31/01/2010 à 19h30

Le jour où la fraude a contrôlé l'économie


Et si la finance avait adopté la fraude pour éviter une crise fatale au système ? C'est la thèse du juge Jean de Maillard. Entretien.

Est-ce un syndrôme de la crise économique ? Sa cause ? Ou sa conséquence ? En tout cas, l'idée que l'économie contemporaine est gangrénée par la criminalité fait son chemin.

Depuis « Un monde sans loi » (Stock, 1998), Jean de Maillard, magistrat et blogueur de Rue89, explore les vices cachés de la criminalité financière. Dans son dernier livre, « L'Arnaque », le magistrat (qui n'a jamais été juge financier) inverse le paradigme : et si, pour survivre, la finance internationale, avait pris en main les ressorts de la « fraude » ?

« C'est un terme par défaut, précise-t-il, qui remonte aux années 80, au moment où Reagan et Thatcher arrivent au pouvoir. Ils mettent en concurrence, dans l'univers du crédit immobilier, les structures mutualistes avec les entreprises privées. C'est là que la dérive commence. » (Voir la vidéo)

La technique de la chaîne de Ponzi, comme Madoff

Pour l'auteur, les banques sont au cœur de ce dispositif. Les états prêtent de l'argent aux banques, qui spéculent sur les bourses pour faire monter les cours et refaire de l'argent avec la mise initiale.

Avec une constante dans les techniques utilisées par les intermédiaires financiers : le recours à la chaîne de Ponzi (aussi appelée boule de neige ou pyramide) :

« Exactement comme dans l'affaire Madoff, vous financez une arnaque en demandant aux nouveaux entrants de financer ceux qui sont déjà dans le système. »

Résultat : chaque crise voit surgir sa propre bulle spéculative, immobilière, Internet, liée au crédit... Avec des liquidités qui viennent nourrir les paradis fiscaux, échappant à l'impôt, mais terriblement nécessaires aux mécanismes économiques. D'où l'hypocrisie des grandes déclarations d'intention de ces derniers mois sur les places off-shores.

« Le plus important, c'est la fonction réglementaire des paradis fiscaux qui permet d'implanter fictivement certaines activités.

Y-a-t-il une volonté politique de lutter contre ce phénomène ?

Pour qu'il y ait une volonté politique, encore faudrait-il qu'il y ait une conscience politique... Les dirigeants politiques ne savent même plus ce qui se passe dans la sphère financière. Reprendre en main le système financier aurait pour conséquence de le détruire. » (Voir la vidéo)

Dernière mode : l'explosion des « dark pools », les bourses noires

Dernier phénomène inquiétant de la planète finance, l'explosion des dark pools. Ces « boites noires » ou « bourses noires » ont vu le jour en2007 en Europe, à partir de la directive marchés d'instruments financiers (MIF). Elles consistent à proposer aux investisseurs une place de marché sans cotation publique. En clair, vous achetez ou vendez sans connaître la valeur des actions, actions par ailleurs cotées sur les grandes places financières.

Initialement, le principe du « dark pool » est d'éviter les écarts de cours lié à certains ordres. En fait, nul ne sait vraiment -y compris les experts de l'Autorité des marchés financiers (AMF) dans un avis d'octobre 2009- comment contrôler ces nouvelles places...

Pour Jean de Maillard, les « dark pools » sont le lieu des prochains dérapages de la finance. (Voir la vidéo)

Conclusion du juge ? « La crise ? Elle commence. » Rassurant.

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  • pablico
    pablico répond à tvargentine-
    Sudoku et Nord de face
    • Posté à 20h14 le 31/01/2010
    • Internaute
      Sudoku et Nord de face

    dans les débats financiers à la télé et radio on ne parle jamais de : dark pools,de tripatouillage infâmes.. tout se passe dans le meilleur des mondes avec autorégulation auto correction du système, cercle vertueux du système etc etc. tous nos experts sont aux anges..c'est la reprise..

