Référendum sur le minitraité européen : que voterait la France ?

Ça devait arriver. Maintenant ils ont l'air malin, tiens. Deux sondages qui paraissent le même jour (dimanche), faits en même temps, sur la même question : que voteraient les Français si le traité de l'Union européenne était soumis à référendum ?

Eh bien figurez-vous que le sondage de CSA pour le Parisien dit oui à 56%, celui de l'Ifop pour Sud-Ouest dit non à 53%.

Ricanons d'abord un bon coup sur ces instituts qui tiennent le haut du pavé et se prennent les pieds dans le tapis, puis rigolons encore un moment sur ces journaux en ligne et sites d'information (Parisien, AFP, France Info, etc) qui titrent chacun péremptoirement sur le oui ou sur le non sans voir que le voisin dit le contraire. La palme revenant au Figaro.fr qui titre » France/traité : le non gagnerait encore » samedi matin, et » Les Français diraient oui à 56% » le soir même, sans s'étonner de la contradiction. Et saluons au passage le JDD qui titre d'emblée sur » des sondages contradictoires » .

Et maintenant passons aux choses sérieuses. D'abord, un sondage sur cette question est une chose sérieuse. En l'absence de référendum, et en présence du non de nos voisins Irlandais qui sont les seuls à avoir voté, demander aux Français ce qu'ils pensent de la question est incontestablement intéressant. Je dirais même que c'est précisément le genre de situations pour lesquelles l'invention des sondages il y a quelques décennies fut un progrès démocratique : un cinquième pouvoir, la possibilité de court-circuiter le filtre de la presse en lui donnant à entendre l'opinion, tout en lui fournissant de la matière à analyser en retour.

Les parasites qui brouillent la fiabilité

Mais justement, un sondage sur cette question n'est intéressant que s'il est fiable. On croyait que ça allait de soi, mais il faut croire que non. Alors qu'est-ce qui grignote la fiabilité des sondages ? Le premier réflexe -et c'est bien naturel- est de penser qu'un échantillon de mille personnes, ça ne fait pas bien lourd pour représenter soixante millions de Français. Justement, ça a aussi été le premier réflexe des statisticiens, c'est pour ça que les calculs de marge d'erreur assez savants permettent de mesurer pas trop mal cette incertitude-là. Et finalement, c'est magique mais la marge est étonnamment faible (les lecteurs de Rue89 férus de stats sont les bienvenus pour nous en dire plus là-dessus).

Ainsi, la probabilité pour qu'il y ait, juste par hasard, un tel écart entre les résultats de deux sondages existe, mais elle est infime. Du moins si le sondage est fait dans les règles de l'art.

En fait, si on parle des sondages en général, il y a une multitude de parasites qui viennent en polluer la qualité et la représentativité : les modes de recueil, les redressements, les bases de répondants réelles, le bidonnage, etc. Et le phénomène tend à s'aggraver. On aura amplement l'occasion d'en parler. Mais pour l'heure, soyons charitables. Faisons fi des parasites et supposons que les deux sondages sont faits dans les règles de l'art. Alors pourquoi tant de différence ? Posons-nous -une fois de plus- la question de… la question.

La manie de la question influencée

En regardant ces deux sondages d'un peu plus près, on trouve en effet largement en eux-mêmes de quoi expliquer cette apparente incohérence. D'abord, la question n'est pas du tout posée de la même façon. Je ne sais pas pourquoi les sondeurs ont la manie (déjà relevée dans mon post du 4 juin sur la grève des transports) de donner au sondé, juste avant de poser leur question, une information non anodine sous la forme » vous savez que… » . Genre : vous le savez, mais je vous le dis quand même, des fois que vous ne voyiez pas les choses comme ça.

Et visiblement CSA et l'Ifop ne voient pas les choses sous le même angle. CSA tend à pointer le consensus des vingt-sept pays en faveur de l'Europe, quand l'Ifop met en avant le non irlandais.

