Le chef israélien Barenboim accepte un passeport palestinien

Daniel Barenboim en concert à Ramallah (DR)

Le chef d'orchestre et pianiste Daniel Barenboim, de nationalités israélienne et argentine, vient d'accepter le passeport que lui a offert le gouvernement palestinien. Il devient vraisemblablement la première personne à posséder à la fois le passeport de l'Etat d'Israël et celui de l'Etat en devenir de Palestine, même si cet Etat n'existe pas encore formellement. Un pas de plus dans l'engagement du musicien pour la paix au Proche-Orient, qui déclenche une tempête en Israël.

Daniel Barenboim n'en est pas à son premier scandale en Israël, pays où il a grandi -après être né en Argentine en 1942- et où il est chez lui . Brillant pianiste et chef d'orchestre des plus prestigieuses phalanges -il est aujourd'hui directeur à vie de la Staatskappelle de Berlin-, il aurait pu poursuivre sa carrière de musicien en fermant les yeux sur le reste. Mais ce n'est simplement pas son tempérament. Intellectuel tout en étant un homme d'action pragmatique, il n'hésite pas à peser de tout son poids pour que le cercle vicieux de la violence cesse .

Jouer Wagner en Israël : le scandale

Sa première action remonte à 1999, quand il crée le West-Eastern Divan Orchestra avec son ami l'écrivain américano-palestinien Edward Saïd. L'idée est simple : faire jouer au sein du même orchestre des Israéliens, des Palestiniens et des musiciens d'origine arabe. Et ça marche ! L'orchestre s'installe chaque été en Andalousie, qui, forte de son histoire judéo-arabe, a voulu l'accueillir. Après quelques semaines de travail, les musiciens partent en tournée.

Quelle sera la victoire pour Daniel Barenboim ? Le jour où l'orchestre pourra jouer dans tous les pays dont les musiciens sont originaires. Le jour où, par exemple, un jeune hautboïste israélien obtiendra un visa pour la Syrie.

Mais quelle est déjà la victoire ? Celle de voir un Israélien et un Palestinien se partager le même pupitre, et celle de voir naître entre eux, pour la première fois, quelque chose qui n'est plus de la haine.

Daniel Barenboim (DR)

Ecoutez-les, dirigés par Barenboim :




Adagio des Variations Enigma d'Elgar. West-Eastern Orchestra dirigé par Barenboim (Warner Classic)

Si cet orchestre n'est pas forcément du goût des autorités israéliennes, il ne provoque cependant pas le tollé qu'a fait naître Daniel Barenboim en dirigeant en bis le Prélude de Tristan » de Wagner, en 2001, en Israël...

Proscrit dans ce pays, Wagner n'y est jamais joué en concert. Avant de donner cette pièce, Barenboim a discuté pendant trois quarts d'heure avec le public, proposant à ceux qui ne voulaient pas l'entendre de sortir. Une quarantaine de personnes ont quitté la salle, sur les 3000 présentes. Le lendemain, la Knesset a déclaré le chef d'orchestre persona non grata en Israël, avant de revenir finalement sur sa décision.

Le bonheur -ou le malheur- de vivre ensemble

Aujourd'hui, Barenboim accepte le passeport que lui donne le gouvernement palestinien :

C'est pour moi un grand honneur, a-t-il déclaré à la suite d'un récital d'œuvres de Beethoven qu'il donnait à Ramallah. J'ai accepté l'offre parce que je crois que les destinées du peuple israélien et du peuple palestinien sont inextricablement liées. Nous avons le bonheur -ou le malheur- de vivre ensemble. Je préfère le premier au second .

Difficile aujourd'hui de mesurer précisément la portée de ce geste. Mais difficile aussi d'imaginer que la puissance du symbole -le passeport de l'ennemi ! - ne fera pas bouger les lignes. C'est ce que Barenboim voulait. Mission accomplie.

En Palestine, à la Fondation Saïd-Barenboim (DR)

► Disques du West-Eastern Divan Orchestra dirigé par Daniel Barenboim : -Live in Berlin : Symphonie n°9 de Beethoven
-The Ramallah Concert : Symphonie Concertante de Mozart, Symphonie n°5 de Beethoven
-Symphonie n°5 de Tchaïkovski, La Valse triste de Sibelius

En DVD : -Knowledge is the beginning : film sur l'orchestre accompagné du concert de Ramallah

► Livre d'entretien entre Daniel Barenboim et Edward Saïd : Parallèles et paradoxes, Le serpent à plumes (2002)


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isaway | bloggeuse en résistance
22H01 15/01/2008

Bravo bravo bravo… Maestro merci pour cette leçon !

 
caro | délinquante avérée
22H03 15/01/2008

Barenboim est la preuve que palestiniens et israéliens peuvent s’entendre. La musique adoucirait-elle donc les moeurs ?

