Le vote de paille, un précurseur de l'e-démocratie ?

Un Géorgien lit la presse à Tbilissi en 2004 (Gleb Garanich/Reuters).

C'est comme la journée sans télé, ou sans gros mots : cette fois-ci, le post du Dr Panel sera un post sans aucun chiffre issu d'un quelconque sondage. Vous allez voir, ça fait un bien fou ! Il s'agit de faire un peu d'histoire, pour regarder différemment deux ou trois choses que l'on voit poindre et qui forgent un bout de l'avenir.

L'histoire, c'est celle du vote de paille, dont j'ai trouvé un très bon résumé sur le site de Pollens, une association de l'Ecole normale supérieure.

Pour faire court : le vote de paille est la jolie traduction (littérale) de l'anglais » straw poll » , qui désignait dès le début du XIXe siècle des simulations de joutes électorales faites par les journaux avant les grandes élections aux Etats-Unis. Ces enquêtes d'intentions de vote étaient généralement effectuées auprès de leurs lecteurs, sous forme de bulletins à renvoyer, parfois complétées de ce qu'on appellerait aujourd'hui des micros-trottoirs, voire des tournées au café du Commerce. Vous imaginez bien qu'un vote de paille d'un Libé de l'époque n'eut pas livré tout à fait les mêmes prédictions que, mettons, un Figaro. Quoique. Disons plutôt l'Huma contre Valeurs Actuelles, pour être plus sûr de trouver une vraie différence.

Le sondage, progrès démocratique

Evidemment, le manque d'objectivité de ces méthodes était condamné à être dévoilé rapidement puisque le résultat des urnes arrivait forcément peu après. Ça ne les a pas empêché de tenir un bon siècle, c'est dire comme on peut impunément persévérer dans l'erreur.

Vinrent les sondages, effectués selon une approche scientifique issue de la statistique, établis sur la base d'un échantillonnage représentatif de la population. Georges Gallup venait de fonder » l'American Institute of Public Opinion » lorsque l'élection Roosevelt contre Landon, en 1936, lui donna l'occasion de faire l'éclatante démonstration de la supériorité de sa technique, comme nous le raconte Pollens :

 » L'élection présidentielle de 1936 est l'occasion d'une confrontation directe entre différentes méthodes d'anticipation des résultats électoraux. La revue Literary Digest réalise à partir de l'annuaire téléphonique un « vote de paille » auprès de dix millions de personnes : celui-ci prévoit la victoire de Landon sur Roosevelt. Au contraire, l'institut Gallup, à partir d'un échantillon de quelques milliers de personnes plus rigoureusement établi, prédit l'élection de Roosevelt avec 56% des voix. Celui-ci l'emportera, avec 62% des voix. Si l'erreur reste importante, elle semble alors mineure et la méthode Gallup est consacrée. »

Le sondage était donc un progrès démocratique : on avait enfin un moyen de tenir à distance la tentation des journaux de diffuser dans l'opinion leurs sympathies partisanes, par des méthodes objectives et qui respectaient la logique représentative chère à cette jeune démocratie. Le vote de paille était enfoncé, écrasé, définitivement rayé de la carte, et il ne se trouva personne pour le regretter.

Oui bon d'accord, me direz-vous, tout cela n'est rien que de très normal : avant c'était bricolé à la main par des journalistes, ensuite c'était fait scientifiquement, c'est comme tout, ça progresse, ça se professionnalise. Et puis maintenant ça se banalise. Pas de quoi fouetter un chat.

Du sondage à… la cartomancie

Là où ça devient intéressant, c'est quand on regarde ce qui se passe aujourd'hui : le sondage est de plus en plus considéré par la population -et ce n'est pas les lecteurs de Rue89 qui me diront le contraire ! - comme un outil de manipulation de l'opinion. De facto les détenteurs du pouvoir politique ou économique sont de plus en plus impliqués dans le capital des instituts de sondages, et les grands » politologues » sont devenus les Elisabeth Tessier des politiques, chacun a le sien qui lui souffle des choses à l'oreille dans les moments importants, rôle qui était, il y a peu, encore l'apanage exclusif des publicitaires.

