
Assiste-t-on à l'agonie de la presse américaine ?
Thomas Jefferson, le troisième président américain déclarait : « Si je devais choisir, avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux et pas de gouvernement, je n'hésiterais pas une seconde à choisir la seconde option. »
On peut lui opposer cette toute récente déclaration de John Kerry -qui n'est certes pas président : « Le journalisme est une espèce en voie de disparition. »
Chute des revenus publicitaires. Crise économique. Restrictions des crédits. Tous les clignotants sont allumés pour faire de la crise de la presse une crise qui menace sa survie même.
Presque toutes les rédactions des grands journaux américains ont lancé ou envisagent des plans de licenciement. Cinq mille postes auraient été supprimés l'an dernier par les quotidiens américains.
Le Wall Street Journal (repris par Murdoch) fait exception ; il a joué une carte intéressante, un peu à l'encontre des modèles choisis par d'autres journaux : un contenu plus généraliste, une pagination accrue. Ses ventes ont augmenté, peut-être paradoxalement boostées par la crise qui attise la curiosité des lecteurs pour la finance.
Une liste noir interminable de liquidations et plans sociaux
Racheté par le magnat de l'immobilier Sam Zell, le groupe Tribune, qui possède sept quotidiens en plus du Los Angeles Times et du Chicago Tribune, se déclarait en faillite en décembre.
Le Philadelphia Enquirer s'est de même mis sous la protection du chapitre 11 qui permet de geler les créances pendant un temps restreint afin d'éviter ou de retarder la faillite. Le journal Register Co., le Minneapolis Star Tribune et le Philadelphia Newspapers ont de même invoqué le chapitre 11 afin d'éviter la liquidation.
Le groupe McClatchy, qui édite le Miami Herald, et le Sacramento Bee croulent sous les dettes et sont menacés de disparaitre. Quant au groupe Media General -24 quotidiens, 19 chaînes de télévision- il vient d'exiger de 5 600 de ses salariés qu'ils prennent dix jours de congés non payés d'ici la fin de l'année.
La liste noire continue. Le journal de Denver, le Rocky Mountain News, a cessé son activité. Le journal a diffusé sur Internet un documentaire sur ses dernières heures. (Voir la vidéo, en anglais)
Le Post-Intelligencer, le quotidien de Seattle, propriété du groupe Hearst, a du mettre fin à sa publication.
Il continuera sur Internet, mais au prix d'une saignée puisque sur les 167 salariés, il n'est prévu de ne garder que 30 personnes, dont « dix à vingt journalistes », spécialistes de la vie locale ou chroniqueurs.
D'autres journaux, tel le Christian Science Monitor, choisissent la même option : migrer totalement vers le Net. On est loin de la sacro sainte complémentarité du papier et du numérique. Le numérique supplante, élimine le papier.
Le New York Times traverse de même la plus grave crise de son histoire. Il a du emprunter 225 millions de dollars à l'homme d'affaires mexicain Carlos Slim en hypothéquant son siège de Manhattan, dessiné par Renzo Piano, qui pourtant vient d'être achevé il y a deux ans à peine.
Les revenus publicitaires des journaux imprimés du groupe ont chuté de 31% et ceux de la publicité en ligne de 8 % au premier trimestre. La diffusion du New York Times a reculé de 3,6% en un semestre. Et le Boston Globe, contrôlé par le New York Times, est en crise.
Pourtant, les lecteurs de ces titres sont de plus en plus nombreux
Le comble, c'est que les lecteurs de la presse sont de plus en plus nombreux… Mais gratuitement, et sur Internet. L'audience du New York Times atteindrait les 55 millions de visiteurs uniques, mais ne génèrerait que 12% du chiffre d'affaires du groupe.
On le voit, la disparition du papier devient probable. La question est celle du modèle économique qui l'accompagnera. Elle est celle aussi de la définition du métier et des compétences. La solution Internet, si elle s'accompagne de la réduction drastique des effectifs, de la délégation du journalisme d'investigation à des correspondants non professionnels, des amis en quelque sorte, précipitera peut-être la chute des journaux, papiers ou numérisés, en en ruinant la valeur ajoutée.
Phil Bronstein, vice-président du San Francisco Chronicle, propriété du groupe Hearst, journal menacé à son tour de disparition, l'avouait sans ambages : lorsqu'on lui présenta Internet, au début des années 90, il n'y prêta pas grande attention :
« Je n'avais pas compris qu'un énorme camion piégé se dirigeait vers nous sur cette autoroute de l'information, et j'aurais dû le savoir. »
Un retour au payant pour les sites du groupe Murdoch ?
