octobre 2008 afin d’élaborer une position commune aux biologistes et aux gynécologues.

L’objectif ultime de cette réunion consiste à pouvoir influencer plus efficacement l’orientation des lois bioéthiques dans le sens qui convient à ces professionnels. »

Afin d’évoquer les aspects sociétaux de la PMA, entretien avec Dominique Mehl, sociologue, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la procréation, de la filiation et de l’enfantement par don.


Rue89 : La France est un des pays les plus restrictifs et légalistes en matière de PMA. Pourquoi  ?

Dominique Mehl  : Si l’on est stérile ou infertile, il n’y a pas en France d’espace de liberté sur comment on fait une famille. C’est l’Etat qui fixe qui a le droit à la PMA, et comment. On estime que la filiation et l’organisation de la parentalité relèvent de l’intérêt général.

Le droit anglo-saxon, lui, reconnaît le contrat, les accords entre les gens dans ces domaines, de l’adoption à la gestation pour autrui. En Angleterre, on ne fixe pas de règle de conjugalité comme en France (couple stable hétéro). Le médecin regarde juste si c’est médicalement possible.

De plus, il y a en France une grande réticence à reconnaître que la famille peut être multiple, qu’il peut y avoir plusieurs pères, plusieurs mères, des parents du même sexe, des beaux-parents, etc. La première loi de bioéthique, en 1994, a moulé la famille PMA sur la famille naturelle, évacuant les donneurs de la photo.

La société française résiste aux évolutions ?


Dominique Mehl (Audrey Cerdan/Rue89)

Les enquêtes montrent qu’aujourd’hui une majorité de Français sont favorables tant à l’homoparentalité qu’à la gestation pour autrui. Mais comme au moment du Pacs, le débat public se fait sous une double influence : religieuse et psy.

Le catholicisme ne gouverne plus les comportements des croyants, mais il influence encore fortement l’establishment juridique et politique. On assiste à une sorte de transvasement de la doctrine catholique vers la doctrine psy, des positions morales religieuses vers la rhétorique psy.

Les personnalités les plus en vue ont des positions très conservatrices. Pour eux, la filiation n’est pas une construction de la société, mais la réalisation d’un couple procréateur. Avec de nouveaux mots, ils reprennent une argumentation totalement morale défendant les fondements de la famille traditionnelle.

Y a-t-il sur ces questions une gauche libérale et une droite conservatrice  ?

Non. Sur l’anonymat des dons et sur les mères porteuses, la gauche est extrêmement divisée, avec notamment chez les Verts et au PS l’influence très importante de certaines féministes, qui s’opposent à la gestation pour autrui.

A droite, il y a des personnalités comme Nadine Morano, favorable aux mères porteuses, ou Valérie Pécresse, qui avait évoqué la possibilité d’un don non-anonyme. Dans les deux cas, on brandit les menaces de marchandisation du corps humain, surtout féminin, de trafics, de chaos psychanalytique.

Cette question de la gratuité est centrale en France. N’est-ce pas une bonne chose ?

La gratuité des dons est vécue comme quelque chose de positif : une garantie par l’opinion publique. Mais on s’en sert pour fermer la porte à la gestation pour autrui et même au dédommagement du don d’ovocytes.

Pour les mères porteuses, la question a été posée par des élues : et si c’était gratuit ? Encadré dans quelques centres, pour des femmes souffrant de pathologies précises. Ça a été refusé. La marchandisation n’est donc pas le problème.

Comment expliquer que la gestation pour autrui déclenche autant de passions chez nous  ?

En France, on est dans l’« empire du ventre », pour reprendre le titre d’un livre de Marcela Iacub : l’épanouissement de la grossesse, de la femme enceinte, le bonheur de la mise au monde, etc.

L’argument des opposants les plus féroces, c’est l’instrumentalisation du corps de la femme : ils brandissent l’épouvantail américain des agences, de la concurrence, des trafics et ventes en tout genre. Mais personne ne parle de l’Angleterre, où la pratique est très encadrée.

Pour justifier son refus de la gestation pour autrui, un grand ponte de la PMA m’a dit : « Moi, mon métier, c’est de poser l’enfant sur le ventre de sa mère. » On est dans la perception personnelle et passionnelle. Les couples concernés, eux, n’arrivent pas à se faire comprendre ni entendre.

Donc tout se passe à l’étranger, et ça marche. Alors où est le problème  ?

D’abord une injustice sociale. Ça coûte une fortune. Mais l’institution ne veut pas le savoir : si les gens vont à l’étranger faire des choses qui sont illégales en France, c’est leur problème.

