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Professeur d’économie à Paris-XIII

Mécénat culturel : à consommer … avec modération

2006 a été une année faste aux Etats-Unis pour le mécénat avec un record de 386 donations de plus de 5 millions de dollars. En tout, les Américains ont versé au titre du mécénat la somme de 19,1 milliards de dollars. Les deux grands domaines qui ont profité de ces versements sont la santé et l'éducation, qui récupèrent 46% du total, en particulier à travers les programmes de la fondation Bill & Melinda Gates. Les arts et la culture, quant à eux, ont reçu 12% du total, soit 2,3 milliards de dollars. Une jolie somme, qui fait peut-être rêver. Et pourtant, dure est parfois la chute, lorsque le mécénat se détourne d'un projet ou d'une institution.

Un exemple. A New York les institutions artistiques comptent surtout sur trois grands mécènes : Philip Morris, Time Warner et American Express. Depuis une quarantaine d'années, la source de mécénat la plus sûre, pour les arts de la scène, était la compagnie Philip Morris, rebaptisée récemment Altria. 200 millions de dollars, ce serait la somme totale versée en mécénat en un an aux Etats-Unis par la compagnie Philip Morris, selon le journal américain du mécénat, le Chronicle of Philanthropy. Sur cette somme et dans la seule ville de New York, plus de 200 organisations, dont certaines mènent un travail expérimental, se partageaient un total de 7 millions de dollars par an.

Voilà que les temps ont changé. On apprend par le New York Times qu'Altria doit déménager. La firme vend ses locaux de Park Avenue, à New York, pour s'installer à Richmond, dans l'Etat de Virginie. Et elle a décidé de délocaliser de même ses actions de mécénat. Une institution comme la Brooklyn Academy of Music va perdre la somme de 375 000 dollars de donation. Harlem Stage, qui recevait 125 000 dollars chaque année, partage l'inquiétude de tous ceux qui vivaient de la générosité de la compagnie de tabac.

La dépendance des acteurs culturels est particulièrement grande lorsque les programmes sont innovants. Or toute fusion entre deux sociétés, toute difficulté budgétaire de l'entreprise mécène mettent en péril les actions menées jusqu'alors. Le Metropolitan Opera de New York avait dû se battre pour trouver de nouveaux sponsors pour ses programmes spéciaux du Samedi quand la société Chevron Texaco avait décidé de mettre fin à ses dons, en 2003. Le Metropolitan Museum of Art avait dû se résoudre à augmenter les prix des billets à la fin des années 1990 après le retrait de la Reader's Digest Association.

Si, en général, les institutions de prestige parviennent à retomber sur leurs pieds en cas de défection d'un sponsor, qu'advient-t-il des propositions artistiques les plus fragiles, comme celles du Big Dance Theater, une compagnie expérimentale de théâtre et de danse, dont Altria était le seul et unique sponsor ? La perte d'un mécène est d'autant plus grave que ses donations ont un effet de levier. Le retrait d'un donateur crée un doute pour les autres sponsors sur l'opportunité de soutenir un projet.

D'aucuns avancent que le mécénat de Philip Morris obéissait certes à une véritable tradition d'entreprise, mais s'inscrivait aussi dans la lignée des actions destinées à modérer les attaques anti-tabac. On avance même, toujours selon le New York Times, que Philip Morris aurait demandé à des compagnies et des associations artistiques qu'il soutenait de lui apporter de l'aide dans sa discussion avec la municipalité au sujet de l'interdiction de fumer dans certains lieux publics.

La France tente de le promouvoir le mécénat depuis belle lurette. La loi de 2003 lui était particulièrement favorable, hissant la France au rang des pays les plus généreux… du moins pour les donateurs ! Le taux de déductions fiscales et le plafond de ces déductions sont à présent fort attractifs, pour les particuliers comme pour les entreprises. Selon les derniers chiffres publiés par l'Admical, le mécénat d'entreprise continue pourtant à plafonner à un milliard d'euros en 2005. 18% des entreprises de plus de 200 salariés font du mécénat. Un peu plus de la moitié interviennent dans le domaine de la culture. Mais les sommes restent plutôt modestes, hormis quelques actions de prestige.

Dans une période de difficultés économiques comme celle que nous connaissons, compter sur le mécénat pour prendre le relais d'un Etat essoufflé serait pour le moins illusoire. Il faut être vigilant lorsque s'instaure une relation de dépendance vis-à-vis du mécène. Le mécénat comme financement additionnel, oui. En revanche, le mécénat ne saurait constituer une source de financement « soutenable ».

► Retrouvez la chronique de Françoise Benhamou sur France Culture, chaque samedi dans l'émission Masse Critique, à 8 heures.

