Wagner inspire les cinéastes mais déroute les peintres

Nicole Kidman et la « Walkyrie” dans “Birth”, Charlie Chaplin et “Lohengrin » dans ‘Le Dictateur’... Le cinéma a puisé sans fin dans la musique de Wagner. Et aucun compositeur n'a autant inspiré les peintres. L'exposition ‘Richard Wagner-Visions d'artistes’, à la Cité de la musique est un coup de projecteur sur la wagneromanie.

La saga wagnérienne a suscité une floraison de tableaux, depuis le « Cortège nuptial au printemps », de Ludwig Richter en 1840, jusqu'à « Becoming Light », du New-Yorkais Bill Viola en 2005. Mais comment un tableau, image fixe par nature, pourrait-il évoquer, ou simplement suggérer, les flots de la musique de Wagner ? C'est toute la question que posent les quelque soixante oeuvres exposées à la Cité de la musique, et qui représentent les courants les plus divers : l'impressionnisme d'un Renoir, le symbolisme d'un Odilon Redon, le sécessionnisme viennois d'un Kolo Moser, l'expressionnisme, les Nabis de Maurice Denis ou Félix Vallotton, le surréalisme d'un Dalí... Regardez ce tableau de Fantin-Latour, premier artiste en France à s'être nourri de la légende wagnérienne.

'L'Or du Rhin', d'Henri Fantin-Latour, 1888 (musée de Hambourg).

Regardez maintenant cet extrait de « Birth », un film de Jonathan Glazer présenté lui aussi à la Cité de la musique. Le prélude de la « Walkyrie » accompagne un plan fixe de deux minutes sur le visage de Nicole Kidman. (Voir la vidéo).


Jonathan Glazer a saisi tout ce que la musique orchestrale de Wagner pouvait impliquer : son souffle n'est pas seulement d'une puissance inouïe, elle exprime les sentiments les plus secrets des personnages. Dans cette scène, elle suggère le drame que vit le personnage incarné par Nicole Kidman.

« Un embryon d'ange avalé par un épicurien »

Revenons à la peinture. Lors d'une séance de pose à Palerme en 1882, Renoir croque Richard Wagner. La séance ne dure que trois quarts d'heure, mais assez pour que s'établisse entre les deux artistes une franche inimitié, comme le racontera dans son journal Cosima Wagner, qui rapporte aussi les propos de son mari : Renoir « m'a représenté en embryon d'ange avalé par un épicurien qui croit que c'est une huître ».

De ce tableau, Gauguin aura une vision autrement plus poétique : « Une tête dont les yeux ne vous fixent pas, ne vous regardent pas, mais écoutent. » Jugez-en vous-même...

'Portrait de Richard Wagner', par Pierre Auguste Renoir, 1893 (Paris, BNF).

Quel que soit le jugement qu'on porte sur ce tableau, on reconnaît difficilement la patte du maître, lui qui a pourtant parfaitement exprimé son goût pour la musique en peignant de jeunes enfants au piano (voir ses tableaux exposés au musée de l'Orangerie, Paris).

Charlot danse avec Lohengrin

On pourrait rétorquer que pour tous ces artistes, Renoir compris, le compositeur et sa saga ne sont que prétextes, et que seul compte le tableau qui en a résulté. Mais l'imagerie wagnérienne est tellement prégnante qu'elle cannibalise l'imaginaire des peintres, alors qu'elle se fait muse pour les cinéastes.

Une séquence légendaire lie à jamais Charlie Chaplin à Wagner, le ballet du « Dictateur » où Charlot, dans le rôle d'Hynkel-Hitler, danse avec un globe terrestre gonflé à l'hélium sur le prélude de “Lohengrin”, donnant ainsi raison au critique Jacques Bourgeois : “La musique de Wagner est pour ainsi dire écrite pour le cinéma”, écrivait-il en 1948. (Voir la vidéo.)


Au XXe siècle, les peintres continuent de s'inspirer de Wagner. Salvador Dalí (Etude pour le ballet 'Bacchanale'), Max Ernst ( »Siegfried le tueur de dragon), Paul Klee (Walkyrie »), Antoni Tapies (Hommage à Richard Wagner), Bill Viola ( »Becoming Light), Vassily Kandinsky (Etude pour improvisation 8 ») et Kolo Moser, un des membres fondateurs avec Klimt et Schiele de la Sécession viennoise.

