
Quand Germaine Tillion écrivait une opérette en déportation
Avec un documentaire sur le « Verfügbar aux Enfers », opérette écrite à Ravensbrück par Germaine Tillion et qui est le texte le plus singulier qui nous soit parvenu des camps de la mort, Arte rend hommage le 20 avril à la grande résistante et ethnologue disparue il y a un an.
Octobre 1943, Ravensbrück. Après plusieurs mois à la prison de Fresnes, Germaine Tillion, qui a alors 36 ans, arrive à Ravensbrück, un camp de déportation destiné aux femmes. Aussitôt, elle est affublée d'un triangle rouge. Rouge, comme politique.
Entrée dans la Résistance dès 1940, elle a été une des responsables du réseau du Musée de l'Homme jusqu'à son arrestation sur dénonciation en août 1942. Dès son arrivée, cette ethnologue qui a vécu des années en Algérie pour sa thèse, continue à travailler, si on peut dire, en prenant le camp comme sujet d'étude.
Une opérette écrite cachée dans une caisse d'emballage
Elle amasse une quantité d'informations qui nourriront les trois livres qu'elle consacrera après la guerre à Ravensbrück, essentiels pour comprendre la mécanique mise au point par les nazis. Mais résister, c'est aussi se foutre de la gueule des tortionnaires et faire rire ses camarades.
Ainsi naît le « Verfügbar aux Enfers », le terme Verfügbar désignant les prisonnières corvéables à merci, « à la disposition » (« zur Verfügung ») des SS. Afin de ne pas travailler pour les Allemands, ces femmes ne s'inscrivaient dans aucun « kommando », quitte à devenir les plus mal traitées des plus mal traitées. Cela a été le choix de Germaine Tillion.
Cachée dans une caisse, elle écrira pendant dix jours cette opérette dont le titre est inspiré d' »Orphée aux Enfers », l'opéra-bouffe d'Offenbach, lui-même parodie d'« Orphée et Eurydice » de Gluck.
« J'ai écrit une opérette, une chose comique, parce que je pense que le rire, même dans les situations les plus tragiques, est un élément revivifiant. On peut rire jusqu'à la dernière minute. » (Voir la vidéo)
Quand elle quitte Ravensbrück, libérée par la Croix Rouge suédoise, Germaine Tillion emporte avec elle une bobine photographique volée et qui contient des clichés des vivisections faites sur de jeunes Polonaises. Une de ses camarades, Jacqueline d'Alincourt, prend le manuscrit de l'opérette.
C'est ainsi qu'est parvenu jusqu'à nous cet éclat de rire corrosif lancé comme un pied de nez allègre aux bourreaux. Longtemps, Tillion refuse sa publication. Qui pourrait comprendre comment des déportées ont pu rire des atrocités qu'elles subissaient ?
Enfin, en 2005, le « Verfügbar aux Enfers », accompagné du fac similé du manuscrit (ci-contre, la couverture), paraît aux Editions de la Martinière.
Une nouvelle espèce zoologique
Pour dire l'horreur tout en se moquant, pour dire la misère des déportées tout en riant, Germaine Tillion a donc inventé le « verfügbar », une « nouvelle espèce zoologique » que décrit un savant naturaliste, qui est le fil rouge de l'opérette. Le texte même, chef d'oeuvre de distanciation, révèle un vrai écrivain, dans la veine des grands fabulistes.
Et la musique ? Tillion n'a que sa mémoire à sa disposition. Elle puise dans ses souvenirs et se rappelle, par exemple, de chansons d'avant guerre, d'une mélodie de Duparc, de la « Danse Macabre » de Saint(Saëns, d'« Au clair de la Lune », d'un air de publicité. Le tout mêle musique populaire et musique classique… Dans le texte, un astérisque renvoie au nom d'une mélodie lorsqu'un air est prévu.