PS : on emploie bien le terme « phalange » pour désigner un orchestre, mais c’est un terme qui peut prêter à confusion, il signifie aussi un parti nationaliste espagnol très à droite, or l’orchestre de Barenboim joue en Andalousie. Son utilisation en musique me fait toujours bizarre.

 
Nathalie Krafft | Journaliste
22H24 15/01/2008

Oui, mais ce n’est pas parce que ce mot (qui signifie aussi un bout de doigt…)  désigne une organisation politique très dérangeante qu’on va s’interdire de l’utiliser. C’est  précisément cette raison que Barenboim donne pour expliquer qu’il dirige  Wagner  : ce n’est pas parce que les nazis se sont appropriés sa musique qu’on va s’interdire de la jouer… cela étant dit, je n’aime pas trop moi non plus le mot phalange que je trouve prétentieux et pas beau. C’était pour éviter une répétition…  J’essaierai d’avoir plus d’imagination !

 
Claude Lebrun
07H03 16/01/2008

D’autant plus que le mot Phalange, « Kataeb » en arabe, reste fortement connoté parmi les Palestiniens puisque c’est le nom du parti chrétien maronite libanais fondé en 1936 par Pierre Gemayel, inspiré à l’époque par le modèle mussolinien éponyme, et de ses milices, ennemies du Fatah dans les annéées 70 au Liban.

D’autre part, Barenboïm n’est pas le premier Israélien à obtenir un passeport palestinien: le rabbin Moshe Hirsch de la secte ultra-orthodoxe des Neturei Karta, nommé en 1995 « ministre des Affaires juives » du gouvernement de l’Autorité palestinienne par Yasser Arafat, l’a largement devancé en l’occurrence.

Enfin, dire que les nazis se sont « appropriés » Wagner, c’est faire un peu court sur le sujet (voir le post d’Ellejo sur ce fil).

 
clau2i2
17H34 16/01/2008

Une petite difference toutefois, les Neturei Karta refusent et rejettent l’existence d’Israel…..

 
king selewa
12H35 16/01/2008

quand on vous dit que la musique adoucit les moeurs…et qu’elle rend moins con donc….
www.myspace.com/kingselewa

 
J.C.M.
22H08 15/01/2008

Bonjour.

Excellente exécution d’une partition des plus difficile par un maestro de l’humanisme.

Cordialement.

J.C.M.

 
Lairderien
22H19 15/01/2008

Un Grand Monsieur que cet Homme qui se souvient que au dela des divisions artificielles créées par les hommes à travers leurs religions et tous les préjugés qu’elles véhiculent, avant tous nous sommes tous Frères en Humanité.

merci Monsieur Barenboïm d’accepter d’être à la fois citoyen Israélien et citoyen Palestinien avec ces 2 passeports.

Quel symbole!!!

 
kristian.jakob | citoyen du monde
22H57 15/01/2008

oui merci Monsieur Baremboîm comme en amour la musique survole les frontières , en espèrant que votre exemple brise les frontières de l’ignorance

Un grand pas pour l’humanité !!!

 
ellejo
23H01 15/01/2008

Petit rappel pour ceux qui sont nés bien après la dernière guerre:
La musique ainsi que les écrits antisémites de WAGNER ont largement influencés Adolf Hitler

Ce grand chef et pianiste contemporain est opposé à la politique d’Israel dans les territoires palestinens,du moins,à ma connaissance…
Il dit:

« J’ai aussi accepté parce que je crois que les destins du peuple israélien et du peuple palestinien sont inextricablement liés » a dit Barenboïm. « Nous devons, bénis ou maudits, vivre les uns avec les autres. Et je préfère la première (proposition).

« Le fait qu’un citoyen israélien peut recevoir un passeport palestinien peut montrer que c’est vraiment possible » a-t-il poursuivi.

Merci Monsieur…

 
chriss
23H08 15/01/2008

Bonsoir,

Bravo!! Monsieur Daniel Barenboïm pour votre courage et ce langage universel de la Musique comme contribution à la Paix entre ces deux peuples qui pourraient n’en faire qu’un…

Les notes passent au dessus des murs de la honte et de la haine, porteusent d’un message de réconciliation dont les enfants de Palestine et d’Israël vous seront grées, de votre vivant je l’èspère de tout coeur.

A bientôt sur ARTE pour de chaleureux concerts…

Merci Maestro.

 
Don
23H16 15/01/2008

Il ne pourrait pas faire un détour par la Belgique ?