Les sondeurs et leurs clients font des sondages à tout propos et, de plus en plus roués, s'arrangent parfois via la formulation des questions (voir le précédent post sur les sondages faits à l'occasion de référendum sur le traité européen) pour faire dire aux sondages ce qu'ils ont envie d'entendre, sans avoir à tripatouiller la représentativité de l'échantillon pour rester formellement inattaquables.

Notez tout de même que je ne parle là que du côté obscur. Je continue bien sûr à penser que l'outil sondage en soi peut aussi être -comme à ses débuts- une façon de donner la parole à des gens que, dans le brouhaha du nombre, on peut difficilement entendre autrement.

Vers le vote de paille 2.0

Bref, la crédibilité et la contribution démocratique des sondages » représentatifs » commence à se rapprocher dangereusement de celle des votes de paille du début des années 1930. Pendant ce temps-là, que se passe-t-il sur Internet ? Des sites qui multiplient les votes en ligne auprès de leurs visiteurs. Pas un site qui ne vous fasse voter sur tout un tas de sujets, depuis la dernière frasque de Paris Hilton jusqu'à l'avenir de l'Europe ou de l'Education nationale.

Evidemment, ces votes n'ont aucune prétention à la représentativité nationale. On est, sur Internet, dans un monde fondé sur des communautés de centres d'intérêts pour lesquelles le périmètre national et l'inscription sur des listes électorales sont des notions qui n'ont aucune espèce de pertinence. J'ai trouvé la forme la plus aboutie de ces » votes de paille 2.0 » dans ce site créé par un ancien de la Sofres.

Chers lecteurs, vous êtes les bienvenus pour envoyer d'autres liens si vous en connaissez, la valeur de ce genre d'initiative augmente avec la pluralité. Sur le site Expression Publique, donc, le principe est qu'à partir de cinq cents réponses aux questionnaires sur des sujets politiques ou de société qu'ils mettent en ligne, les éditeurs du site font remonter aux décideurs concernés les résultats analysés du questionnaire.

Le concept est très intéressant, parce que c'est une sorte d'hybridation de trois canaux d'expression : le vote de paille (c'est les visiteurs du site qui s'expriment), le sondage tout à fait rigoureux (on sent que ces gens-là ont appris à poser des questions avec méthode) et la pétition.

Ainsi, en abandonnant à la fois la logique représentative des sondages et la prétention à prédire des résultats, en faisant de l'enquête un moyen d'expression de l'opinion de gens qui ne représentent qu'eux-mêmes mais s'intéressent à la politique, le vote de paille s'est réincarné sur Internet, plus de soixante ans après son enterrement, comme un nouvel instrument au service de la démocratie participative. On verra bien combien de temps ça durera avant qu'un Lagardère, un Bolloré ou un Dassault ne mette la main sur ce genre d'initiatives, et qu'il faille à nouveau trouver autre chose pour que les gens puissent faire valoir leur opinion sans trop se faire trahir par ceux qui tiennent le micro !

5 commentaires sélectionnés

Portrait de Claude PELLETIER

De Claude PELLETIER

Retraité dans son jardin | 10H34 | 01/07/2008 | Permalien

Merci pour ce feu de paille.

Je suis sans doute hors sujet, voilà une question + générale. Certaines questions impliquent de la part du sondé une bonne appropriation de connaissances techniques. Est-ce que les sondeurs se donnent parfois les moyens de savoir quel est le niveau de compétence du sondé ?

Par exemple, sur certains points de vue faisant l'objet d'une enquête, quel est l'effet de la méconnaissance ou de la connaissance du rôle d'un président européen [un rôle qui ne ressemble pas à celui du Président de telle ou telle nation (voir article de Haski paru hier)]  ?