Les déportées participent à l'élaboration du « Verfügbar »
Comme dans le genre de l'opérette, Tillion détourne des airs d'opéra en en modifiant le texte. « J'ai perdu mon Eurydice », extrait « d'Orphée et Eurydice » de Gluck devient ainsi « J'ai perdu mon Inedienst » (« permis de repos »)
Mais seule, elle ne serait certainement pas parvenue à nourrir tout son texte de musique. C'est ce que raconte sa camarade de déportation Anise Postel Vinay :
« Les unes et les autres ont donné des idées parce qu'il y a une telle variété de chansons que c'est impossible que Germaine se soit rappelé tout ça. Il a fallu que chacune donne la chanson dont elle se souvenait, et Germaine, elle, tenait la plume. » (Voir la vidéo)
Jamais montée, cette opérette a fini par l'être au Théâtre du Châtelet en 2007, pour célébrer le centième anniversaire de Germaine Tillion. A partir de là, un documentaire réalisé par David Unger a été imaginé.
Composé des extraits de l'opérette captée au Châtelet, émaillé par les témoignages de six femmes déportées à Ravensbrück, dont Germaine Tillion, commenté par la metteuse en scène et le compositeur chargé des arrangements, il nous bascule dans un univers où le courage brave la mort, l'intelligence défie la férocité, le rire côtoie le pire.
Dans « Ravensbrück », Germaine Tillon écrit :
« Si j'ai survécu, je le dois d'abord et à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à une coalition de l'amitié, car j'avais perdu le désir viscéral de vivre. »
Dévoilement des crimes, colère déguisée en rire, coalition de l'amitié : le « Verfügbar aux Enfers », c'est bien tout cela.
► Germaine Tillion à Ravensbrück documentaire de David Unger - lundi 20 à 22h45 - Arte.
► Ravensbrück de Germaine Tillion - éd. Le Seuil - coll. Points - 517p. - 9,45 €.
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De amilcar
peureux célèbre | 12H06 | 19/04/2009 |
merci. quand on me demande pourquoi j'aime la france je parle de germaine tillion.
De eelisa
Délinquante au coin de la rue | 12H53 | 19/04/2009 |
Merci pour cet article.
J'adore cette phrase : » parce que je pense que le rire, même dans les situations les plus tragiques, est un élément revivifiant. On peut rire jusqu'à la dernière minute ».
Ne jamais oublier que c'est vrai.
De bloozmarch
13H00 | 19/04/2009 |
Le « Quatuor pour le fin du temps » de Messiaen, écrit dans un camp de prisonniers, cette opérette, entre autres, quelles leçons de courage et d » obstination face à la brutalité bornée et aveugle, face à tous ceux qui méprisent l » intelligence et la culture, suivez mon regard appuyé, et encore mon immense respect pour ces personnages si simples et pourtant hors du commun qui nous empêchent de désespérer !
à bloozmarch
De Al nasr al tair
13H19 | 19/04/2009 |
Oui, étonnant que Tillion n'est pas encore été « récupérée » par celui que suit ton regard appuyé…
Pourtant plus facile d'interpréter la parole des morts plutôt que des vivants si l'on se souvient des récupérations foireuses d'Axel kahn ou d'Edgar Morin par qui l'on sait…
De Al nasr al tair
13H13 | 19/04/2009 |
Sans doute la seule « opérette » (pour peu que l'on puisse identifier l'objet ! ) ou le texte puis le rire volent très haut au dessus du son.
Tillion : Indispensable à toute bibliothèque digne de ce nom.
De Phil2922
Retraite invalidité | 14H11 | 19/04/2009 |
En effet, le rire et la dérision sont nécessaires quand on est opprimés. Sinon c'est la colère, la violence qui l'emportent et l'oppresseur n'attend que çà pour te détruire complètement. Le message de Germaine Tillion restent d'actualité car face à la bêtise de la société actuelle, l'intelligence n'est-elle pas la meilleure résistance… ? Pas étonnant que les « décideurs » actuels la précarise de plus en plus… ! !
http://phil195829.overblog.com
De zénon denon 84
Bonne | 15H08 | 19/04/2009 |
OUI
Ne pas se faire du mal en plus du mal existant .
Merci à vous Madame Tillon .
Une question à 1000euros / Qui va regarder Arte à 22 h45 ?
Combien de personnes . ?