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Portrait de Valdo Lydeker

De Valdo Lydeker

journaliste, auteur | 17H16 | 01/03/2008 | Permalien

Merci à Françoise Benhamou de mettre les points sur les « i » et de dénoncer ce leurre.
Par ailleurs, pour ceux qui croiraient naïvement que le mécénat va soulager le contribuable, précisons que pour trois euros investis dans le mécénat, l'entreprise en récupère deux sous forme de déduction fiscale (60% de déduction pour les entreprises, 66% pour les particuliers ! ) Or, ces largesses fiscales, tous les contribuables doivent les compenser. . Morale de l'histoire : On substitue à un financement public sous forme de subventions un financement partiellement public sous forme de déductions fiscales, et on renonce à un choix politique en matière culturelle, délégué au caprice d'un privé ou à ses exigences en matière de communication d'entreprise !

Car le modèle du mécène prince éclairé et généreux est une fumisterie romantique. Une entreprise qui donne un euro à une action artistique en investit également un pour le faire savoir. . Et pour sa communication, il est évident qu'elle choisira plutôt les actions de prestige, l'opéra, l'art contemporain bankable, que la compagnie de théâtre qui essaie de mener un travail exigeant avec des gamins de banlieue…

Le désengagement de l'Etat dans la culture est aujourd'hui totalement idéologique . Ce ne sont pas 6% enlevés au 1% du budget de l'ETAt qui vont soulager significativement la dette (celle ci étant aussi une entourloupe idéologique, mais c'est un autre débat)
NOn, il s'agit d'affaiblir l'ensemble des acteurs de terrain, ceux qui mènent des actions en banlieue, à l'école, qui donnent à penser et réfléchir plus précisément dans les lieux où l'art et la culture ne vont pas de soi

Portrait de G.

De G.

18H34 | 01/03/2008 | Permalien

Putain de République !

(collage à partir de la manifestation du vendredi 29 février contre la baisse des crédits pour la culture)

Sur la place du Palais Royal, devant le Conseil d'Etat et le Louvre des Antiquaires, vendredi, une autre antiquité : les dépenaillés de la culture se réunissaient pour protester contre l'application dans la culture de la RGPP, la Révision Générale des Politiques Publiques. Ils étaient là, ils étaient las aussi, après plusieurs années de résistance aux attaques du statut d'intermittent pour voir enfin la défaite se profiler.

Pendant que quelques uns égrenaient au micro leurs griefs contre le gouvernement, leurs tentatives de récupérations politiciennes ou les avis de décès de structures et de dispositifs d'action culturelle récemment touchés par la brutale réduction des crédits des DRAC (ministère de la culture décentralisé), la petite foule, elle, ne se dépareillait pas de son attitude demi-mondaine, la coupe de champagne en moins.

Rien à voir avec une veille de grand soir. Plutôt un cocktail de première organisé un lendemain qui déchante. Chacun discute par petits groupes d'affinités ou d« intérêt, et scrute méticuleusement les allers et venues de qui saura l'aider à trouver du travail, de l'argent, de la renommée… Ils n'ont pas encore assez faim pour s'organiser, le gouvernement peut dormir tranquille : ils sont encore persuadés qu'ils pourront survivre seuls, sans leurs pairs, sans public.

A quelques mètres de là, la Fashion Week bat son plein. “ Il faut brûler pour briller ”, un petit festival itinérant de performances théâtrales s'est posé dans les jardins du Ritz : des acteurs grimés grossièrement, costumes brillants aux couleurs vives et moulant outrageusement leurs corps sensibles et singuliers, tentent vainement d'attirer l'attention de personnes obnubilées par leur apparence, le nez dans le miroir et plus une larme. Snif !

La performance de quatre heures est un bijou de décadence : logorrhée angoissée sur l'art institutionnel ou la peur de l'étrange étranger, ponctuée ça et là d'un poème de Philipe Labro sur la 7ème symphonie de Beethoven qui se souvient d'un monde éteint où coulait une rivière et que notre Johnny national a beuglé jadis au stade de France.

Entre la place du Palais Royal et la place Vendôme, des mannequins en retraite et d'autres un peu plus pressées font le trottoir entre deux défilés, d'une boutique de luxe au prochain palace. Trois cars de CRS aguicheurs avec leurs protections en plastique noir moulé qui cambrent les reins et dégagent l'entrejambe, attendent des clients qui ne viendront pas.

En 1789, les jardins du Palais Royal étaient à la fois un lieu de débauche, et le foyer d'insurrection parisien de la révolution bourgeoise. Le 29 février 2008, la débauche préférait les jardins du Ritz et la petite bourgeoisie de la culture peinait à réunir ses troupes décimées par l'absence de sens qui oppose notre époque à celle des lumières.