    On peut se demander : qui dirige le monde : les politiques (élus) ou les financiers..non élus.. ?

    vit-on dans un monde vraiment démocratique ?

    en tout cas on ne vit pas dans un monde honnête..
    on ne doit pas mettre les caméras de sécurité aux bons endroits.

    A moins qu'il existe deux mondes parallèles comme dans les bons livres de sciences fictions..

    (ironie)

  • Kereven
    • Posté à 20h18 le 31/01/2010

    Il y a bien un moment, où ce système va finir par s'effondrer à force de crises à répétition. Les 5000 milliards de dollars distribués sans contrôle vont alimenter la prochaine crise, à part qu'il n'y a plus de fric dans les caisses pour surmonter la prochaine bulle spéculative. Ce système est vraiment absurde.

  • Neihu
    • Posté à 21h00 le 31/01/2010

    Bonsoir,

    L'interview est intéressant et j'en remercie David Servenay pour cela, les problèmes techniques étant ici bien secondaires.

    Quand Jean de Maillard évoque la « fraude », met-il aussi en cause, avec les structures du monde financier agissant pour des intérêts privées, les Etats, les Unions d'Etats et les collectivités publiques ?

    En effet, il semble que les structures politiques de l'Union européenne aient-tardivement et soudainement- découvert les comptes publics truqués de la Grèce -et probablement bientôt du Portugal, de l'Italie et de quelques autres Etats européens- et que les élus locaux français aient appris à lire un contrat d'emprunt pour les collectivités locales (apparition soudaine des emprunts dits « toxiques »).

    Un avis autorisé comme celui de Jean de Maillard sur ces deux sujets assez proches (car relevant dans les deux cas des politiques), mais différents, serait intéressant.

    Je profite du commentaire afin de demander à David Servenay qui a des compétences journalistiques en matière de fraude et corruption s'il avait lu ou entendu parler des accusations publiques et documentées de corruption (ou plus exactement de mésusage des deniers publics) lancées par une grande partie de la presse norvégienne contre Eva Joly, élue en France où elle était revenue rapidement ensuite.

    C'était peu avant son retour en France avec son entrée en politique nationale.

    Puisqu'on parlait de « fraude »...dans le monde, la Norvège en fait bien partie même si la langue du pays n'est pas assez parlée en France.

    Bien cordialement et merci d'avance pour une réponse qui n'a pas un caractère d'urgence.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 23h19 le 31/01/2010
    • Internaute
      non connue

    Ce qui suit est probablement d'une grande naïveté :

    - La présente crise, comme beaucoup d'autres, est une forme extrême de chaine de Ponzi. Tout le monde l'admet.
    - Dans à peu près toutes les législations, les chaine de Ponzi sont interdites, répréhensibles, et font l'objet de sanctions.

    Aussi, comment explique-t-on qu'aucun pays n'a opté pour une stratégie consistant à :
    - caractériser la chaine de Ponzi
    - trouver quels sont les bénéficiaires directs et indirects
    - les condamner et les faire rembourser le montant de l'escroquerie ?

    Une réponse « officielle » est que les produits financiers étaient trop complexes pour remonter le fil.
    Dans ce cas, il y a au moins un bout du fil. Il suffit d'accuser le dernier acquéreur, pour qu'il se retourne vers le précédent, etc.

    Si on ne le fait pas, c'est que tout le monde est mouillé ?

  • zorbek
    • Posté à 06h44 le 01/02/2010
    • Internaute

    Bravo pour votre excellent résumé.

    Je signale en passant que, sans etre exactement un montage de Ponzi, la plupart des produits dérivés ont le même effet...

    Ceci dit, un retour au Glass-Steagall act (en gros la séparation des banques d'épargne et de marché) mis en place par Roosevelt suite à la crise de 29, et rendu caduc par les anciens de Goldman Sachs entrés aux gouvernements de Clinton et de Bush, permettrait de remettre pas mal de pendules à l'heure. Mais ca, il faudrait le vouloir, ce qui n'est pas simple car comme vous le dites trop de monde est mouillé. Obama le veut, encore faut-il qu'il soit suivi.