"Baiser d'Avignon": faut-il interdire le rouge à lèvres dans les musées?

Il y a deux faces dans le droit d’auteur : le droit patrimonial, qui se traduit par le versement de droits proportionnels au devenir commercial de l’œuvre, et le droit moral. Côté droit patrimonial, et pour les oeuvres d’art, on a institué un droit de suite au profit de l'auteur de l’œuvre originale, ou s’il est décédé, de ses ayants droit. Le droit patrimonial court jusqu’à soixante-dix ans après la mort de l’artiste. En revanche, le droit moral est non seulement transmissible aux héritiers, mais encore d’une durée illimitée.

Le droit moral revêt quatre dimensions : droit de divulgation, droit de paternité, droit de repentir, et droit au respect de l’œuvre.

  • Le droit de divulgation concerne la mise en contact de l’œuvre avec le public, qui doit être décidée par l’auteur, selon le procédé et les conditions qu’il aura choisis.
  • Le droit de paternité permet à l’auteur d’afficher (ou de ne pas le faire, si tel est son souhait) la filiation de l’œuvre à son égard. Ne nous y trompons pas. Cette disposition, somme toute logique, peut avoir des incidences économiques importantes.

    Imaginez un artiste pour lequel vous auriez amassé toute votre fortune et qui décide de renier une de ses œuvres. Un cas célèbre concerne une œuvre du peintre de Chirico : l’artiste avait renié la paternité de l’œuvre ; le tribunal, jugeant que cette paternité était avérée, condamna l’artiste à indemniser l’acquéreur.

  • Le droit de repentir est un droit à retirer du circuit économique une œuvre avec laquelle l’auteur ne se sent plus en phase.
  • Le droit au respect de l’œuvre, ou droit à l’intégrité, signifie qu’on ne peut dénaturer, transformer une œuvre, sans l’autorisation de l’auteur.

Rappelons brièvement une affaire que le galeriste Yvon Lambert connaît bien. Une affaire que l’on pourrait nommer « Le baiser d’Avignon ».

Juillet 2007. Grande exposition Blooming consacrée par la Collection Lambert à un artiste américain majeur, Twombly, en Avignon. Une jeune femme pose amoureusement ses lèvres sur une toile blanche, une grande toile de 3 mètres sur 2, élément d'un triptyque dénommé Phaedrus, dont on dit que la valeur atteint les 2 millions d'euros. Emoi généralisé. L’œuvre est gravement souillée, l’exposition compromise, le propriétaire du tableau horrifié, l’artiste très affecté.

Le procès aura lieu plus tard, alors même qu’un tableau de Claude Monet, « Le Pont d'Argenteuil », vient d’être vandalisé au musée d'Orsay. La vandale d’Avignon, Mlle Sam ne manque pas de s’inquiéter publiquement du risque de tout parallèle qui tendrait à assimiler son (je cite) « acte d’amour d'une intense pureté » et cette terrible atteinte à une œuvre d’art.

Après le baiser de la vandale, une exposition intitulée « J'embrasse pas »

Acte d’amour ou acte vandale ? Il y avait des deux, dans cette impulsion qui s’apparente au viol d’une œuvre, au viol de l’intégrité de cette œuvre. La jeune femme fut condamnée à verser un euro symbolique à Twombly, 1  500 euros de dommages-intérêts au propriétaire de l'œuvre et à la collection Lambert, ainsi qu’à 100 heures de travaux d'intérêt général.

De cette affaire, deux conclusions se dégagent. La première est que la médiatisation de l’affaire, ce côté happening au sein du marché de l’art devraient faire de ce tableau un tableau encore plus cher, condensé d’œuvre et d’histoire.

L’organisation par ladite collection d'une exposition intitulée « J'embrasse pas » n’en est-elle pas la preuve ? Cette histoire s’inscrit parfaitement dans le storytelling, le récit que l’on reconstruit, de l’art contemporain. Seconde conclusion, au moins aussi importante, méfiez vous mesdames des rouges à lèvres. Notez qu’ils laissent des traces indélébiles ou presque. Le montant des frais de restauration demandé par la Collection (33  440 euros) en témoigne.

Bref, s’il fallait faire jouer le sacro saint principe de précaution, il ne faudrait ni exposer de tableau monochrome de couleur claire sans protection par une barrière de sécurité, et ni autoriser le rouge sur les lèvres des dames…


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Victor Kaplan | enseignant
13H50 12/07/2008

« Emoi généralisé. L’œuvre est gravement souillée, l’exposition compromise, le propriétaire du tableau horrifié, l’artiste très affecté. »
Evidemment, nous n’en croyons pas un mot. Tout le monde était ravi. Du scandale, de l’argent en vue, des articles partout, qu’attendaient-ils de mieux ?
Le coup de parapluie contre l’Olympia doublement dépassé, puisque la « profanation » est en même temps un acte amoureux.
Allons, cette affaire est strictement ridicule. Une anecdote mondaine de plus. Elle suffit à stimuler les conversations des salons bourgeois, rien d’autre.
Ceci dit, l’article est excellent… avec ce qu’il faut de distance…

 
Claude PELLETIER | Retraité dans son jardin
15H01 12/07/2008


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Claude PELLETIER | Retraité dans son jardin
15H03 12/07/2008

Une affaire ridicule ? et/ou le ridicule des affaires ?

L’art qui engraisse ? et/ou l’art qui fait du lard ?

 
Claude PELLETIER | Retraité dans son jardin
15H09 12/07/2008

Curieuses habitudes de notre société de développer à chaque époque
un nouvel art officiel

… de l’art pompier du XIX° au tableau monochrome du XX° !