Cette question me vient après avoir voulu discuter hier soir sur Rue89 d'une question monétaire et du rôle de la BCE. L'interlocuteur semblait tout autant convaincu d'un certain nombre d'avanies commises par la BCE qu'ignorant des problèmes monétaires. Et quand j'ai réalisé que j'en étais au même point que lui, tout aussi démuni dans ce domaine trop technique, j'ai renoncé …

Portrait de Docteur Panel

De Docteur Panel (auteur)

Sondologue | 10H59 | 01/07/2008 | Permalien

Cher M. Pelletier,
l'axiome de base du sondage publié, c'est la représentativité nationale : 1 sondé = 1 voix, quelle que soit sa compétence.
En revanche beaucoup d'instituts font aussi - et même principalement - sur tout un tas de sujets des études plus approfondies, souvent qualitatives, auprès d'experts, ou encore auprès de personnes du grand public choisies en fonction de différents critères de pertinence par rapport au sujet. Ces études ne sont presque jamais publiées mais servent à leurs destinataires… bien plus que les sondages publiés, en fait !

Portrait de Gringo

De Gringo

| 13H51 | 01/07/2008 | Permalien

Donc, le vote de paille, c'est faire dire et faire lire à ceux qui s'intéressent à la question ce qu'ils en pensent.

Le sondage, c'est faire lire à ceux qui ne s'intéressent pas à la question ce qu'on a fait dire à d'autres qui ne s'intéressent pas à la question.

En clair, dans les deux cas, si vous pensez ou pas à la question, vous savez au moins ce que les gens comme vous en pensent.

Portrait de Gringo

De Gringo

| 17H11 | 01/07/2008 | Permalien

Je vous avais dit que je l'attendais cet article ; -) Et sincèrement, ça m'intrigait ce « vote de paille'

Content de vous avoir fait marrer en tout cas, c'était un peu le but de la tournure du commentaire.

Sans déconner (disons, en déconnant un peu moins), je m'intéresse à votre blog depuis son lancement et toutes mes questions tendent à se recentrer sur une seule.

Je me risque à une formulation :
Est-ce que le “problème” du sondage ne tient pas à la vulgarisation ? En clair, un sondage s'établit sur des bases scientifiques (comporte un certain nombre d'hypothèses en entrée et tend à montrer quelque chose) mais, pour des questions de vulgarisation est reformulé en UNE phrase ou UN chiffre, parfois via plusieurs lignes de téléphone arabe qui n'arrangent rien.

Si on lisait des rapports de sondages, avec le nom du client, l'objectif, les questions exactes, les proportions de réponses (et de “non-réponse”) etc. on aurait un travail scientifique exploitable… qui n'intéresserait finalement pas grand monde.

C'est tout le problème de la vulgarisation à outrance. Tout le monde sait très bien qu'Einstein a démontré que “ E = m.c² ‘, mais si on commence à évoquer le carré de la célérité…
De la même façon, journal.com (ou sa version papier) nous informe que telle société de sondage a démontré que, je ne sais pas, les français sont mécontents’. qui, pourquoi, dans quel contexte etc. On sélectionne très peu des hypothèses d'entrée, donc on biaise le résultat et on agit sur l'opinion publique plus ou moins sciemment.

Je me trompe de beaucoup ?

Portrait de Docteur Panel

De Docteur Panel (auteur)

Sondologue | 17H21 | 01/07/2008 | Permalien

Cher Gringo, je suis bien d'accord avec vous.
Je dirais même que c'est plus largement le problème du passage de la « donnée » (objective, scientifique, mais dont on ne peut rien faire d'intéressant) à « l'information » (avant même qu'elle ne soit vulgarisée ou simplifiée), c'est-à-dire la donnée une fois qu'elle est interprétée pour être rendue utilisable et utile. Or elle est forcément interprétée au prisme d'une culture, d'une posture, d'une hypothèse, d'une intention de démonstration, etc.

A mes yeux, la vulgarisation (en sondages, en sciences, en information en général) est un acte forcément politique, et ce qu'il y a de plus difficile. Il n'y a que très peu de grands vulgarisateurs. Le seul qui me vient à l'esprit c'est Hubert Reeves, l'astrophysicien. Tout l'enjeu de la vulgarisation est de prétendre à l'honnêteté plus qu'à l'objectivité, sans perdre trop la nuance et surtout sans chercher à clore le débat ouvert par l'information initiale, mais en visant au contraire à l'ouvrir.

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