12/06/2010 à 16h52

« Je suis un juge cow-boy qui s'intéresse aux Indiens »



Marc Trévidic (Audrey Cerdan/Rue89).

Marc Trévidic a toujours été un bon élève. Fin juriste, gros bosseur et discipliné lorsqu'il était au parquet antiterroriste. Mais, depuis qu'il a pris la suite du cabinet d'instruction de Jean-Louis Bruguière, il est devenu le juge le plus détesté de la classe politique. Lucide, indépendant et tenace. Entretien.

Lorsqu'il n'a pas envie de répondre à une question, il esquive d'un rire léger, une pirouette ou une gentille blague. Comme pour ne pas froisser son interlocuteur. A 45 ans, il est devenu le nouveau porte-drapeau des magistrats dans la bataille contre la réforme du juge d'instruction.

Le verbe sec et précis, ce « Breton-Basque » tient tête aux politiques avec sa casquette de président de l'Association française des magistrats instructeurs.

Un spécialiste des réseaux islamistes

Dans son bureau, il a conservé des manifestations de l'hiver une affichette qui résume sa vision du juge :

« Assis, debout, mais pas couché ! »

Sur les étagères de la galerie Saint-Eloi (où les caméras sont interdites), environ 45 dossiers s'entassent :

  • parfois très anciens : attentat de la rue Copernic, 1980 ;
  • parfois très sensibles : attentat de Karachi ;
  • parfois aussi très diplomatique : attentat contre le Falcon du président rwandais Habyarimana.

Avant d'arriver à l'instruction, Marc Trévidic a la particularité d'avoir exercé ses talents au parquet antiterroriste de 2000 à 2003. Il « règle » (synthétise) les principaux dossiers islamistes des années 90 et devient un fin connaisseurs de leurs réseaux.

Ses convictions (séparation des pouvoirs, indépendance des juges d'instruction, recherche de la vérité...), il les met au service des parties civiles. Les fameuses « victimes » que le pouvoir politique oublie dès que la « raison d'Etat » affleure dans un dossier judiciaire :

« Je suis un juge cow-boy qui s'intéresse aux Indiens... Pas uniquement pour les avoir dans la ligne de mire, mais aussi pour comprendre comment ils évoluent, comment on devient Indien, qu'est-ce qu'on a dans la tête quand on est Indien.

Intellectuellement, c'est peut-être mieux que les dossiers de touche-pipi qu'on a en droit commun. » (Voir la vidéo)


Et de dresser ce double constat :

« Il y a de plus en plus d'Indiens, chez nous, dans nos sociétés. Des jeunes, souvent ce sont des convertis, qui se laissent abuser plus facilement par l'Islam radical.

Parce qu'il y a Internet, parce que c'est aguicheur : le Djihad, l'Irak, l'Afghanistan. Ailleurs, ça ne change pas, il y a autant d'Indiens. »

Sur les causes :

« - Premièrement, nos sociétés ne présentent plus un modèle très attirant pour les jeunes. Ils ne se reconnaissent plus dans les valeurs républicaines. Après un parcours de délinquant (vols, trafics), la religion devient une alternative.

- Cela donne un sens à leur vie ?

- Bien sûr, on voit cela très souvent avec les conversions en maison d'arrêt. Ils abandonnent leurs activités délictuelles d'avant pour un Islam de rigueur.

Je pense que c'est la maladie de nos sociétés à nous. Il n'y aurait pas cette radicalité si l'on offrait une vie agréable, où les gens trouvent leur compte. Une société où chacun se sente bien.

Les gens que l'on voit le plus souvent se sentent méprisés. Il y a toujours ce côté : “Vous méprisez l'Islam...” Ce fonds est en train de gagner du terrain et c'est là-dessus que l'on arrive à recruter. »

Karachi ? « Il faut s'intéresser à l'aspect financier comme mobile »

Marc Trévidic est apparu dans l'actualité il y a un an, après une rencontre avec les familles des onze victimes françaises de l'attentat de Karachi. A Cherbourg, le juge leur dit :

« La piste financière est cruellement logique. »

Dès le lendemain, réplique cinglante de Nicolas Sarkozy : « C'est une fable grotesque. » Aujourd'hui, le juge antiterroriste maintient que cette piste reste au cœur de son enquête :

« Dans les actions criminelles, l'argent est souvent présent comme mobile. Cela fait vingt ans que je fais des enquêtes pénales et, bien souvent, dans un contexte où beaucoup d'argent circule, très juteux, il faut s'intéresser à l'aspect financier comme mobile.

A partir du moment où l'on s'en prend à ceux qui exécutent un contrat, avec tous les millions que cela représente, on peut raisonnablement suivre une piste financière, pour voir où elle mène. Il ne faut pas s'empêcher de suivre ce genre de piste. » (Voir la vidéo)


« Plus le judiciaire est faible, plus on se passe de nous »

S'il n'est pas dupe du rôle que les politiques voudraient lui voir jouer, le juge a tranquillement détricoté les dossiers de son célèbre prédecesseur, le très légitimiste Jean-Louis Bruguière.