Voilà comment Kolo Moser choisit de peindre Wotan, le dieu tout puissant de la tétralogie du « Ring », oeuvre maîtresse du compositeur : 'Le Voyageur (Wotan)', de Koloman (Kolo) Moser, 1918 (musée de Vienne).

Cette vision suggère-t-elle la musique de Wagner ? Apporte-t-elle un éclairage nouveau sur le personnage ? Non. Kolo Moser, comme les autres, se heurte à deux difficultés : l'impossibilité de faire entrer le temps dans un tableau, qui est une image fixe, et la quasi impossibilité d'inventer des images qui ne soient pas inspirées par les représentations scéniques.

« Les vertigineuses conceptions de l'opium »

En revanche, l'abstraction de la musique autorise toutes les dérives de l'imaginaire. Quand Baudelaire écrit qu'en entendant la musique de Wagner, il voit « une vaste étendue d'un rouge sombre. Si ce rouge représente la passion, je le vois arriver graduellement, par toutes les transitions de rouge et de rose, à l'incandescence de la fournaise », comme il l'écrit en 1860 au compositeur, on le croit volontiers.

De même quand il confie : « Il semble parfois, en écoutant cette musique ardente et despotique, qu'on retrouve peintes sur le fond des ténèbres, déchirées par la rêverie, les vertigineuses conceptions de l'opium... »

Des mots que le poète paraît avoir écrits pour illustrer cet extrait du film de Luis Buñuel, Abismos de Pasion » , adapté des Hauts de Hurlevent d'Emily Bronte, une séquence hallucinée que « La Mort d'Isolde », tirée de « Tristan vient sublimer.


Richard Wagner, Visions d'artistes à la Cité de la musique, 221, avenue Jean-Jaurès, Paris XIXe - jusqu'au 20 janvier - 12h-18h du mar. au sam. - 3,40€/7€ - concerts autour de Wagner du 3 au 10 novembre - plan.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
pi314116
15H41 02/11/2007

Ce n’est pas parce que c’est un bon papier, intelligement illustré avec ces videos (un des grands interêts des journaux sur le web par rapport à la presse papier), ce n’est pas parce que c’est sûrement une très belle expo et surtout … ce n’est pas parce qu’il sagit de Wagner, personnalité envers laquelle on est partager entre mépris (pour l’homme, ses opinions, sa vie même) et admiration (pour son talent de musicien) … et bien ce n’est pas pour toutes ces raisons qu’il ne faudrait pas dire - même dans un commentaire - que cet
article est très bien. Donc bravo Nathalie Kraft et aussi surtout merci Rue89 pour ce bon moment médiatique. avec ces extraits de films et ces tableaux. Entendre Wagner ne me donne toujours pas envie d’envahir la Pologne (comme disait l’autre) mais …encore, des articles comme ça…. on en redemande.

 
pikasso02
15H59 02/11/2007

Merci pour ces extraits qui rendent bien comptent de l’harmonie existante entre la musique de Wagner et du cinéma. Normal que la musique déroute les peintres! Dans la peinture, le temps est exclu. Bil Viola n’est pas un peintre. C’est un vidéaste! Le temps de sa vidéo, le montage d’une vidéo, sont conçus en fonction du temps. Pour les autres peintres cités, ce ne peut-être qu’illusion ou subjectivité. Je suis persuadé que les mobiles de Calder filmés avec une musique de Wagner, ne perdraient rien de leur mobilité, ou pardon, perdraient tout l’aléatoire de leur mouvement qui lui seul parle du temps infini et continu. Seules les expressions plastiques où le mouvement est présent, peuvent s’accorder avec Wagner ou une autre musique. Exception pour les musiques où seul un son est audible. (J’ai oublié le nom de ces musiciens.) La langue des signes des sourds ne signifierait rien sans le mouvement des mains et du corps. Un film muet, vit par son silence mais aussi par la « musique » des corps en mouvement. Une peinture devient signifiante pour le regardeur s’il y a une ou des références dans l’esprit de celui qui regarde et l’oeuvre observée. Le mouvement est vital pour la pensée. Les hiéroglyphes étaient morts. Champollion leur a redonné vie en les déchiffrant. Pour lire Picasso il pourrait en être de même. Mais apparemment, ce n’est pas pour demain!