Pour ma part, je n’ai jamais reçu de baiser dans une exposition
ou dans un musée. Vous comprendrez mon dépit. D’autant qu’avec le temps, je me dégrade. Certes je prends de la valeur …… mais je ne vaux toujours pas un bisou.

 
Victor Kaplan | enseignant
17H28 12/07/2008

Bon, puisque ça vous manque… je vous embrasse (en tout honneur).
Entièrement d’accord avec votre opinion. Mais cette habitude de « développer à chaque époque un nouvel art officiel » n’est-il pas le propre de l’art ?
Je m’explique : à partir du moment où l’on a commencé à raisonner en terme d’art, d’abord pour le peinture, ensuite, beaucoup plus tard, pour la sculpture, etc… on a commencé à créer à la fois une religion et un marché. L’art n’a existé que dans son rapport au pouvoir (de l’argent, du religieux/politique). La fascination des artistes pour le pouvoir est essentielle si l’on veut comprendre un peu quelque chose à l’art. L’art est donc officiel ou n’est pas. Officiel au sens où il est adoubé par le marché ou le pouvoir.
Bon, c’est très mal dit tout ça… désolé.

 
léo solo
17H45 12/07/2008

L’autre jour mon voisin allant au musée trouva une dame faisant mendicité à la porte d’entrée, l’air pas très amusé, limite désabusée.

Sans aller du côté de chez Duchamp, il considére que tout être humain est une oeuvre ( a work in progress ); il se demanda ce jour là quand l’oeuvre qui était à ses pieds n’avait pas été respectée.

 
mao-tse-toung | grand démocrate réformateur
15H17 13/07/2008

Il faudra quand même m’expliquer où est est le génie de l’artiste qui a peint une toile toute blanche .
Ne serait-ce pas plutôt un manque flagrant d’imagination, qu’il a su compenser grâce à l’intervention inespérée de cette dame, qui par un baiser magnifique, a valorisé un drap de lit qui ne valait rien .

 
Claude PELLETIER | Retraité dans son jardin
16H26 13/07/2008

1] Oh grand démocrate réformateur et phare de la pensée des peuples ébahis, je me pose la même question.

À toute époque, il y a eu un art pompier, un art officiel que l’on peut trouver assez médiocre à la condition d’être sensible au fait qu’il exploiterait jusqu’à plus soif une formule éculée. Et s’y opposant une frange d’artistes maudits, pauvres et non reconnus mais investis et porteurs d’une variante locale de l’idée de progrès. Mais depuis des décennies, la limite entre cette frange ignorée mais porteuse de sens et de progrès et le centre académique trop louangé semble avoir perdu de sa pertinence.

Désolé d’avoir toujours été à côté de la plaque, en retard d’un train, d’un scandale, l’art officiel ne veut plus qu’on lui refasse le coup des impressionnistes, des fauvistes, des cubistes, des peintres abstraits, etc …… et tout ce qui est scandaleux ou surprenant est désormais sien. Curieux renversement qui permet aux fortunes de s’investir sans délai, sans contretemps vers des valeurs que le futur validera forcément. C’est important de bien choisir ses placements.

Depuis le siècle dernier, se nourrissant de cet état de fait, est apparu un art pompier se posant en art anti-pompier. L’art pompier se drapant dans le drap de bain de l’originalité, de la subversion. L’art n’en est pas à un trompe-l’œil près.

2] En ce qui concerne ce tableau monochrome, on peut dire beaucoup de choses.

— D’abord, cette œuvre valorise tout ce qui est autour du cadre car  » tout est art  » comme dirait un artiste niçois au commerce très efficace.

— Ce tableau valorise l’intention de l’artiste. par son absence de geste pictural, il n’a commis aucune faute de goût. D’autant plus que la lumière blanche est comme la somme de toues les couleurs existantes.

— Cela valorise l’infinie beauté des pensées de l’artiste au moment où il regardait sa toile ; dans cet univers intime qui nous inonde de galaxies, de poussières d’étoiles.

Ma réponse n’est pas exhaustive car je dois arroser mon jardin, une activité artistique primordiale, vous vous en doutez. Dans mes mains, le jet du tuyau d’arrosage est comme la trace d’un pinceau et mes œuvres s’évaporent au fur et à mesure et sont bues avec bonheur par les lèvres de notre Mère la Terre.

Voulez-vous m’acheter une mes œuvres ?

Bonne fin de dimanche.

 
mao-tse-toung | grand démocrate réformateur
16H59 13/07/2008

Cher Claude je n’ai pas encore lu votre post mais, la première phrse me met dans un état de béatitude tel que je ne peux m’empêcher de vous répondre .
Amicalement merci !

 
mao-tse-toung | grand démocrate réformateur
17H02 13/07/2008

« un art pompier « 
C’est pas de la pornographie, rassurez moi ?

« Voulez-vous m’acheter une mes œuvres ? »
Quant à vous acheter une de vos oeuvres pourquoi pas, si vous m’invitez à l’apéro, pour discuter de l’art et du cochon .

 
Diane67
17H48 13/07/2008

Bref; du l’art ou du cochon?

 
Claude PELLETIER | Retraité dans son jardin
18H11 13/07/2008

Pas d’inquiétude oh grand timonier ;
et pas question de dresser la petite ou grande échelle.

On parlait du grant-Art.
Ni dard ni porc-no-graphie !

 
Jaycib | Entre l'arbre et l'écorce
15H21 15/07/2008

Avec un châtiment juridique comme celui-ci, personne n’a encore été pris en train de faire un c……… à l’Origine du Monde de Courbet, mais ça ne saurait tarder.

Qu’en diraient les titulaires du droit moral?