Sondage sur les SDF : à question simple, réponse simpliste

Un sans-abri à Paris en 2007 (Benoit Tessier/Reuters).

73% des Français sont favorables à l'hébergement obligatoire des SDF par temps de grand froid, contre 25% qui s'y opposent, nous apprend le Nouvel Obs grâce à un sondage de l'institut LH2.

Ce sont plutôt les jeunes, pauvres, de droite qui sont les plus prompts à flanquer les SDF dans les foyers, à coup de Boutin s'il le faut. Tandis que les cadres sup, « middle aged », de gauche sont plus respectueux de leur liberté. Ou peut-être l'image du groupe convivial de clochards se chauffant les mains, avec un bon feu dans un gros bidon, sous les ponts parisiens face à Notre-Dame, ne leur déplaît-elle pas, dans le fond.

Bref chacun est à sa place, avec ses représentations, son imagerie… Et c'est bien là le problème, avec les sondages.

LH2 ne pose qu'une question :

« personnellement, êtres-vous favorable ou opposé à l'hébergement obligatoire des sans-abris en cas de grand froid ? »

Elle est simple, elle n'a pas de biais identifiable, et devant une majorité aussi nette on ne peut que s'incliner. Mais alors, pourquoi un tel fossé entre les avis des associations qui se préoccupent des SDF, et l'opinion publique ?

Cette question donne à réfléchir sur trois grand problèmes, d'ordre linguistique, que posent les sondages : la réduction d'un problème complexe à quelques représentations très limitées, contenues dans le vocabulaire de la question posée ; la pression morale induite par la question ; l'effet pernicieux du présupposé linguistique.

La réduction outrancière des questions complexes

Avec une seule question, composée de quelques mots, ce sondage fait le tour d'un problème aussi énorme que le logement des sans-abris. Les quelques mots employés pour poser la question, avec ce qu'on appelle leur champ sémantique, sont les portes à travers lesquelles les répondants convoquent en une fraction de seconde tout ce qu'ils savent rationnellement ou intuitivement, tout ce qu'ils ont accumulé et sédimenté inconsciemment de leur culture familiale, de leurs discussions de comptoir et des informations et images auxquelles ils ont été exposés, sur le sujet.

Sur les sans-abris, ce que nous savons tous, c'est déjà qu'ils n'ont pas d'abri. Quoi de plus naturel que de leur en donner un ? Et puis qu'ils meurent de « grand froid » et de solitude. Et qu'on est attristé, et dégoûté aussi, de les voir. Que donc si on les voyait moins, on serait moins triste et moins dégoûté. Disparus les SDF, disparu le mal-logement… non ? Ah bon ça ne marche pas comme ça ?

Sur le mot « hébergement », nous nous représentons quelque chose de modeste, une solution de fortune, mais somme toute assez sympathique. On s'est tous déjà fait « héberger » par des amis lors d'un trajet sur la route des vacances. « Hébergement » fait aussi un peu penser à « auberge de jeunesse ». L'aventure, quoi.

Or le remarquable éditorial intitulé « Le despotisme compassionnel » de Thibault Gajdos, dans le supplément Economie du Monde du 9 décembre souligne que l'alternative « rue ou hébergement » ne plaide pas de façon si évidente en faveur des centres aux conditions indécentes, dangereuses et déshumanisantes.

Quant au « grand » froid, il désigne une situation extrême. Un état d'exception. Tellement grave qu'il vaut bien qu'on suspende par « pragmatisme », les valeurs de libertés valables dans les conditions habituelles.

Le problème ainsi nommé, la solution de Christine Boutin apparaît lumineuse : « héberger » des « sans-abris » par « grand froid », fût-ce de force, ne peut être qu'une bonne chose ! Donner un domicile fixe à des sans-domicile-fixe serait une autre paire de manches…

La pression morale induite par la question

L'autre problème, c'est la question de la valeur morale des réponses possibles. La question propose d'être pour ou contre une mesure qui a été manifestement pensée pour le bien-être des sans-abris. Elle ne propose pas une alternative entre être pour cette idée positive, ou pour une autre proposition qui, positive elle aussi, serait toutefois inspirée par des conceptions opposées du bien-être des SDF.

Or, pour le commun des mortels comme pour les ministres, il n'est pas facile d'imaginer instantanément une contre-proposition qui tienne la route. Du coup, dans l'esprit du répondant, l'alternative énoncée par le sondage se résume en quelque sorte (en caricaturant) à : « es-tu d'accord pour faire quelque chose pour ces malheureux, ou les laisseras-tu crever de froid sans rien faire ? » Résultat : 73% de bonnes âmes, contre 25% de salauds assumés…

L'effet pernicieux du présupposé linguistique

Enfin, toujours dans le domaine de l'influence des mots sur les pensées et les actions, voyons maintenant l'effet pernicieux du présupposé linguistique. Précisons qu'en l'espèce le présupposé vient de la proposition de Boutin, que le sondage ne fait que relayer.