 
René B.
23H38 15/01/2008

Etre de plusieurs pays. Appartenir à tous mais à aucun. Rester un Etranger. Peut-être qu’aujourd’hui cette qualité d’étranger est-elle à cultiver? Etre l’autre, celui qui est d’ailleurs et qui, de par son altérité, enrichit. C’est l’étranger qui nous interroge et nous éclaire.

 
V comme vendetta | Ecrivain
00H10 16/01/2008

Ce ne sera qu’un passeport de plus… Mais bel article, et merci pour la découverte de Brigitte Engerer dans Schubert, magnifique. Je l’ai entendu jouer Brahms dans le Concerto n°1 avec l’orchestre de Tours. Re-magnifique. Pour en revenir à Baremboim, il en fait toujours trop, et il faudrait lui dire qu’il est bien meilleur pianiste que chef d’orchestre. Sauf lorsqu’il jouait avec A.B Michelangeli, dans Brahms justement… Avec un génie de la trempe de Michelangeli, Baremboin est capable du meilleur, sinon… Je m’en souviens encore, en 85 à Pleyel…

 
ras-la-patience
00H20 16/01/2008

et encore une fois, c’est un artiste qui donne le bon l’exemple

 
Bon Scott
00H41 16/01/2008

Comme quoi les « intermittents du spectacles », ne sont pas « intermittent » pour l’humanité ! D.baremboim continu de croire à un monde meilleur au proche-orient.

Bravo !

 
thierry reboud
09H08 16/01/2008

Ce que j’aime le plus dans l’attitude de Barenboïm, c’est que d’une certaine manière elle réhabilite le cosmopolitisme, si insulté naguère et qui demeure à mon sens un horizon humain des plus féconds. De ce point de vue, Barenboïm va à l’inverse d’un mouvement qui, d’ailleurs, n’est pas propre à Israël.
Etre cosmopolite, pour le dire vite, c’est refuser les allégeances automatiques pour leur préférer des solidarités choisies. Que ces solidarités choisies soient difficiles, certes. Ce n’est pas une raison pour ne pas essayer.

 
V comme vendetta | Ecrivain
11H00 16/01/2008

Cher ami, vous confondez cosmopolite et apatride; le rêve n’est pas la cité du cosmos, de la totalité, mais la non allégence à quiconque, à aucune patrie ni drapeau. D’ailleurs, les apatrides le sont souvent par obligation, par refus de cette patrie de leur octroyer leur citoyeneté. Les apatrides sont les pauvres du cosmopolitisme d’une certaine façon. En plus, rare sont les français capable de cosmopolitisme, regardez les vivre hors de chez eux; ils se regroupent, ne parlent que de leur petite communauté: les français aiment le cosmopolitisme des autres mais chez eux, comme une vue de l’esprit, ça leur change leur ordinaire ici, mais pas là bas. Ou alors, ailleurs, ils ne se retrouvent qu’entre cosmopolite et autres expatriés: je l’ai vécu en Asie pendant longtemps. Nous ne sommes malheureusement que des êtres sociaux et grégaires.

 
manju35
20H59 16/01/2008

C’est celui,kiledi..ki..hai………
J’me sens pas concerné par ta vieille prose coloniale..

 
thierry reboud
21H34 16/01/2008

Malheureusement, c’est vous qui confondez cosmopolite et apatride. Je m’en étonne d’autant plus que vous signalez fort justement que la qualité de cosmopolite résulte d’un choix (et notamment le choix de ses solidarités), contrairement au statut d’apatride (qui n’est souvent que la déchéance de droits nationaux).
Je redis donc que je vois en Barenboïm un très bel exemple de cosmopolitisme dans ce qu’il a de plus noble.

(Que les Français aient du mal à être cosmopolites, sans doute. Mais êtes-vous si sûr que ce ne soit pas le cas d’un peu tout le monde ?)

 
Avril
16H46 16/01/2008

photo : et en plus il fume ! quel rebelle ! bravo !

 
Ellington
09H22 16/01/2008

Au risque de ne pas être original, un grand coup de chapeau pour ce geste hautement symbolique, qui illustre magistralement la seule voie possible pour sortir d’un conflit millénaire.

 
babayaga | musique du monde
12H07 16/01/2008

Merci monsieur Barenboim de l’espoir que vous suscitez en jetant un pont entre israéliens et palestiniens.

Honte à ceux qui ferment systématiquement les posts de remerciement à M. Barenboim. J’ai pu en ouvrir, il faudrait que d’autres rajoutent des points.

 
Camille D | www.tsubaki.ouvaton.org
13H39 16/01/2008

Le Monsieur a un site personnel où vous trouverez son adresse courriel et pourrez lui adresser directement tous les remerciements du monde : http://www.danielbarenboim.com
ça vaut la peine de marquer le coup, non ?!

 
ericj
12H11 16/01/2008

Certains se sont vus attribués un Nobel de la Paix pour moins que ça…

 
Maxfrerot
12H18 16/01/2008

Les intégristes du monde entier doivent le detester; Pour cela, je l’admire.