Question CSA : vous savez que les vingt-sept pays européens ont signé à la fin de l'année 2007 un traité simplifié, le traité de Lisbonne, sur les institutions de l'Union européenne. Si ce traité simplifié était soumis à un référendum en France, comme ce fut le cas en Irlande la semaine dernière, voteriez-vous oui ou non ? Question IFOP : Vous savez que les Irlandais viennent de voter non au lors du référendum sur l'adoption du traité européen de Lisbonne. Si un tel référendum était organisé en France…
- vous voteriez « oui » ? - vous voteriez « non » ? - Vous vous abstiendriez ? Si je caricature, ça donne : CSA : » tes camarades de classe se sont tous mis d'accord pour faire un cadeau à la maîtresse, tu veux contribuer ? » Euh… ch'ais pas, faut voir…
IFOP : » Les cousins d'Astérix le Gaulois de l'autre côté de la Manche résistent encore et toujours à l'Europe. Et toi qu'en penses-tu ? » Trop forts les Irlandais ! Le premier résultat vraiment intéressant, c'est que CSA a obtenu 46% d'abstention, pourtant sans même suggérer cette réponse, alors que l'IFOP n'en obtient que 33%. Le non irlandais, ça décomplexe, on dirait ! Le jeu de bascule entre le non et l'abstention

Le deuxième résultat très intéressant est malheureusement masqué par le goût immodéré des instituts pour le jeu de la prédiction (dont ils se défendent pourtant à cors et à cris. Tout le monde connaît le fameux avertissement » c'est une photographie de l'opinion à l'instant T, pas une prévision » ). Pour faire un match bien simple et bien binaire qui simule un vrai référendum, ils mettent tous deux en avant les pourcents de réponses en enlevant les abstentions, ainsi que les gens qui ne se prononcent pas (dont on ne sait d'ailleurs pas si chaque institut les écarte du décompte ou les compte parmi les abstentionnistes).

Donc les fameux 56% de oui chez l'un, 53% de non chez l'autre, ne sont pas basés sur l'ensemble de l'échantillon, mais forment un zoom sur les seules personnes qui répondent soit oui, soit non. Ça change quand même un peu la donne. Et ça agrandit encore un petit peu la marge d'erreur.

Or, si on regarde les réponses sur la base de la question d'origine (c'est-à-dire en pourcentage du total des sondés), on se retrouve avec les résultats suivants :

    CSA IFOP
    Oui 30 % 31 %
    Non 24 % 36 %
    Abstention 46 % 33 %

Autrement dit, le oui a l'air assez stable, quel que soit l'institut. On peut raisonnablement avancer l'hypothèse que le traité de Lisbonne peut compter sur l'appui d'un peu moins d'un tiers des Français. En revanche, il y a, dans des proportions importantes, un jeu de bascule entre l'abstention et le non d'un institut à l'autre.

Ces quelque 70% de la population sont-ils moins sûrs de leur opinion ? Le non est-il une réponse politiquement moins assumable ? Les abstentionnistes seraient-ils plus enclins à pencher pour le non que pour le oui si une campagne nourrie devait venir radicaliser les opinions ? Ces quelques pistes de réflexion devant lesquelles nous placent les résultats de ces deux sondages sont passées à la trappe en raison du bête concours de prédiction que se livrent les instituts. C'est quand même dommage, oui ou non ?

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6 commentaires sélectionnés

Portrait de sebbos44

De sebbos44

10H33 | 24/06/2008 | Permalien

On se demande à quoi servent ce genre de sondages, puisque le résultat du meilleur d'entre eux, le référendum de 2005, a été jeté à la poubelle avec une arrogance, un mépris du peuple digne des grandes démocraties populaires tant décriées dans le passé.

Comment s'étonner, quand on entend maintenant qu'il faut faire revoter l'Irlande, que les citoyens perdent foi :
- en leurs hommes politiques,
- en l'Europe.
Du grand n'importe quoi !

Portrait de nipivime

De nipivime

;- | 10H56 | 24/06/2008 | Permalien

Ah non. Un référendum n'est pas « le meilleur des sondages », ni un sondage ne serait un micro référendum.

