« Calle Sante Fe », une Histoire chilienne signée Carmen Castillo

Carmen Castillo aura attendu trente ans pour revenir à Santiago du Chili, dans cette rue Santa Fe où elle vivait, clandestinement, avec son mari Miguel Enriquez depuis la disparition d'Allende, et où elle faillit mourir le 5 octobre 1974. Epouse puis veuve du tout jeune chef du mouvement d'extrême-gauche MIR (Movimiento de la izquierda revolucionaria), opposé à la dictature de Pinochet, Carmen Castillo fut expulsée et se réfugia en France après un réveil à l'hôpital qui lui apprenait la mort de son mari et de l'enfant qu'elle portait.

Historienne, elle devint cinéaste. Par la force des évènements. Pour témoigner, pour dire -mieux que personne- la grande Histoire, celle de sa patrie, tragique. La sienne.

Retour cathartique

Dans « Calle Santa Fe », son premier long-métrage au cinéma, Carmen plonge dans une douleur encore à vif. Avec sa pudeur et son intuition de femme, avec la sensibilité, la patience et l'entêtement de ceux qui ont souffert, elle collecte ici des témoignages, va à la rencontre des voisins de ce faubourg populaire où elle vécut. Les écoute, leur sourit. Se rappelle.

L'espoir d'être reconnue, de se faire raconter un peu et d'édifier la mémoire des vivants en même temps qu'elle honore celle des morts l'a entraînée et lui a apporté les forces, le courage nécessaires à un retour cathartique.

Son idée était de récupérer la maison de la rue Santa Fe, pour la transformer en un lieu dédié au souvenir de Miguel, un mémorial du MIR. Mais quatre années (2002-2006) d'allers-retours entre la France et le Chili, pour reconstituer une histoire à la fois personnelle et collective, ont amené Carmen Castillo à admettre une évidence : les jeunes de là-bas la poussaient à agir au présent, dans ce Chili ultralibéral d'aujourd'hui.

La réalisatrice explique ce qui l'a poussée, après tant d'années, à revenir vers cette terre de tous les drames ; et ce qu'elle a appris de ce territoire longtemps resté hostile :


S'impose d'abord la voix grave, magnifique, de cette femme courageuse, revenue d'entre les morts, qui accompagne les images saisies au fil des déambulations en quête de souvenirs. Puis ces témoignages bouleversants, comme celui de la mère de Rafael et Eduardo, assassinés dans la rue en pleine jeunesse par les putschistes, qui explique comment ses enfants lui ont « beaucoup appris ». L'ont « fait mûrir ».

Un monument à la mémoire chilienne

Mais Carmen Castillo ne s'attarde jamais, ne cherche ni les larmes ni l'apitoiement : elle les absorbe dans son regard généreux et profond, elle les dilue dans des images d'archives, ne se contentant jamais des seules émotions. C'est ce qui rend son film vrai, beau, digne. Jusqu'à se remettre en cause elle-même, à interroger le bien-fondé de sa démarche, qui lui fait ressasser le passé et, finalement, à accepter la volonté de cette jeunesse chilienne résolue à mener ses propres combats.


« Calle Santa Fe » est une mine, un monument à la façon des documents que Rithy Panh a conçus pour la mémoire du Cambodge. C'est ici la totalité du spectre d'une société trop peu connue en France qui est balayée avec le plus grand soin et la plus grande rigueur.

Le montage d'Eva Feigeles-Aimé, qui alterne entretiens, ballades, images d'archives… et la musique de Juan Carlos Zagal, font de cette somme impressionnante une réflexion puissante sur toutes les formes d'engagement, sur la résistance à l'arbitraire et à la force, sur la fidélité à ses idéaux de jeunesse, sur le souvenir des disparus, la solidarité, la trahison, la transmission.