Ce qui est discutable, ce n'est pas sa conformité déontologique, c'est le fait qu'il serve la soupe de la ministre au lieu de mettre ses choix à l'épreuve de l'opinion.

Le présupposé linguistique, c'est ce qu'on ne dit pas, mais qui est sous-entendu dans la question. Par exemple, si un type qui veut vous vendre un service vous dit au téléphone « préférez-vous me recevoir lundi à 15 heures ou mardi à 17 heures », il présuppose que vous voulez bien le recevoir. Du coup, vous acceptez le rendez-vous bien plus facilement que s'il vous dit « puis-je venir vous voir pour vous présenter mes services ? ».

Ici la formulation de la question vient relayer le présupposé de Christine Boutin qui sous-tend son projet. En effet, proposer d'obliger les SDF à s'abriter, revient à dire qu'ils meurent avant tout parce qu'ils ne veulent pas s'abriter, et non parce qu'ils ne le peuvent pas.

Bien sûr quelques-uns ont-ils sans doute refusé des propositions d'hébergement, et peut-être même pour de mauvaises raisons, et certains en sont morts. Mais en faire le cœur du débat, c'est renvoyer la balle dans le camp des SDF eux-mêmes. Quel soulagement de la conscience ! S'ils meurent, c'est de leur faute, mais comme nous sommes tellement humains, nous voulons les sauver malgré eux.

Voilà comment, à l'aide du présupposé linguistique, le sondeur aide la ministre à vendre sa loi cache-misère, et à clore un débat important, tant il est vrai que rien ne cloue le bec avec autant de force qu'un chiffre. Heureusement qu'il reste des gens qui débattent et qui réfléchissent.

Photo : un sans-abri à Paris en 2007 (Benoit Tessier/Reuters).

8 commentaires sélectionnés

Portrait de flixp

De flixp

13H27 | 10/12/2008 | Permalien

Si je puis me permettre. Il y a aussi un truc curieux dans l'énoncé.
« 73% des Français sont favorables à l'hébergement obligatoire des SDF par temps de grand froid »

Obligatoire… mais pour qui ? ? ? D'autant que le mot utilisé auparavant par la sous-ministre était « de force »

Au passage, merci pour vos articles sérieux et bien construits qui nous rappellent que nous avons une capacité analytique dans notre monde tout bizarre.

Portrait de Chlore

De Chlore

14H03 | 10/12/2008 | Permalien

 »…Mais alors, pourquoi un tel fossé entre les avis des associations qui se préoccupent des SDF, et l'opinion publique ? … »

Les avis des associations ne valent pas plus (voire moins) qu'un sondage de l'opinion publique : ce ne sont que les avis des associations et de leurs membres.

Donc que la population ne soit pas accord avec une ou des associations (en général pas forcement sur le sujet de l'article) n'a vraiment rien d'étonnant au contraire

Chlore

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De jyeden

khmer vert ( age des caverne, pierr... | 14H20 | 10/12/2008 | Permalien

bravo docteur Panel
une tres bonne analyse
les questions posées devraient etre plus « decortiquées » ainsi
une sorte d'arret sur image

dans les années 70 (au moment de l'execution de buffet et bontemps)un sondage sur la peine de mort était (je cite de mémoire)
-l'application de la peine de mort en France avec la possibilité de grace presidentielle vous parait elle satisfaisante ?
- vous etes contre la peine de mort

vous noterez le caractère positif des terms « grace » et « satisfaisant »
les journaux de droite avaient traduit : 64% des Français sont pour la peine de mort….
( je crois en avoir déjà parlé)

Vous aviez évoqué la possibilité d'erreur dans les sondages du à ce qu'une fraction importante de la population ne dispose pas de téléphone fixe
est ce que cela a influé sur les sondages avant l'election présidentielle ou est ce que cela a été neutre ?
on doit en parler dans le petit monde des sondages et des sondeurs non ?

Portrait de Ryuu

De Ryuu

Informaticien parisien | 15H02 | 10/12/2008 | Permalien

Effectivement, le décorticage de la question permet immédiatement de voir de quel coté les gens sont tentés de répondre.

Mais, face à la brutale immédiateté de cette question, certaines personnes répondent non. Pourquoi ? Sont-ce des salauds ? Ou, au contraire, sont-ce des gens qui ont réfléchis à la question préalablement, et qui pensent qu'il existe de meilleures solutions ?