 
Pseudo
12H20 16/01/2008

Merci monsieur Barenboim. Merci à tous ceux qui nous permettent de croire qu’un monde meilleur est possible.

 
Saint Nicolas
13H09 16/01/2008

je souhaiterais voir des gens comme lui en politique.

 
PonG | rationaliste fondamentaliste à Paris
13H21 16/01/2008

Bravo !

 
pedro66 | informaticien bon à rien
13H51 16/01/2008

Bravo à cet homme pour ce geste hautement symbolique, malheureusement, tant qu’israël ne respectera pas la résolution de l’ONU demandant le retour aux frontières de 1967, il ne pourra pas y avoir de paix .
Les palestiniens luttent avec leurs moyens contre l’occupation et le vol de leur terres .
Pas de solutions tant qu’israël aura cette volonté hégémonique …

PS: j’ai bien parlé d’israël et pas de juifs !!!!

 
babayaga | musique du monde
14H37 16/01/2008

vous avez juste oublié de parler de Barenboim, pourtant LE sujet de l’article.

 
pedro66 | informaticien bon à rien
17H47 16/01/2008

Non seulement je l’ai félicité, mais j’ai voulu souligner la difficulté pour arriver à la paix .
Peut-être n’avez-vous pas tout compris …

 
Pentelique | consultant biotechnologie
14H44 16/01/2008

Bravo pour ce geste humaniste et intelligent, mais tristesse de lire qu’il est le seul!

 
Eliyahou | étudiant en droit
16H01 16/01/2008

merveilleux, bravo, l’espoir et tous les lieux communs que vous trouverez bien .. mais ce geste est il le signe que les gouvernement sont incapables eux de faire la paix?

 
frederik
17H14 16/01/2008

Belle histoire ! Surtout quand après avoir lu le rapport du CICR sur la situation humanitaire dans les territoire, « Déni de dignité » à télécharger ici > http://cicr.blog.lemonde.fr .

 
prankster
18H10 16/01/2008

Il faudrait de par le monde des milliers,des millions de Barenboim. Longue vie à Daniel.

 
cyrô | voyage en Italie
19H49 16/01/2008

Je ne veux surtout pas avoir un discours  » miss  » mais quand on ecoute l’orchestre qu il dirige en lisant ce qu’il realise, ce qu’il entreprend, …j ai senti deux nouvelles articulation ornée de poils blanc me pousser dans le dos.
Encore un bon de plus !

Et la cerise sur l alto : il fume.

 
babakchit
20H12 16/01/2008

Une note de joie dans ce monde de brute! Bravo!

 
Gevrey
21H46 16/01/2008

Le rdv des naîfs et/ou des bien-pensants illusionnés…Je suis un mélomane plutôt averti, jamais au grand jamais je n’ai eu la faiblesse de croire que la musique (Qui occupe une place essentielle dans ma vie) pouvait « changer » le monde… Cessons ces grands élans émotionnels…Il y a des moyens de se rendre utile si l’on se sent vraiment concerné par les problèmes de la planète.
La musique se suffit pour ce qu’elle est, ne lui donnons pas des vertus qu’elle ne peut posséder.

 
Dugland | pénard
10H34 17/01/2008

Il a du cran ce Baremboim! la classe aussi! Chapeau bas.

 
Karmus
12H37 17/01/2008

@Gevrey « mélomane plutôt averti »

Probablement que la musique « se suffit à elle même » pour ce qui est de la « place essentielle » qu’elle occupe dans votre vie comme vous dites, mais vous oubliez -que ce soit pour Elgar ou Tokiohotel- elle à d’abord besoin des musicien(ne)s pour résonner jusqu’à nos oreilles.
Qu’est-ce qu’un homme, tel que Mr Barenboim, peut faire de mieux en prouvant que; lorsqu’un groupe d’humains (orchestre)s’évertue à faire vibrer l’air ensemble (musique)avec le meilleur d’eux même jusqu’à que plus un seul cm3 d’air n’en sois exempt, il n’y à plus de place pour un quelconque clivage ou autre antagonisme entre ses participants.
C’est là, et seulement là que la musique se suffit vraiment à elle même.

 
Tinhinane | Médiatrice scientifique
17H53 19/01/2008

Vous pouvez mesurer la profondeur de l’engagement de Daniel Barenboïm en lisant (ci-dessous) son intervention au Colloque, « La culture est-elle encore un enjeu politique ? » organisé par France culture et Arte lors de la campagne présidentielle française en 2006 (cf. http://www.fabriquedesens.net/spip.php?article69 ).