Pardon _ l'essentiel _ n'est-il pas
que cette émission soit diffusée _ Ainsi cela EST !
Répandre le bien .Beaucoup,beaucoup .
à zénon denon 84
De Al nasr al tair
17H05 | 19/04/2009 |
Les docs d'Arte sont en streaming pendant 7 jours ici : http://plus7.arte.tv/fr/streaming-home/1697480.html
C'est quand tu veux comme tu veux pendant une semaine : -)
à Al nasr al tair
De g47
19H50 | 19/04/2009 |
Merci pour cette info qui va me permettre de voir le documentaire.
Vraiment merci.
De Utilisateur désinscrit à sa demande
nc | 15H26 | 19/04/2009 |
Dans des circonstances moins dramatiques, il n'est plus permis de rire de tout comme le faisaient les filles de Ravensbrück : le monde est devenu d'un conformisme morose consternant.
Heureusement que la Brigade Déconnologique se fout de tout, envers et contre tout !
« Voiant le dueil qui vous mine & consomme,
Mieulx est de ris que de larmes escrire,
Pour ce que rire est le propre de l'homme.
VIVEZ IOYEUX »
Merci Germaine et ses copines !
Merci le père François… et Nathalie Krafft.
De caro
délinquante avérée | 16H11 | 19/04/2009 |
belle leçon de courage que nous donnent Germaine Tillon et ses amies co-détenues du camp de Ravensbrück. Merci.
Nous autres, hommes et femmes, nous devrions nous inspirer des ces « verfügbar » et ne plus plier l'échine.
De Etoile polaire
Bipolaire | 16H48 | 19/04/2009 |
Très bel article. Merci à vous Nathalie.
Et longue vie à Arte !
à Etoile polaire
De Oeillet rouge
rêve générale | 19H47 | 19/04/2009 |
Oui Germaine Tillion était une grande dame qui a oeuvré sa vie durant pour qu'on oublie jamais.
De la même trempe qu'elle, il y eût aussi la poétesse et femme de théâtre Charlotte Delbo à découvrir ou redécouvrir :
http://poethique.over-blog.fr/article-29424864.html
http://www.sens-public.org/spip.php ? article313
à Oeillet rouge
De Etoile polaire
Bipolaire | 19H01 | 20/04/2009 |
Le 26 juillet 2008, FranceInter a consacré une émission au sujet des partitions musicales écrites dans les camps, écrites sur tous les supports imaginables…, un homme a cherché à les rassembler : (extrait sur le site de FranceInter : Des partitions pour mémoire)
« Depuis 15 ans, un pianiste italien recherche des partitions écrites par les prisonniers et les déportés dans les camps nazis. Ces documents étaient oubliés dans des bibliothèques ou chez les familles des déportés.
Francesco Lotoro a exhumé près de quinze mille partitions, chansons, poèmes écrits sur des papiers de fortune par des musiciens amateurs ou professionnels. Il a remis à neuf tous les documents, a persuadé des musiciens et des chanteurs de se lancer dans l'aventure, a fait enregistrer sur CD ces œuvres méconnues. Grâce à son acharnement, la première Médiathèque de la littérature musicale concentrationnaire va ouvrir ses portes à Rome.
Eric Valmir a notamment rencontré les familles de certains déportés qui ont composé des musiques. Elles sont bouleversées par de telles découvertes et par la démarche de Francesco.
La vie et l'oeuvre de Germaine Tillion (ont été) présentées au Musée de l'Homme à Paris jusqu'au 8 septembre 2008.
Franscesco Lotoro (était) attendu le lundi 8 septembre 2008 à 19h au conservatoire de région de musique du Grand Nancy pour une soirée dédiée à “ la création musicale et la mémoire” - dans le cadre des Journées européennes de la culture juive ».
La photo de l'article (voir le site de l'émission) : Une partition originale de Rudolk Karel sur du papier toilette.. © RF/ Eric Valmir
Pour ceux qui voudraient en savoir plus…
Un sujet bouleversant.
De vol19
awash | 20H06 | 19/04/2009 |
Germaine Tillon a vraiment été une personnalité exceptionnelle du XXième, de celle qui nous manquent cruellement aujourd'hui.