L'enjeu politique, la solennité, l'implication du résultat (et ce que cela peut donner comme influence sur le choix), et bien sûr l'objectif, les moyens, la fin, rien n'est semblable entre une consultation citoyenne (nationale ou locale) et, au mieux, un outil de compréhension de l'opinion (mais plus souvent un outil à faire parler de).

Faudrait pas confondre. Le sondage et le référendum. La télé et la vie. La publicité et la connaissance…. Pourquoi pas l'Europe et l'Union européenne ? Oui, du grand n'importe quoi, ce qui se passe, mais ne commencons pas à tout mélanger

Portrait de kawouede

De kawouede

11H18 | 24/06/2008 | Permalien

Ce qu'il faut c'est, comme disent les Verts, un référendum européen
http://www.europeangreens.org/cms/default/dok/238/238313.irish_no_vote_s…

Portrait de Coldo

De Coldo

pas là | 11H41 | 24/06/2008 | Permalien

Bon alors il se trouve que faire des sondages, c'est mon métier. Pas dans la politique, dans l'industrie, mais les principes sont les mêmes…
Ce qu'il faut surtout retenir, c'est que dans un sondage bien fait, chaque chiffre fait l'objet d'une page de commentaires, de précautions, de nuances.
Ce dont vous pouvez être sûrs, c'est que lorsqu'un journal vous sort un simple pourcentage du genre « X% des français sont pour », « Y% sont contre », c'est des bobards.
Chaque résultat de sondage doit être pris avec précaution et toute analyse doit tenir compte du mode de recueil (échantillon sondé, libellé exact de la question… même l'heure à laquelle est réalisé le sondage a son importance).
Malheureusement, ceci est souvent trop compliqué pour des journalistes qui n'y connaissent rien en stats et se contentent de vous balancer un chiffre sans contexte ni analyse.
Qu'on ne s'y trompe pas, 98% des erreurs commises par « les sondages » proviennent en réalité des journalistes qui en parlent sans les avoir compris.

Portrait de Docteur Panel

De Docteur Panel (auteur)

Sondologue | 12H45 | 24/06/2008 | Permalien

cher Coldo,
c'est ce que j'ai longtemps pensé mais il faut se rendre à l'évidence que la simplification à outrance commence largement chez l'institut : si vous regardez les sondages d'origine mentionnés dans cet article, vous verrez que :
1/les instituts ne donnent pas les vraies bases, mais seulement la taille de l'échantillon de départ,
2/ ce sont eux qui ont pris le parti de présenter l'info comme une simulation de référendum en exprimant d'emblée le oui et le non sur base hors abstentions, (celui de CSA ne fournit même pas la réponse détaillée à la question - j'ai dû recalculer les 30 % de oui et 24% de non).
3/Et qu'enfin les libellés des questions sont tous deux incontestablement tendancieux.
…Je crois qu'il y a un coup de balai à passer devant la porte des journaux et des instituts… dans des proportions qui frisent plus le 50-50 que le 98%-2% ! ; -)

Portrait de Alain59

De Alain59

13H03 | 24/06/2008 | Permalien

Il faut aussi dire que l'intitulé de la question du CSA oriente un peu la réponse, puisqu'il il est fait mention à 2 reprises d'un traité « simplifié », expression que n'utilise pas l'IFOP. Or ce terme renvoie une image positive. Pour quelqu'un qui ne suit pas trop l'actu, il doit se dire « Ah, c'est simplifié, bah ça doit être bien alors, je vote oui ».
Or, plus personne n'oserait prétendre aujourd'hui que ce traité est simplifié, puisqu'en réalité il est aussi long que le précédent et en plus totalement illisible.

Bref, la question du CSA part d'un postulat faux, qui influence la réponse. Celle d'Ifop est beaucoup plus neutre.

C'est comme si on demandait aux gens « Etes-vous favorables aux bonnes réformes du gouvernement ? ».

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