Daniel Barenboïm : Nous sommes ici, aujourd’hui, pour savoir si la culture fait encore partie de la mission collective. Pour ce faire, nous devons étudier à nouveau le terme culture et politique. La culture est vraiment quelque chose qui différencie au moins quelques êtres humains et les animaux en ce que les idées, les intuitions et les coutumes sont transmises d’une génération à l’autre. En effet, la première définition dans l’« Oxford English dictionary » ne renvoie à aucun aspect de ce qu’on appelle la culture française, ou la culture allemande mais plutôt à l’acte de cultiver, originairement la terre et au culte. Le mot latin, « cultura » a été repris par les Français, au XVe siècle, d’où il a graduellement acquis un sens lié moins à la terre qu’à la société. En ce sens, il est défini comme culture et développement de l’esprit, amélioration et raffinement par l’éducation et la formation. Ainsi, le terme de culture est à la fois plus large et plus élevé que les attributs superficiels et étroits que nous lui avons donnés dans l’histoire récente. En disant que la culture américaine est représentée par l’habitude de manger du popcorn au cinéma, ou qu’un aspect de la culture française est de manger la salade après le plat principal lors d’un repas. Ainsi que nous avons dénaturé la culture dans son sens littéral et quant à son rôle envers la société, nous avons insulté le terme d’origine de politique. La racine de ce mot nous ramène au traité d’Aristote sur l’art et la science de gouvernement. Aristote était le spécialiste des sciences politiques originelles, assemblant l’information et les statistiques de plusieurs Etats grecs pour expliquer la science de gouvernement. Il était versé dans la physique, la chimie, la biologie, la zoologie et la botanique, la psychologie, l’éthique, la logique, la métaphysique, l’histoire, la théorie littéraire et la rhétorique. Le mot politique vient d’une époque et d’une civilisation où l’étude et la compréhension de tous ces domaines du savoir allait de soi non seulement pour les gouvernants mais aussi pour les gouvernés. Un des aspects importants de la pensée politique est sûrement la notion d’utiliser la stratégie pour changer l’état des choses. Toutefois, dans le processus démocratique d’aujourd’hui, l’idée grecque originelle a été perdue. En Grèce ancienne, seuls les sages de la société pouvaient voter et déterminer comment agissait le gouvernement envers le bien public. Aujourd’hui, nous avons généralisé le droit de vote, ceci à juste titre, mais nous avons refusé aux électeurs le droit à une éducation complète. Le monde politique d’aujourd’hui est moderne seulement dans ses manifestations extérieures. La technologie a rendu la communication beaucoup plus efficace ce qui a malheureusement mené à une exploitation et à une manipulation d’une population inculte. L’électeur moyen, dans notre société, n’est pas suffisamment versé dans les arts et les sciences qui étaient d’après la pensée grecque si essentiels pour comprendre ce qu’est le gouvernement, et il est incapable de penser au-delà du présent et de l’avenir immédiat pour comprendre les conséquences de l’action politique. Ceci crée une société doublement appauvrie dans laquelle les politiciens sont obligés d’agir tactiquement, au lieu d’agir stratégiquement pour rester au pouvoir assez longtemps pour pouvoir changer quelque chose et le public est manipulé tout en ignorant les problèmes les plus importants. L’aptitude à prendre des décisions qui influencent la direction d’un pays entier présuppose la volonté de distinguer perception et substance. Ainsi, penser de manière indépendante n’est possible que quand nous ne sommes pas les victimes de nos propres perceptions subjectives. Nous changeons beaucoup trop souvent notre idée de la substance pour l’accorder avec notre perception de celle-ci. Un exemple parfait de cette démarche, est ce que certaines personnes associent avec la musique de Richard Wagner. L’exploitation et l’abus des idées et de la musique de Wagner était une composante inhérente les dernières années du IIIe Reich, en effet, de tout le IIe Reich. Ce régime politique horrible maitrisait le contrôle et la manipulation des perceptions. En utilisant ses écrits en partie antisémites, le régime nazi a rétrospectivement transformé Wagner en prophète de leur idéologie. Ce n’est pas seulement compréhensible mais cela va de soi que quelqu’un qui a été soumis à cette manipulation souffre encore aujourd’hui de ces associations, non seulement ne veut pas, mais il ne peut pas écouter cette musique. La musique n’est ni morale, ni immorale. C’est notre réaction à elle qui la rend morale ou immorale dans notre esprit. Or, la différence d’opinion est la différence entre le contenu et la perception de celui-ci sans l’essence même de toute créativité. Si le contenu peut être