http://pikasso02.skyrock.com/

 
Jack-the-Ripper
19H17 02/11/2007

Cher PIKASSO-02,en dehors de votre monomaniaque passion - c’est votre droit et je vous le concède…et dans le galimatia du jargon,bouillie,de l’art contemporain(parler beaucoup pour montrer peu…)…toujours sur la forme et sur le fond,et pour rejoinde ce que vous dites à propos de CALDER,un des grands maitres(c’est personnel)de la peinture du XXème siècle,Salavador DALI,a eu cette « remarque »:
- « ..la moindre des choses que l’on puisse demander à une sculpture,c’est qu’ elle ne bouge pas… »

 
pikasso02
19H39 02/11/2007

pikasso02 SVP merci!
Otez-moi d’un doute! Calder était bien sculpteur!
Quant à Dali, pour moi c’est un rigolo. Tant que le public préférera Dali à Picasso, nous n’avancerons pas d’un iota. N’est-ce pas lui, qui à la mort de Picasso a dit: »Dans dix ans nous ne parlerons plus de lui! ».
Je vous laisse juger des faits plus de trente ans après.
Dali est un narrateur, pas un plasticien.
C’est un peintre pompier « psychadélique » qui ne tardera pas à rejoindre ces peintres millionnaires de la fin du 19ème siècle, aux oubliettes de l’histoire de l’art.
Pour la maternelle nous avons Dubuffet
Pour le secondaire nous avons Dali
Et vogue la galère!

http://pikasso02.skyrock.com/

 
Jack-the-Ripper
20H07 02/11/2007

…parce que Picasso n’était pas millionnaire ?…

 
pikasso02
20H26 02/11/2007

Evidemment! Mais je n’ai jamais dit le contraire.

 
Jack-the-Ripper
04H15 03/11/2007

…moi non plus…

 
Puttermesser
16H12 02/11/2007

Bravo pour l’article qui est bien mieux que l’exposition!
Je n’y ai vu qu’une accumulation d’oeuvres qui illustraient la musique de Wagner et non des échanges, des interactions entre deux médiums (musique/peinture ou photo ou cinéma)

 
Yann Guégan | Rue89
14H30 03/11/2007

Un peu trop évident, peut-être? Même si moi aussi, j’aime l’odeur du napalm au petit matin… Merci pour votre lien.

 
Nathalie Krafft | Journaliste
23H17 03/11/2007

J’ai choisi de ne pas passer l’extrait d’Apocapypse Now parce qu’il est très célèbre, et que je préférais mettre les scènes des films de Glazer ou Bunuel,peu connues. Et il me paraissait indispensable de montrer le Dictateur pour revoir cette séquence légendaire que l’on croit connaître mais dont on redécouvre à chaque fois la force. J’en profite pour remercier la Cité de la Musique, qui nous a donné l’autorisation de diffuser ces extraits ainsi que les tableaux.

 
pikasso02
11H50 04/11/2007

Quelqu’un peut-il me dire si c’est Chaplin qui a choisi la musique de Wagner pour cette séquence?
 Merci.

 
pikasso02
13H38 05/11/2007

j’ignore qui vous êtes courageux anonyme de 11h15
mais ce genre de réponse ne relève pas le débat! Difficile de poser des questions sur ce site! La culture doit vraiment déranger. Dommage!

 
pikasso02
12H17 04/11/2007

Je viens de faire quelques recherches brèves sur Google. Cette extrait de Lohengrin de Wagner se retrouverait trois fois dans le film. Charlot ne mime donc pas la musique. Il ne l’interprète pas. Il aurait donc pu s’en passer. Qu’en pensez-vous? Hitler étant fan de Wagner, il me semble, ce choix n’était donc pas innocent. Mais regarder cet extrait sans musique apporte autre chose. Le même message passe. Et notre oeil est moins influencé par la musique. Pour Chaplin, le but était de placer le ballon en face le les deux croix. La composition ne semble donc rien devoir à la musique.