Que faire ? Dans le meilleur des cas -si je puis dire-, il faudra réduire les effectifs, redéfinir les rémunérations et les conditions de travail, et accroître le prix, sans savoir si ces mesures seront de nature à sauver les navires ou à en accélérer le naufrage.
Rupert Murdoch envisage un retour au payant pour les versions Web de plusieurs de ses quotidiens. Le problème, c'est que le Web rapporte moins que le papier : fin 2008, un lecteur rapporte entre 20 et 60 euros par an contre… 1 à 2 euros pour un internaute.
Se pose aussi la question de la place de Google, qui récupère et propose gratuitement des contenus qu'il n'a pas contribué à produire et dont il n'a pas supporté les risques, dans le cadre d'une stratégie de « passager clandestin » (de resquilleur).
Diverses réponses commencent à se mettre en place. Certaines sont soit judiciaires, d'autres passent par la constitution d'alliances entre les détenteurs de contenus, ou par la création de plates-formes, comme Journalism Online.
Certains suggèrent même de transformer des journaux locaux en entreprises à but non lucratif, ce qui les exempterait d'impôt, à la condition de ne plus publier de prises de positions politiques. Bref, ce serait… la fin des journaux.
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De Le Yéti
yetiblog.org | 14H48 | 23/05/2009 |
SIMPLE PASSAGE DE TÉMOIN
« Thomas Jefferson, le troisième président américain déclarait : “ Si je devais choisir, avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux et pas de gouvernement, je n'hésiterais pas une seconde à choisir la seconde option. ” »
Thomas Jefferson ne devait pas connaître Internet ! Car ce n'est pas « la presse » qui disparaît, ce n'est ni « l'information », ni sa diversité qui sont menacées.
C'est un modèle de presse qui est en train de céder la place à un autre. Celui-ci sera-t-il meilleur que son aîné finissant ? Nul ne le sait. Le vieux modèle a certes fait ses preuves, mais il faut bien reconnaître que sous l'assaut des puissances d'argent qui s'en sont emparé, il s'est considérablement sclérosé.
C'est aux acteurs du nouveau modèle de faire leurs preuves désormais. Et si nous étions de ceux-là ?
De normandave
petite main d'un SIG | 17H02 | 23/05/2009 |
Internet a changé la donne économique depuis des années : comparer l'achat d'un unique quotidien généraliste… avec la consultation de dizaines voire centaines de sources sur le net, gratuitement ou presque.
Trentenaire, j'ai travaillé pour un gros site d'annuaire français ayant également un contenu éditorial modeste mais respectable. Cela ne nous empêcha pas d'être revendu à un grand groupe Italien, lui même racheté par Tiscali, qui lui-même etc… etc…
Cela ne m'empêchait pas de lire la presse papier jusque vers 2002, où je suis passé à la forme numérique. Le plus souvent en consultant les sites des mêmes journaux. J'y trouvais les mêmes articles ou presque, mais avec l'avantage de pouvoir recouper ces informations avec d'autres sources. Dans ces conditions, la consultation en ligne d'un ouvrage est donc plus avantageuse, financièrement et qualitativement.
Ce qui me frappe également dans cet article, c'est la différence de bénéfices sur les deux supports. Si on constate que le bénéfice du support papier est plus important mais son volume de plus en plus réduit, n'aurait-on pas intérêt à en baisser le prix, pour accroître la notoriété du titre, et proposer un contenu en ligne à un coût modique. 6€ ou 9€ par an pour l'accès à toutes les archives ne me semble pas hors de prix pour l'internaute lambda (sachant que je consacre 70€ / an à une unique source journalistique).
Ajoutez à cela le désamour du lectorat américain pour la presse qui a soutenu à 100% l'invasion de l'Irak, pour des raisons fallacieuses. Et sa désaffection pour des sites alternatifs au contenu en ligne plus radical mais aussi libéré du conformisme. Le temps passé sur antiwar.com n'est pas passé sur le San Francisco Chronicle. En clair, le divorce est prononcé depuis quelques années déjà. Et vu que le MSM (Main Stream Media) vit sur son nuage malgré des chiffres médiocres, et continue à louer la politique de l'autruche, à l'image des autres secteurs économiques US, « all bets are off »
Aujourd'hui, maintenant que les journaux ont achevé de creuser leur propre tombe, il n'y a plus qu'a y pousser les 3/4 de la profession qui a su démontrer sa grande inutilité.