manipulé, la perception peut l’être doublement. Le contenu concernant ce sujet dit qu’il n’y a aucune raison au monde d’obliger quelqu’un qui a été soumis aux associations entre la musique de Wagner et l’idéologie nazie d’écouter cette musique. La perception dit qu’en bannissant cette musique en Israël, après tout l’Etat Juif a été crée en 1948, nous montrerons davantage de sensibilité envers les victimes de ces associations. En effet, il n’y a aucune raison qui justifie le refus de laisser à ceux, qui heureusement ne souffrent pas de ces associations, la possibilité d’écouter la musique de Wagner. Et là, était joué déjà au deuxième concert l’orchestre philarmonique de Palestine, prédécesseur de l’orchestre philarmonique d’Israël, à Tel-Aviv, en 1936, alors que l’antisémitisme de Wagner était déjà bien connu. Ainsi, le refus de permettre à sa musique d’être entendue aujourd’hui n’est rien d’autre que d’accepter les associations créées par les Nazis. Un politicien qui autorise la propagation d’associations qui ne sont pas véritablement liées à un contenu fait du tort à son peuple. Un artiste qui par définition doit être considéré comme faisant partie de la culture d’une nation est dans un sens tout le contraire d’un politicien. Un artiste peut-être jugé par sa capacité d’être intransigeant, alors qu’un politicien est souvent jugé par sa maîtrise de l’art du compromis. Pendant un règne autocratique, ou totalitaire, les artistes ont été capables de rester intransigeants dans leur art dans des circonstances autrement très restrictives. La culture dans ce contexte était souvent la seule voie possible pour la pensée libre. C’est le seul moyen pour que les gens puissent se rencontrer en tant qu’égaux pour qu’ils puissent échanger librement leurs idées. Ainsi la culture devient avant tout la voie des gens oppressés et remplace la politique en tant que force motrice du changement. Souvent, dans les sociétés souffrantes de l’oppression politique, ou d’un manque de direction inspirée, la culture prend la tête. Nous avons beaucoup d’exemples extraordinaires de ce phénomène. Les écrits de samizdat dans l’ancien bloc communiste, la poésie et la production dramatique sud-africaine sur l’apartheid, la littérature palestinienne au milieu de tant de conflits. Inversement, les régimes totalitaires ont abusés de leurs artistes indigènes en présentant leurs œuvres comme point culminant d’une société hautement efficace, et d’une culture riche. Mais, retournons, pour un instant, à la notion grecque de la démocratie et de la politique. La pensée politique dans un sens large n’est autre que la considération de tous les problèmes qui affectent l’humanité et ce dans le but de faire avancer l’individu et la société. L’orchestre de « West-Eastern Divan », crée par Edward Saïd et moi-même était une réaction à l’état des choses au Moyen-Orient, non pas dans le sens politique restreint, mais dans un sens humanitaire vaste. C’était un moyen de rassembler des musiciens d’Israël, de la Palestine et d’autres pays arabes pour faire de la musique. Nous avons pris le nom de notre projet, « West-Eastern Divan », d’une collection de poèmes de Goethe, qui était un des premiers Européens à s’intéresser à d’autres cultures. Au départ, il a découvert l’islam quand un soldat Allemand qui se battait dans une des campagnes espagnoles lui a ramené une page de coran pour la lui montrer. Son enthousiasme était tel qu’il a commencé à apprendre l’arabe quand il avait 60 ans. Plus tard, il a découvert le grand poète Perse, Hafiz, qui lui a inspiré sa collection de poèmes ayant pour sujet le dit d’autrui, « West-östlicher Diwan », publié il y a presque 100 ans, en 1919, en même temps écrivait la Neuvième symphonie, son testament célèbre à la fraternité du genre humain. Ainsi, les poèmes de Goethe sont devenus un symbole comme fondement de l’idée qui nous a conduits à rassembler des musiciens Arabes et Israéliens. Cet orchestre inclus des musiciens Palestiniens, des territoires occupés, ainsi que d’Israël, des Syriens, des libanais, des Jordaniens, des Egyptiens et évidemment des Israéliens. Quand on fait de la musique, que ce soit de la musique de chambre, ou dans un orchestre, on doit faire deux choses très importantes et les faire simultanément s’exprimer, sinon on ne contribue pas à l’expérience musicale, et en même temps impérativement écouter autrui. La personne est peut-être en train de faire la même chose que l’on fait. Si elle joue d’un instrument à cordes, il est peut-être même assis à côté et joue d’un autre instrument en tant que contre point avec la musique que l’on joue. Dans tous les cas, il est impossible de jouer de manière intelligente dans un orchestre en se concentrant que sur une des ces deux choses. Si l’on se concentre que sur ce qu’on est en train de faire, il se peut que l’on joue très bien, mais