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Professeur d’économie à Paris-XIII

Alain, Edwy et Jean-Marie sont dans un bateau. Qui tombe à l'eau ?

C'était en 2003. Pierre Péan et Philippe Cohen venaient de publier « La Face cachée du Monde ». Quelques temps après cette publication qui fit grand bruit, on voyait côte à côte, à la télévision, Alain Minc, alors président du conseil de surveillance et de la Société des lecteurs du Monde, Edwy Plenel, directeur de la rédaction du quotidien, et Jean-Marie Colombani, président du directoire du groupe Le Monde. Tous trois tentaient de répondre aux allégations qui figuraient dans le livre.

Il est intéressant de suivre les trois itinéraires qu'Alain Minc, Edwy Plenel et Jean-Marie Colombani ont respectivement empruntés. Edwy Plenel ? Il fonde et dirige depuis mars 2008 Mediapart, journal payant d'information accessible sur Internet. Jean-Marie Colombani quitte Le Monde en juillet 2007. Il vient d'ouvrir un site de presse en ligne gratuit, intitulé Slate, sur le modèle du Slate américain. Quant à Alain Minc, certes pour toute petite partie de son temps, il participe à un journal papier gratuit, Direct Soir, comme éditorialiste.

Trois choix stratégiques sur la presse : le journal en ligne payant, le journal en ligne gratuit, la presse papier gratuite. Trois choix qui questionnent l'avenir d'une activité qui peine à retrouver ses marques, celle de la vieille presse papier, payante, que l'on trouve au kiosque du coin, ou du moins à ce qu'il en reste. La presse est en effet à la peine : le chiffre d'affaires de la presse quotidienne nationale est à peine égal à celui de 1990. Il diminue depuis huit années consécutives.

La presse papier payante est concurrencée de tous côtés. Face aux effets de la crise et à la réduction du volume des investissements publicitaires, qu'il faut partager avec d'autres médias, on voit bien le caractère stratégique de la réflexion sur les différentes formes de presse. Nul ne connaît le modèle qui triomphera, et peut-être verra-t-on durablement coexister -plus ou moins pacifiquement- l'ancien modèle de la presse papier, et les trois nouveaux modèles de la presse papier gratuite et de la presse internet -gratuite ou payante.

On peut s'interroger sur le bien-fondé de cette remarque de Bruno Frappat, qui présidait le pôle consacré à l'avenir des métiers du journalisme lors des Etats généraux de la presse, et qui écrit dans Le livre vert rédigé en conclusion de ces Etats généraux :

« Peu importe, au fond, le débat sur les “supports” : papier ou pas (cela restera sans doute longtemps une question de goût, ou d'habitude…), la presse écrite aura à être écrite. »

Je ne paye pas ce journal que je contribue à produire

Certes, l'écrit demeure, mais le support n'est pas neutre, il change le style du journaliste et le mode de lecture. Parce qu'elle va de pair avec de nouveaux modèles économiques dans lesquels le nombre des journalistes est parfois très réduit, la migration du payant vers le gratuit et d'un support vers un autre transforme le travail d'investigation et d'analyse que le journaliste peut fournir. Sur certains sites, ce travail est partagé avec les lecteurs devenus reporters et journalistes amateurs au service de médias professionnels. Les rôles en viennent à se confondre entre le travail du lecteur et celui du journaliste.

Ce qui est passionnant, c'est cette capacité de la presse virtuelle à faire émerger un dialogue et une sorte de coproduction du média avec son audience. Certes, le courrier des lecteurs ne date pas d'aujourd'hui, mais l'interactivité s'est amplifiée au point de devenir un modèle auquel il est difficile d'échapper. Ce modèle appelle la gratuité : je ne paye pas ce journal que je contribue à produire.

Des trois modèles qui se trouvent sur un bateau, voguant au gré des bourrasques conjoncturelles et du gros temps qui caractérise structurellement la presse, il semble ainsi que celui qui risque de tomber le plus vite à l'eau est le modèle payant. Celui qui oppose radicalement l'acheteur et le journal, en deux rôles séparés, alors que l'hybridation entre les fonctions n'est à présent plus à démontrer.

4 commentaires sélectionnés

Portrait de C. Creseveur

De C. Creseveur

D'actualité | 20H09 | 21/02/2009 | Permalien

NB. Je remarque que vous dispensez vos chroniques un peu partout, mais je remarque aussi que vous répondez assez peu aux posts quand paradoxalement vous vantez « cette capacité de la presse virtuelle à faire émerger un dialogue et une sorte de coproduction du média avec son audience ».

Portrait de Elisée

De Elisée

Who knows | 21H34 | 21/02/2009 | Permalien

C'est un peu étrange de mettre Alain Minc/Direct Soir sur le même plan que Slate.fr ou que Mediapart. D'un coté, on a un homme d'affaire qui n'a cessé de monnayer l'influence qu'il faisait mine d'avoir au sein du Monde et qui aujourd'hui dispose d'une tribune dans la feuille dont se sert un industriel (Vincent Bolloré) pour faire plaisir à ses clients (Omar Bongo & co) ; de l'autre, on a deux projets que l'on peut critiquer mais qui sont réellement des projets journalistiques. Rien à voir donc.