Je pense que si les lois sont reconduites telles quelles, cela va générer des pratiques illégales en France car tout le monde n’a pas les moyens d’aller en Californie ou en Inde chercher une mère porteuse. Cela pousse aussi les moins riches à se rendre dans des pays où l’on peut faire à peu près n’importe quoi, médicalement et éthiquement parlant.

On voit sur les forums et dans les enquêtes une grande amertume des jeunes quadragénaires, qui s’estiment laissées pour compte du système.

Elles ont raison. La législation ne s’est pas adaptée aux évolutions de la société. Ni aux remises en couple tardives ni à la solubilité des couples. Il y a de plus en plus de femmes qui, passé 35 ans, ne sont pas dans un couple stable et veulent malgré tout fonder une famille -comme le dit Guillemette Faure, auteure d’un livre sur le sujet : « Inverser l’ordre, faire un enfant d’abord et ensuite trouver le père. »

En France, une femme célibataire à le droit d’adopter, mais pas d’avoir recours à la PMA. Les restrictions sont particulièrement injustes pour ces femmes seules et pour toutes celles, en couple ou non, approchant la quarantaine et qui souffrent d’insuffisance ovarienne. Ces femmes-là n’ont pas d’autre choix que d’aller à l’étranger.

Vous êtes favorable à une totale liberté d’utiliser la médecine pour procréer  ?

Je pense que ce n’est pas à la loi ou à la collectivité de fixer les règles pour devenir parent. Toutes ces positions idéologiques et théoriques sont alimentées par la croyance que le devenir psychologique de l’enfant dépend du type de parentalité dans laquelle il est né ou a été élevé. 

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  • Obsidien
    Obsidien
    Etudiant
    • Posté à 12h04 le 07/11/2010
    • Internaute 124567
      Etudiant

    Je trouve ça plutôt dur de légiférer de manière générale sur un truc ou chaque cas est particulier.

    C’est vrai qu’on évoque peu la vie de l’enfant a venir, dans le cas de l’homoparentalité par exemple, mais bon, si un tel enfant doit avoir une vie difficile, c’est avant tout a cause des préjugés qui persistent sur l’homosexualité. Dans une société réellement ouverte sur ces sujets, l’enfant d’un couple homoparental devrait avoir une enfance presque semblables à celle d’un enfant « classique ».

    Ensuite j’aime bien voir les commentaires des riverains « ce n’est pas a 40 que l’on fonde une famille ». Et pourquoi pas ? On vit plus longtemps non. Déja à trente ans, c’est extrêmement tard, si l’on compare aux familles du 15e siècle. Pourquoi ces blocages sur l’âge de procréation ? On vit plus longtemps, proportionnellement, faire un enfant à 15 ans quand on vit 30 ans et faire un enfant a 40 ans quand on en vit 80 c’est exactement la même chose.

    Ou alors, pour Autist Reading, « La procréation médicalement assistée devrait être interdite.La médecine a autre chose à foutre que de satisfaire les besoins irrationnels des bien portants. »

    Ceux qui font appel à la procréation assistée ne sont pas assez bien portant pour avoir un môme, c’est évident. (âge, stérilité ou que sais-je). Et le désir d’avoir un enfant est tout sauf irrationnel, c’est un truc instinctif, on existe pour ça, pour perpétuer l’espèce.

    Bref, je suis assez choqué par le conservatisme de certains, avec des arguments pas forcément pertinents ou pas d’arguments du tout.

  • Ocytocine
    Ocytocine répond à Autist Reading -
    ESI
    • Posté à 12h45 le 07/11/2010
    • Internaute 121680
      ESI

    A une personne qui a perdu une jambe, on met une prothèse. La science lui donne la possibilité de mener une vie normale, la médecine rétablit l’égalité. Pourquoi seul quelqu’un qui a des organes reproducteurs sains et fonctionnels aurait le droit de procréer ? Pourquoi la science, puisqu’elle le peut, ne rétablirait-elle pas l’égalité et la possibilité d’une parentalité normale ?

  • Obsidien
    Obsidien répond à nanabel
    Etudiant
    • Posté à 13h35 le 07/11/2010
    • Internaute 124567
      Etudiant

    Ben oui, un aveugle a le droit de voir et un sourd d’entendre, et c’est ce genre de droit que la recherche médicale peut rétablir. Dans votre logique, un aveugle resterait sans soin, et un cul de jatte n’aurait pas de prothèse. L’homme a le droit d’être en bonne santé. L’ONU est de cet avis, et même concernant le droit d’enfanter. En tout cas, ce n’est pas la solidarité qui vous étouffe, si vous pensez que les infirmes n’ont pas le droit d’être soignés.