A noter une exposition qui circule ou a circulé sur elle, Rennes, Caen, dans laquelle figure un reportage sur son opéra.
Ce reportage montrait l'implication d'une classe de collégien très multiculturelle de quartiers qui ont été impliqué comme figurants, danseurs et acteurs avec tout un dispositif pédagogique autour (les amenant à visiter les camps…) et qui montre bien l'évolution en terme de maturité des collégiens au fil du projet pour créer une oeuvre tout à fait intéressante.
Bref, une telle démarche s'est montré par ailleurs , tout à fait dans l'esprit de l'oeuvre et de la vie de Germaine Tillon… (qui fût victime dénoncée, comme d'autres, d'un épouvantable personnage… un curé)
De g47
20H35 | 19/04/2009 |
Merci à Nathalie Krafft de m'avoir fait connaître Germaine Tillon.
Continuez à ne pas dire votre dernier mot, nous avons besoin de personnes comme vous.
Merci à Rue 89 de nous avoir fait connaître Nathalie Krafft.
Avec un article comme celui là, je reprends beaucoup de plaisir à parcourir vos nouvelles.
Merci à Al-nasr-al-tair de m'éclairer sur le moyen de visualiser les émissions tardives ! Ceci dit, une diffusion à 22h45 le lundi et une rediffusion le dimanche à 6h00 du mat : même ARTE pourrait faire un effort pour que ce document passe aux grandes heures d'écoute.
Et bien sûr, MERCI à Germaine TILLON de nous montrer à travers ses engagements, son courage, son intelligence, comment il est encore possible de se battre pour défendre les valeurs humanistes et la nécessité de résister CHACUN et tous les jours pour que l'humanité ne sombre pas dans la barbarie une nouvelle fois.
De Charles Mouloud
Bras gauche de la Vénus de Millau | 11H05 | 20/04/2009 |
Quelle leçon de vie.
Réduits à l'état de bêtes, leur humanité niée, des hommes et des femmes comme Germaine Tillon sont allés chercher au fond d'eux mêmes des ressources inouies, pour survivre et résister .
Merci pour cet article.
De macjack
bûcheron | 09H35 | 20/04/2009 |
Merci pour cet article sur Germaine Tillion et sur l'information précieuse qu'elle contient (et que j'ignorais) concernant la pièce et l'émission d'Arte.
Peut-être que les lignes de force des combats de cette grande dame pourraient se regrouper dans les deux termes suivants : Vérité et Paix…
Avec elle, on est loin des ragots et des bassesses.
Une volonté farouche, une élévation exemplaire.
Un exemple, sinon un modèle
De Ella.Kechosadir
curieuse | 23H54 | 20/04/2009 |
La représentation de cette opérette a été une merveilleuse aventure pour des élèves des collèges Camille Claudel et Evariste Gallois du 13e arrondissement de Paris. Grâce à leur professeur de Musique Marie-Thérèse Massot et Nadine Clause, ils ont rencontré Germaine Tillion, participé au spectacle après avoir appris chant, chorégraphie et mise en scène, et se sont rendus à Ravensbruck.
Pour plus d'informations vous pouvez consulter leur site http://verfugbar.livejournal.com
ainsi que le blog de la Gazette du 13e (Journal de quartier du 13e) qui a consacré un article à cet évènement.
http://lagazou.wordpress.com/2009/01/02/gazette-70-une-operette-a-ravens…
De Dany-de-montreuil
20H00 | 21/04/2009 |
J'ai regardé cette émission : un vrai bonheur !
Quelle humanité ont fait preuve ces femmes, dans ce monde immonde…
N'oublions pas (en passant) que Germaine Tillion a été dénoncée par un prêtre !
En tout cas, avec Zénon et G47, je proteste contre ces programmations à des horaires plutôt fantaisistes (il est vrai qu'on peut voir-revoir sur internet, mais il y a encore des gens qui ne l'ont pas). D'ici peu, on n'aura plus que ça je le crains pour trouver une émission un tant soit peu culturelle…