Pour le reste, je ne vois pas de modèle pur : Slate va monnayer ses services à Orange et sûrement à d'autres, Mediapart est en bonne partie de consultation gratuite (toute la partie club), Bakchich mêle aussi les deux, Arrêt sur images propose de contenu d'utilité publique gratuits à coté de ses émissions payantes, Rue89 a recours à la charité publique avec son récent mur. Bref, tout cela est un peu plus complexe que ce que vous décrivez.

La coproduction lecteurs/journalistes alors ? « Je ne paye pas ce journal que je contribue à produire »… Mais qui dispose d'un blog sur Rue89 ? Quelle proportion d'abonnés produisent effectivement des articles sur Mediapart ? Et combien de chroniqueurs non appointés sur Slate ? La doxa participative relève largement du fantasme sur les sites d'information française. Et ce qui n'est « plus à démontrer » selon vous (l'hybridation des fonctions), me semble bien devoir l'être.

Dernière chose : vous écrivez « Nul ne connaît le modèle qui triomphera ». Et pourtant vous concluez que vous le connaissez : « celui qui risque de tomber le plus vite à l'eau est le modèle payant ». Pourtant :
- les chiffres cités ici http://electronlibre.info/Jean-Christophe-Nothias-Le-modele,245 par Mediapart invalident vtre analyse,
- les echos.fr annoncent 93.000 abonnés s'acquittant de 6 à 15 euros par mois,
- le site du Wall Street Journal a vu le nombre de ses abonnés payants augmenter de 7% en 2008,
- le directeur du général du New York Times envisage très sérieusement de faire payer les internautes.
Et ce ne sont là que les exemples qui me viennent sous les doigts.

Aujourd'hui, l'évidence du gratuit a pour le moins du plomb dans l'aile. Au point que les débats ne portent plus, dans la presse spécialisée, sur la question « gratuit ou payant », mais « payant à la pièce ou payant au forfait » (http://www.editorandpublisher.com/eandp/columns/stopthepresses_display.j…).

Portrait de Utilisateur désinscrit à sa demande

De Cyp_

nc | 22H24 | 21/02/2009 | Permalien

C'est aller un peu vite en besogne, de parler de « coproduction du média », Françoise…

Pour l'heure, un journal tel que rue89 est encore un machin hybride : les journalistes et les blogueurs sont deux entités bien séparées, même si la devise est « L'Info à trois voix ». Ce n'est que très partiellement vrai : quelques blogueurs publient en effet sporadiquement quelques billets, mais sinon, c'est les journalistes en haut, et les blogueurs en dessous.

Alors oui, je comprends bien : c'est vous qui menez la barque et c'est normal… sauf qu'il se passe des tas de choses intéressantes dans les soutes, au point que la plupart des lecteurs filent droit aux commentaires dès l'article lu. C'est qu'un forum, c'est populaire. Très ; parfois plus que l'article lui-même… À la limite, les forum se suffit presque à lui-même : vous pourriez vous contenter dans certains cas d'écrire uniquement le titre et le sujet, qu'il y aurait dix mille lecteurs et trois cent commentaires. J'exagère à peine : -)

Dans les soutes, il y a de grandes plumes, des comiques tordants, des poètes fabuleux, des conteurs-nés, d'authentiques philosophes, des analystes pointus… une foule de talents. D'ailleurs le public ne s'y trompe pas : la Rue doit une belle part de son succès à son forum, où une sacrée bande s'en donne à cœur-joie, au point que ça se sait vraiment, un peu partout.

Mais il n'existe pourtant qu'une frêle passerelle entre nous ; c'est une faiblesse.

Portrait de déluge

De déluge

menuisier | 22H41 | 21/02/2009 | Permalien

« Ce qui est passionnant, c'est cette capacité de la presse virtuelle “

Ce qui est drole est que vous confondiez le média et ce qui est véhiculé par lui.

La ‘presse virtuelle’ n'est ‘virtuelle’ que par son support.
Par ailleurs, les infos, l'angle, le discours, les options et les partis pris ne sont pas plus virtuels que sur support papier par exemple.

Ce qui est ‘passionant’…

Vous confondez nouvelle technologie et progrès, mais passons.

‘Coproduction du média’.
JF Coppé dit la même chose à propos de la ‘coproduction législative’.
Qu'est ce que cela recouvre concrêtement, mis à part les émanations d'un plan média ?
Rien.

‘l'interactivité s'est amplifiée au point de devenir un modèle auquel il est difficile d'échapper.’
Une assertion définitive, assénée comme une évidence..
En quoi, s'il vous plait, un long texte argumenté, charpenté à l'ancienne, devrait-il se retrouver être ringardisé par rapport à une ‘interactivité’ supposée supérieure ?
N'y aurait-il pas là, une bonne excuse à la fainéantise, sous couvert de modernité ?

Depuis quand le lectorat serait-il être supposé à la fois cossard et crétin ?

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Le dernier paragraphe est du moux pour félidés pas difficile.

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Tout ça pour dire que le médium n'est RIEN ! ! ! !

Le ton, l'angle, l'intelligence, le contre-pied et le talent,la liberté, la sauvagerie et la mauvause humeur :

Là se trouve l'avenir de la presse.

Qu'il soit virtuel ou de papier, on s'en branle.

C'est la cervelle qui compte.

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