il se peut aussi que l’on joue trop fort. Ainsi, couvrant les autres, ou trop doux, se rendant ainsi inaudible. Et évidemment, on ne peut pas se limiter qu’à l’écoute. La musique est l’art de jouer et d’écouter en même temps. L’un, enrichit l’autre. C’est principalement pour cette raison que nous avons commencé ce workshop. Edward Saïd a clairement dit que séparer les gens n’est pas une solution pour les problèmes qui les divisent. Mais l’ignorance concernant autrui n’aide sûrement pas. Dans ce workshop, nous avons essayé de commencer un dialogue, de faire un seul pas en avant et de trouver un dénominateur commun. Et nous avons vu ce qui s’est passé quand un musicien Arabe a partagé le pupitre avec un musicien Israélien. Les deux essayaient de jouer la même note, avec le même volume, avec le même coup d’archer, s’ils jouaient d’un instrument à cordes, avec le même son, avec la même expression. Ils essayaient de faire quelque chose ensemble qui leur inspirait beaucoup de passion. Parce qu’après tout l’indifférence et faire de l’indifférence cela ne peut coexister. La musique exige une attitude passionnée, quelque soit le niveau. L’idée était assez simple. Parce qu’à partir du moment où les musiciens se sont mis d’accord sur la manière de jouer une seule note ensemble, ils ne pouvaient plus se regarder de la même manière. Si en musique ils étaient capables de dialoguer en jouant en même temps, alors le dialogue avec les mots, où on attend jusqu’à ce que l’autre ait fini sera beaucoup plus facile. C’est notre point de départ et dès le début on était plein d’optimisme malgré le noircissement du ciel, comme l’appelait Edward Saïd, ce qui malheureusement s’est révélé comme une prévision assez exacte. J’étais amené à croire que la moralité et la stratégie n’étaient pas exclusives mais plutôt se complétaient dans ce conflit ainsi qu’il est impossible de séparer l’entendement rationnel et l’engagement émotionnel en musique. Dans « West-Eastern Divan », la langue universelle, métaphysique qu’est la musique devient le lien. C’est la langue du dialogue continu que ces jeunes gens ont entre eux. La musique est leur cadre commun, la langue abstraite d’harmonie. Comme on le sait, rien en musique n’est indépendant. Cela requiert une balance parfaite entre l’intellect, l’émotion et le tempérament. De plus, je dirais que si on atteint cet équilibre, les êtres humains et même les nations peuvent avec plus d’aisance regarder en avant. Donc, à travers la musique on peut imaginer un modèle social alternatif, où l’utopie et la fonctionnalité se mettent ensemble nous permettant de nous exprimer librement, d’écouter les préoccupations des autres. Ainsi on acquière une idée de la façon dont le monde peut et doit fonctionner, parfois même de comment le monde fonctionne en réalité. Dans tous les cas, nous avons cru, dès le départ, que les destins de nos deux peuples, les Israéliens et les Palestiniens, sont inextricablement liés, faisons que le bien-être, la dignité et le bonheur des uns doit inévitablement, tôt ou tard, être le bien-être, la dignité et le bonheur des autres, ce qui n’est certainement pas le cas aujourd’hui. Il est bien évident que « West-Eastern Divan » ne peut amener la paix. Ce qu’il peut faire, c’est créer les conditions pour l’entente. Il peut éveiller la curiosité et après peut-être le courage pour que chacun écoute la narration d’autrui et accepte au moins sa légitimité. Les gens en ont souvent parlé comme un bel exemple de tolérance, je me dissocie de cette terminologie parce que tolérer quelque chose, ou quelqu’un implique une négativité sous-jacente. On est tolérant malgré certaines qualités négatives. Le mot tolérance est mal utilisé quand il est mis seulement comme une qualité de générosité, il y a un élément d’outrecuidance, je suis mieux que vous, qui est exprimé. Goethe a exprimé ceci, de manière concise, en disant, « simplement tolérer, c’est insulter ». Le vrai libéralisme, c’est d’accepter. Accepter, c’est reconnaître la différence et la dignité de l’autre. La musique, c’est le contrepoids, ou la polyphonie. Accepter la liberté, ou l’individualité d’autrui, c’est une des leçons la plus importante que l’on peut recevoir de la musique. La Révolution française nous a donné 3 concepts nobles et véridiques : liberté, égalité et fraternité. Ces idéaux expriment non seulement les aspirations de l’être humain, mais ils sont articulés dans un ordre logique. Il est impossible d’avoir l’égalité sans liberté et il est certainement impossible d’avoir la fraternité sans égalité. Comme la musique évolue dans le temps, elle nous apprend que l’ordre de l’apparence du matériel détermine nécessairement le contenu. Quand les Palestiniens et les autres Arabes rencontrent les Israéliens en faisant de la musique, la qualité première qui manque dans la vie politique, l’égalité