En dehors de la culture, le désengagement de l'Etat est à l'œuvre dans de nombreux domaines : la santé, l'éducation, la justice, le social notamment. En leur assignant des objectifs de rentabilité, on modifie la nature même de ces secteurs : l'intérêt général substitué à l'intérêt privé portera toujours, par définition, l'intérêt de quelques uns au détriment du collectif, qui est la seule vocation de ces secteurs publics.

Les professionnels de la culture, de la santé, de l'éducation, de la justice et du social doivent unir leurs forces et assumer leur responsabilité face à la destruction de l'intérêt général à l'œuvre actuellement. Ils auront ainsi peut-être une chance de retrouver le sens de leur action, petit à petit confisqué.

A force de s'être comporté en putain respectueuse de l“humiliation dans laquelle on la tient, le monde de la culture s'est fait battre par d'autres putains, beaucoup mieux dotées pour donner un plaisir simple et immédiat, sans risque pour les pouvoirs en place.

Le plus vieux métier du monde a toujours été là pour soigner l'humanité malade de son désir mais les institutions de la république ont toujours relégué les prostitué-e-s au rang de criminel-le-s, et ont ainsi favoriser le développement de la maladie.

Certains artistes ont tenté d'en améliorer les pratiques, certains médecins d‘en soigner le corps malade, certains acteurs sociaux de la libérer de ses chaînes, certains avocats den faire respecter les droits, mais la prostitution est toujours mise aux bans.

Parce que nos maladies du désir sont nécessaires à la prospérité du capitalisme qui avec elles, prend ses racines dans les dominations religieuses des siècles qui l'ont précédé, il semble impossible (et pour la plupart pas même souhaitable) d'en venir à bout.

A moins qu'on parvienne à remplacer l'Etat-Providence par une Putain de République…

Portrait de theupsbd

à G. Portrait de G. De theupsbd

21H14 | 05/03/2008 | Permalien

Bonjour G.
Nous sommes les acteurs de cette performance à l'hôtel Ritz que vous évoquez, et nous sommes ravis de vous lire. Votre article est très intéressant, nous aussi avons été amusés de la simultanéité de notre travail et du rassemblement de palais royal, amusés de la friction de ces mondes qu'a proposé « il faut brûler pour briller » ce week end.
Nous avons refait notre performance le samedi soir, dans une version courte, trente minutes, mais nous n'avons pu en faire que dix, car un évènement inattendu s'est produit, dont nous ne connaissons pas toutes les explications : la direction du ritz a sommé tout le monde de quitter les lieux sur le champ. Pour cette raison, les organisateurs du « festival » ont décidé qu'ils annulaient leur participation, et le reste des perfs du samedi soir et du dimanche n'ont pas eu lieu au ritz. Que s'est il passé pour que le directeur de l'hotel décide de faire sortir tout le monde (ou presque : seuls les gens venant pour une soirée privée au bar ritz club étaient autorisés). Trop de monde ? Trop de bruit ? Trop de perf bizarres ? Le festival était là (de manière gratuite) sur invitation de l'organisatrice du vendome luxury trade show, qui loue ces espaces à l'hotel ritz. Tout se passait bien, pas de débordements… C'est assez mystérieux et rocambolesque tout ça.
C'était drôle samedi soir. La police avait été prévenue en cas de débordement, et puis au même instant, sacrée coïncidence ! , il y a eu un véhicule suspect, et donc l'armée est arrivée, parce que comme tout ça se passe devant le ritz place vendôme et bien c'est l'armée française qui évacue la place. C'était beau, on aurait cru à une autre performance, en fait.
Quoiqu'il en soit, est il possible d'avoir votre email ?
A bientôt
MS/JD
(theupsbd@yahoo.fr)

Portrait de DidierB63

De DidierB63

Devant un écran | 00H20 | 02/03/2008 | Permalien

Il faut noter qu'aux Etats-Unis, il y a de plus en plus de questions sur l'utilité réelle du mécénat pour le public par rapport à ce que cela coute en réduction d'impôts.

Pour 3 dollars donnés à une fondation, l'état perd 1 dollar ou plus en réductions d'impôts diverses. Or, les donations ont tendance à se focaliser sur quelques fondations charitables, écoles ou musées, ce qui lèse les autres, et l'état, qui a moins de moyens, ne peut pas compenser.

Pour ceux qui lisent l'anglais, je recommande la lecture de deux articles du New York Times :

« Big Gifts, Tax Breaks and a Debate on Charity »
http://www.nytimes.com/2007/09/06/business/06giving.html

« At Elite Prep Schools, College-Size Endowments »
http://www.nytimes.com/2008/01/26/business/26prep.html

Le premier est axé sur l'utilité réelle ou supposée du mécénat aux Etats-Unis et le second s'interesse aux écoles privées financées par millions de dollars et reservées à une élite.

http://polemiquons.over-blog.com/

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