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Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

alpha-béta | 02H45 | 11/12/2007 | Permalien

Carmen Castillo fut dans la position inverse d'Ingrid Betancour.
Allendé et Uribé mis en place par la CIA.
Les FARC et le MIR comme opposants traités donc de rerroristes.
C'est toute l'histoire le l'Amérique latine, le plus proche « Grand Domaine » des USA.
Seul Fidel Carstro a su résister, mais à quel prix.

Portrait de Ruevalparaiso

De Ruevalparaiso

11H10 | 11/12/2007 | Permalien

@ Jean, quel rapport avec Ingrid Bettancourt ?

Toute la complexité est là : « les jeunes de là-bas la poussent à agir au présent, dans ce Chili ultralibéral d'aujourd'hui ». Le pays a perdu sa mémoire et avec elle une grande partie de son identité.

www.ruevalparaiso.blogspot.com

Portrait de léo solo

De léo solo

14H18 | 11/12/2007 | Permalien

Le 4 décembre, interviewé par un journaliste du Monde à propos de ce film, Régis Debray, concluait ainsi l'article intitulé « Unfilm indispensable »

Dans une société où a fini par s'imposer le culte du fric, de l'image et de la réussite, le parti des vaincus est ringard. Ça reste le mien. Je vois deux façons de survivre. Faire oeuvre de création, comme Carmen Castillo, dont je définirais la mélancolie comme une fidélité sans amertume. Ou alors tourner la page et oublier. Le film aide à choisir la première solution. Il est donc indispensable.

Ayant vu le film au mois de juillet au cinéma Utopia, à Avignon je confirme …« Il est indispensable ».
On y trouve en effet, tous les ingrédients pour une réflexion sur le sens de l'engagement politique, de l'engagement civique.

Rien de plus indispensable par les temps qui courent.

Portrait de nipivime

De nipivime

;- | 17H36 | 11/12/2007 | Permalien

Indispensable, sans doute. Emouvant. Pédagogique. Plein d'espoir, d'espoirs, de réflexion, de nostalgie, d'avenir.

Film choc, film beau.

La politique a changé, sans doute, depuis Debray ou le MIR

Mais pas le besoin de politique. Et pas tant que cela les ressorts sous jacents aux cris, aux crises.

Enfin, oui, donc, 2h40 dégustées, et qui donnent tant d'envies…
Merci à elle.

Portrait de Eliz

De Eliz

scenariste | 20H18 | 12/12/2007 | Permalien

Le film est non seulement très émouvant, digne, nécessaire, mais il recèle également une dimension politique qui s'impose à nous avec force par son évidence et la simplicité de sa démonstration. Il donne à comprendre pourquoi le parti d'Allende avait été élu, pourquoi ses partisans sont entrés dans la clandestinité malgré la terreur, pourquoi cette femme qui a perdu ses trois fils parvient à en parler la tête haute et les yeux secs, car elle ne regrette pas leur engagement : tous ces Chiliens aimaient la vie et la souhaitaient plus juste pour la majorité de la population, délaissée et condamnée à la pauvreté, l'alcoolisme. Ce coup d'état de 1973 fut non seulement la mort étendue sur le pays mais un frein à l'évolution de la société : aujourd'hui, la réalisatrice nous montre que les mêmes franges de la population sont toujours pauvres et délaissées. Le combat est encore d'actualité, là-bas, comme ailleurs. Les militants assassinés revivent dans ce film et dans leurs héritiers.
La suprême horreur et l'injustice de ce coup d'état nous a frappés jusqu'ici. Dans combien de manifs n'avons-nous entendu, depuis ce jour-là, des manifestants scander, la gorge serrée : PUE-BLO U-NI-DO NA-DA SE-RA VIN-CI-DO ! ? Nous avions besoin de savoir ce qu'étaient devenus nos amis chiliens, nous rêvions de retourner voir sur place, de retracer l'Histoire avec Carmen Castillo comme guide. C'est chose faite à présent. Merci et Bravo.

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