    Je trouve beaucoup plus cohérent de programmer la naissance d’un enfant pour que sa vie se passe dans les meilleures conditions possibles au moins d’un point de vue matériel.

    Peut être que ces femmes qui selon vous font passer la sécurité matérielle avant le désir d’enfanter ont compris que cette sécurité matérielle leur permettrait de consacrer plus de temps a leur enfant. C’est une forme de pragmatisme.

  • Ocytocine
    Ocytocine répond à pipolino
    ESI
    • Posté à 14h03 le 07/11/2010
    • Internaute 121680
      ESI

    C’est bien différent. Avec la PMA, un couple choisit d’avoir un enfant. Avec l’adoption, ce sont des tiers qui choisissent si le couple peut avoir un enfant.
    Il faut peut-être avoir un réel désir d’enfant pour comprendre qu’on puisse avoir envie qu’il soit de sa chair et le porter. Avoir le sentiment de lui donner la vie, en quelque sorte. L’adoption est un choix qui s’impose de toute façon quand la PMA a échoué (le taux de réussite n’est en moyenne que de 20%).

  • Lictor
    Lictor répond à Iv
    informaticien
    • Posté à 14h35 le 07/11/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Justement, il n’y a pas tant d’enfants à adopter... L’offre est très inférieure à la demande. Et en plus, en France, la demande n’est pas libre, dans la mesure où pleins de gens sont interdits d’adoption : les homosexuels, les gens trop âgés (mais qui pourraient avoir des enfants biologiques), les gens trop pauvres...

    Actuellement, il faut importer l’essentiel des enfants à adopter. Voire, « créer » des orphelins dans les pays pauvres en incitant fortement les parents à les donner.
    Si on coupe totalement la PMA pour ne reposer que sur l’adoption, il va falloir se préparer à l’explosion du marché : avoir des entreprises à l’affût de la moindre catastrophe pour récupérer des gamins, avoir des pays comme la Chine ou l’Inde qui vont s’installer sur ce marché (après tout, il y a une forte offre de petites filles dans ces pays), avoir des marchés d’enchère pour l’adoption...

    L’adoption reste une activité de gens qui en ont les moyens - c’est très branché chez les people par exemple. Il faut au moins pouvoir se permettre d’aller à l’autre bout du monde et payer les démarches pour avoir un gamin.
    La PMA est une solution plus accessible pour les gens, parce que moins chère (prise en charge par la sécu) voire peu médicalisée (la PMA pour les couples de lesbiennes n’est pas très technique).

  • Lictor
    Lictor répond à DoctahT
    informaticien
    • Posté à 14h55 le 07/11/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Normalement, pour un cancer, on propose de congeler du sperme avant le traitement, ce qui permet de faire une PMA avec son propre sperme une fois le cancer traité...

    Autrement, oui, mieux vaut un enfant qui a 50% du patrimoine génétique du couple que 0%... Et au final, la transmission génétique n’est pas si importante que ça. On est pas des poulets. L’homme est une espèce qui passe 20 ans à éduquer ses enfants. La filiation va bien au delà du génétique et de l’inné...

  • Poloteam
    Poloteam
    Polo
    • Posté à 15h15 le 07/11/2010
    • Internaute 132247
      Polo

    Hallucinant de pouvoir sortir des énormités comme celle ci :

    « Je pense que ce n’est pas à la loi ou à la collectivité de fixer les règles pour devenir parent. Toutes ces positions idéologiques et théoriques sont alimentées par la croyance que le devenir psychologique de l’enfant dépend du type de parentalité dans laquelle il est né ou a été élevé. »

    A ce rythme là, on peut balancer toutes les législations, toutes les règles de vivre ensemble... Les lois ou réglements pour devenir parents grâce à la PMA comme toutes celles qui encadrent notre société sont le résultat d’un consensus et sauf preuve du contraire on a pour l’instant pas trouvé mieux comme système.

    Avec ce type de raisonnement on justifie tout est n’importe quoi :

    « Je pense que ce n’est pas à la loi ou la collectivité de définir le droit. Toutes ces positions sont idéologiques et alimentées par la croyance que la justice ne peut pas être rendue par tout le monde et que le devenir d’une société dépend de pseudo juges qui rendraient le droit »

    Heureusement qu’il y a des règles Madame Mehl pour protéger les enfants à venir et c’est bien à la société de les définir. Arrêtons de faire croire que toutes les cellules familiales ou pseudo familiales ont la même valeur. Il faut autoriser la PMA mais avec des règles.