  • Sur Karachi, il a lâché la thèse d'un coup d'Al Qaeda pour celle des commissions.
  • Sur les moines de Tibéhirine, il a mis en cause le pouvoir algérien.
  • Sur le Rwanda, il a remis à plat un dossier devenu un contentieux diplomatique, etc.

En reprenant à chaque fois les bases d'une affaire, il parvient à montrer que la justice antiterroriste peut être autre chose qu'une justice d'exception. Même si les relations avec les services de renseignements et les enquêteurs ne sont pas toujours d'une limpidité parfaite :

« Le problème est de passer de l'information et du renseignement au judiciaire. Dans une démocratie, il vaut mieux que ce soit le judiciaire que d'autres voies...

Cela ne peut pas être complètement séparé. Il faut que l'on soit efficace en judiciaire, sinon on se passe de nous. Plus le judiciaire est faible dans la lutte anti-terroriste, plus on se passe de nous. » (Voir la vidéo)


« Les menaces terroristes de demain sont internes »

Est-ce sa longue fréquentation des islamistes radicaux ? Un pessimisme exacerbé ? Ou simplement un constat inéluctable ? En tout cas, Marc Trévidic voit dans les banlieues le terreau des futurs terroristes. A cause des nombreuses conversions de délinquants « classiques » qui, en prison, découvrent les vertus du radicalisme religieux :

« Les menaces terroristes de demain sont internes. Avec une espèce de situation où l'on glisse de mouvements de banlieue à de véritables mouvements terroristes.

Au lieu de quatre/cinq gars dans leur coin, on se retrouve avec de véritables gangs de banlieue qui virent à une idéologie terroriste et pas que lucrative. Parce que là, il y a une puissance potentielle qui peut faire peur.

Quand on voit les mouvements sociaux de 2005, les émeutes, on se dit que ça peut aussi tourner vers du terrorisme à grande échelle, par rapport au nombre de personnes impliquées. Pour moi, c'est le plus grand danger. » (Voir la vidéo)

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  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 17h16 le 12/06/2010
    • Internaute
      Roboticien utopiste

    « il parvient à montrer que la justice antiterroriste peut être autre chose qu'une justice d'exception. »
    J'aurais aimé avoir son avis sur, justement, le fait que nous avons des lois d'exception en ce qui concerne l'anti-terrorisme : gardes à vues de 72h sans avoir à donner de raison, pouvoirs étendus de la police, patrouilles de militaires en zones civiles...

    On nous avait vendu ça comme des mesures temporaires sans les années 90. Un mot sur la durée qu'elles vont avoir ? Si la justice antiterroriste n'est plus une justice d'exception, il y a plein de questions que des journalistes et des politiques se doivent de poser.

  • survivant
    • Posté à 18h17 le 12/06/2010

    C'est sûr, les banlieues sont en ébullition depuis l'arrivée de sarkozy au pouvoir, avec la chasse à l'économie souterraine. Mais de là, à en faire des terroristes en puissance, devient plus qu'une parano. Bien sûr, des armes circulent sous le manteau ; mais, de là encore, à voir une armée secrète relève du pur fantasme. Bien sûr, encore une fois... que des islamistes radicaux vont piocher dans ces banlieues pour recruter et former des futurs terroristes. Mais de là, à généraliser cet engouement relève du conte de fée. Croyez-vous sincèrement que ces jeunes soient complètement désorientés et frappés de la tête au point de mourir pour un dieu en se faisant sauter avec une ceinture remplie d'explosif ? Allons, arrêtons deux minutes le délire et redescendons bien gentiment sur terre. Que craigne réellement les politiques ? Une intifada venant des banlieues ? Ou un peuple en colère prêt à descendre dans la rue pour défendre sa croute ?

  • républic1
    républic1 répond à survivant
    • Posté à 21h29 le 12/06/2010

    Oui, je crois qu'il y a beaucoup de jeunes désorientés qui après un séjour en prison prêche un islam radical crache sur la république et est prêt à en découdre. Et je ne fais pas que y croire c'est un fait,un ami qui travaille dans les prisons me le disait dernièrement et moi qui voit ces jeunes désorientés en bas de « ma tour », combien après une absence prolongée reviennent avec la barbe. la barbe et le niqab sont à la mode. Quant au peuple en colère que vous supposez uni dans votre commentaire sachez que c'est loin d'être le cas.
    Après les émeutes de 2005 ou une classe de l'école d'à coté a brulé, vers 18h00 je descends faire des courses. Une vingtaine de jeunes d'origine maghrébine discutent sur les marches amenant à l'immeuble ; la discussion est animée, quand ils me voient passer, ils s'arrêtent de parler et me regardent passer, je continue mon chemin, là je vois des « petits blancs » avec leur chien se réunir dans un coin discret, ils discutent eux aussi l'air grave, à cette époque je portais la barbe, eux aussi se sont tus quand ils m'ont vu. Bref la confiance règne et le peuple en colère est loin de descendre main dans la main pour défendre sa croute. Faut-il encore savoir de quelle croute on parle...
    A cela, je sais vous pourrez me répondre que c'est un sentiment d'insécurité plus que de l'insécurité, que je suis parano, qu'il ne faut pas que je fasse une généralité d'un épisode...