est donnée d’avance. Ceci peut précisément être le point de départ pour la réflexion concernant les conditions nécessaires de la coexistence, la première étant la compréhension de l’histoire, des préoccupations et des besoins pour exister et se développer d’autrui. La musique dans ce cas n’est pas une solution alternative mais plutôt un modèle. Non seulement les identités multiples coexistent côte-à-côte, mais elles se libèrent de leurs propres préjugés. Aristote écrit, dans la politique, « on ne saurait donc nier que l’éducation des enfants doive être un des objectifs principaux du soin du législateur ». Partout où l’éducation des enfants a été négligée, l’Etat en a reçu une atteinte funeste. C’est que les lois doivent toujours être en rapport avec le principe de la constitution et que les mœurs particulières assurent le maintien de l’Etat, de même que ceux qui ont déterminé la forme première. Les mœurs démocratiques concernent la démocratie, les mœurs oligarchiques concernent l’oligarchie et plus les mœurs sont pures, plus l’Etat est affirmé. De mon point de vue, il y a une très grande quantité de choses à prendre provenant de la musique, pourtant notre système actuel d’éducation néglige cette sphère entièrement, du jardin d’enfants jusqu’aux dernières années à l’école, et pas seulement en France malheureusement. Même dans les écoles de musiques et les conservatoires, l’instruction est hautement spécialisée et souvent sans relations aux véritables contenus, donc au pouvoir de la musique. La disponibilité d’enregistrement et de films de concerts et d’opéra est en proportions inverses au manque de savoir musical qui prévôt dans notre société. L’Etat actuel de notre éducation publique est responsable pour une population qui est capable d’écouter presque tout le morceau de musique en une fois mais qui est incapable de vraiment l’entendre en se concentrant pleinement dessus. C’est évidemment possible d’écouter sans entendre, comme c’est possible de regarder sans voir. Lire un livre, cela demande non seulement de regarder le mot mais aussi de le voir pour comprendre la narration. Ecouter la musique cela exige de l’entendre pour comprendre la narration musicale. Entendre, c’est donc écouter avec la pensée, ainsi que sentir, c’est l’émotion avec la pensée. L’accessibilité vient quand l’intérêt, la curiosité et le savoir augmente. Nous décrivons certains lieux comme étant accessibles pour les chaises roulantes. Pour rendre un bâtiment ainsi, il suffit de construire des rampes ou des ascenseurs là où se trouvent des escaliers. Pour la culture, l’éducation est cette rampe, où cet ascenseur qui rend la musique, l’art et le théâtre accessibles. Nous savons, surtout depuis les monstruosités de la Seconde guerre mondiale, qu’il est impossible d’être une personne de culture, ou un intellectuel tout en étant séparé des problèmes de l’humanité. William Fellner ( ?) sentait qu’il devait rester en Allemagne malgré l’idéologie du gouvernement nazi qui a pratiquement annihilé la culture allemande tout en essayant de la défendre, et pour cela il est accusé, par beaucoup de monde, d’être faible en laissant le gouvernement l’utiliser à ses fins, donc, en un sens en collaborant avec lui. Personnellement je pense qu’il pensait pouvoir vivre seulement dans le monde de la musique. C’était peut-être possible dans les années 30, ou 40, mais ce n’est certainement plus possible de nos jours. C’est le rôle d’une personne de culture d’exprimer exactement, et totalement les choses telles qu’il les voit, jusqu’au dernier détail accablant, peu importe les conséquences pour sa propre personne. C’est une leçon qu’Edward Saïd nous a apprise, la nécessité d’une participation des intellectuels dans notre société. L’amour, pour la liberté scolastique doit être utilisé comme un instrument pour la quête de la vérité. Un artiste combine la sphère privée et la sphère publique. Le talent qu’un grand artiste a reçu contient la responsabilité de partager ses intuitions récoltées par la pensée personnelle et créative avec le public. Le vrai chef d’Etat va faire le voyage dans la direction opposée. Il va prendre ce qu’il peut de la vie et de la pensée publique afin de déterminer ce que sa contribution individuelle à la société peut être. Espérons que pour l’élection en France, la personne choisie s’occupera de tous les problèmes du pays d’une manière stratégique et non tactique, qu’il donnera à la culture et à l’éducation la possibilité d’influencer la qualité de vie de tous les citoyens sans distinction de race, sexe ou de religion. Merci, beaucoup.

 
leconcombrevert | entier !
02H53 20/01/2008

Merci à Daniel Barenboim !

Je suis convaincue que l’action de personalités comme lui et Edward Said ont le pouvoir de jeter des ponts même à travers les champs de mine et la haine que d’autres emprunteront à leur suite.