En d'autres termes, les cadres, plutôt de gauche, qui ont répondu non, ne serait-ils pas les mieux informés sur le sujet et ceux qui y ont consacré, au moins, quelques pensées ?

Portrait de lalejand

De lalejand

Freelance multimédia à San Sebastia... | 15H39 | 10/12/2008 | Permalien

Il faudrait, dans tous les sondages, rendre obligatoire parmi les options de réponses la mention « je pense que la question est mal posée » ou « le problème abordé ne peut pas se réduire à cette question » ou quelque chose de cet acabit.

Actuellement, pour ne pas répondre à la question on n'a seulement « ne se prononce pas ». Trop large. Il serait intéressant de savoir pourquoi les gens ne se prononcent pas.

Portrait de Docteur Panel

De Docteur Panel (auteur)

Sondologue | 16H51 | 10/12/2008 | Permalien

L'énoncé de la question est noté dans l'article ci-dessus, le voici : « personnellement, êtres-vous favorable ou opposé à l'hébergement obligatoire des sans-abris en cas de grand froid ? »

Portrait de Docteur Panel

De Docteur Panel (auteur)

Sondologue | 17H19 | 10/12/2008 | Permalien

Le fait qu'il n'y ait plus un mode de communication unique, universel et le même pour tout le monde, dégrade de plus en plus la représentativité des sondages. Mais pour savoir dans quelle mesure cette moindre qualité intrinsèque des sondages influe sur les résultats, il faudrait qu'on dispose d'un étalon, une sorte d'échantillon parfait, à l'aune duquel on pourrait mesurer la valeur des autres. On sait ce que c'est que l'or pur, on sait donc combien de qualité on perd en faisant du 18 carat plutôt que du pur. Rien de tel dans les sondages. Donc on ne peut pas savoir si, et de combien, les résultats ont été distordus par la non-qualité.

Tout ce qu'on remarque c'est que les sondages sont de plus en plus différents les uns des autres, à questions identiques, donc c'est un indice de non qualité (je lisais hier un 46% de popularité du président en décembre chez un institut, et 37% chez un autre… il y en a bien un des deux, ou les deux, qui se trompent ! )

« On doit en parler dans le petit monde des sondages », dites-vous… Voilà un « présupposé » bien naturel. Sauf que figurez-vous qu'on n'en parle pas tant que ça ! C'est un sujet plutôt tabou. Le truc dont tout le monde sait bien que c'est grave, docteur, mais tant qu'on n'a pas le médicament on dit que c'est psychosomatique et que ça passera tout seul.

Comme les instituts n'ont pas de solution facile et peu coûteuse pour récuperer de la valeur représentative, ils font semblant que le problème est anecdotique, et concentrent leurs efforts sur essayer de convaincre leurs clients que internet c'est représentatif (parce que c'est pas cher) que le téléphone aussi parce qu'il y a les quotas (ça ne prouve rien mais ça fait sérieux).

Et les clients sont eux-mêmes pas toujours suffisamment regardants sur la représentativité parce que trop de sondages servent juste à appuyer des idées et des convictions déjà forgées. Seuls ceux qui s'en servent pour apprendre vraiment des choses qu'ils ne savent pas sont exigeants. (Et ça existe quand même, heureusement ! )

Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 18H21 | 10/12/2008 | Permalien

J'aime beaucoup la démonstration et je rencontre ce soucis assez souvent dans mon job.

Dans le métier de la recherche, on pose ainsi souvent des questions, mais on fait trop souvent cela avec deux supposés :
- que les répondants savent tout ce qu'on sait sur le sujet
- qu'ils n'en savent pas plus.

Dans les faits, on pose des questions simples afin qu'elles soient comprises. Mais de simples à simplismes il n'y a qu'un pas. Il arrive ainsi que nos répondants nous disent leur embarras pour une question puisque selon un cas ou un autre leur réponse est toute différente. De fait, il convient alors de décliner la question dans les différents contextes pour permettre aucune ambiguïté.

Je me souviens aussi d'une étude sur l'euthanasie. Un gros pourcentage d'étudiants y étaient favorables. Mais si on leur disait que lorsqu'une personne demande l'euthanasie et qu'elle est placée dans un centre de soins palliatifs, elle ne le demande plus ; alors le pourcentage chutait.

Bref, les gens ont une opinion, mais elle existe en fonction de ce qu'ils en savent (ou se représentent savoir). C'est ce qui explique la différence entre ce pourcentage de 73% d'avis favorable à l'internement d'office pour les SDF et l'opinion des associations.

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