
L'orchestre philharmonique de Berlin en plein « Trip to Asia »

Ils sont les rois du monde. Admirés, contestés, enviés, regardés, écoutés plus qu'aucun musicien d'orchestre. Ces rois, ce sont les membres de l'Orchestre philharmonique de Berlin qui n'avaient jusqu'à présent jamais accepté d'être filmés hormis pendant certains concerts. On les découvre dans « Trip to Asia », un film d'écorchés vifs qui nous fait voyager lors d'une tournée en Asie.
Le metteur en scène allemand Thomas Grube les a en effet accompagnés lors d'une tournée de trois semaines dans six villes en Asie (Pékin, Séoul, Shanghai, Hong Kong, Tapei et Tokyo) :
« J'ai voulu raconter le quotidien d'un orchestre. La caméra les suivait partout : à l'hôtel, dans la salle de concerts, avant et après les répétitions, au petit déjeuner, dans le bus qui les trimballait partout. Et ils se sont complètement lâchés. »
« Le son de l'orchestre émane de la friction entre des personnalités variées »
Ce qui passionne Thomas Grube, c'est la contradiction entre ces fortes individualités qui ont travaillé comme des fous pour être les meilleurs, et le fait qu'ils appartiennent à un groupe dans lequel ils se fondent complètement. Mais la musique est le dénominateur commun de ces 126 caractères si contraires ; elle est leur raison d'être, tout simplement.
« Le son de l'orchestre émane de la friction entre des personnalités très variées dans un espace très restreint. » (Voir la vidéo)
Ces dizaines de portraits d'hommes et de femmes que Thomas Grube dresse au cours du film sont autant de voyages à l'intérieur d'eux-mêmes. Avec l'Asie en arrière fond, propice au recueillement.
Aline Champion, 37 ans, premier violon depuis huit ans (c'est elle que l'on voit dans l'extrait vidéo) raconte :
« La caméra était respectueuse. Il était facile de se cacher si on ne voulait pas être filmé. Le sujet du film, ce n'est pas la musique classique, ce sont les êtres humains, sans fard. Cela ne s'adresse pas à un public averti de mélomanes. »
Jalousies mesquines, souvenirs amers, désirs de reconnaissance, moments de doute, sentiment de solitude, impression de lassitude, angoisses de la retraite, ils expriment tout avec une franchise déroutante : les rois sont nus. Et c'est ce qui fait leur grandeur.
Petite histoire d'une légende
Considéré comme le meilleur du monde (avec l'orchestre philharmonique de Vienne, ne l'oublions pas), l'orchestre philharmonique de Berlin voit le jour en 1882. A l'origine, une cinquantaine de musiciens qui, malmenés par leur chef-employeur, décident de fonder leur propre formation.
Cette prise de pouvoir originelle par des musiciens qui voulaient garder leur autonomie coûte que coûte marque toujours l'esprit -et la réalité- de l'Orchestre philharmonique de Berlin : ils choisissent eux-mêmes leur chef et les nouveaux musiciens qui intègrent le rang, participent pleinement à la gestion et aux décisions artistiques. Ainsi, le projet du film a été voté par les musiciens, et a obtenu les deux tiers des voix.
Devant ce microcosme démocratique unique, les chefs n'ont qu'à bien se tenir. Comme le dit Aline Champion :
« Les chefs passent, l'orchestre reste… »
En tout cas, ils ont toujours choisi pour les guider des maestros de très haut calibre, quitte à connaître avec eux de fortes tensions. Ils en ont eu sept depuis 125 ans :
- Hans von Bulow (1887-1895)
- Arthur Nikish (1895-1922)
- Wilhem Furtwängler (1922-1944/1949-1954)
- Sergiu Celibidache (1945-1954)
- Herbert von Karajan (1955-1989)
- Claudio Abbado (1989-2002)
- Simon Rattle depuis 2002.
Beethoven, Adès et Strauss
Six mois de recherches pour préparer le film, 126 photos accrochées sur le mur du bureau de Thomas Grube, des entretiens préliminaires avec trente-cinq musiciens…
Puis, c'est le retour en Allemagne, le visionnage des trois cents heures de rush, la relecture des trente-cinq entretiens, et l'aboutissement, au bout de deux ans, de « Trip to Asia ».
Dans les valises des musiciens lors de cette tournée, il y avait trois partitions :
- La « Troisième symphonie Eroïca » de Beethoven
- « Asyla » de Thomas Adès
- « Une vie de Héros » de Richard Strauss
Cette œuvre, comme le dit son nom, décrit la vie d'un héros (découverte de nouvelles villes, fuite, accomplissement) qui sort grandi des obstacles. Richard Strauss l'a dirigée lui-même avec l'Orchestre philharmonique de Berlin. Une longue histoire…
Simon Rattle : junkie jusqu'à la fin de sa vie
« Trip to Asia », c'est un voyage en Asie bien sûr, mais c'est aussi un voyage intérieur, avec ses bad trips et aussi ses good trips…, comme l'explique Götz Teutsh, violoncelliste solo :
« Il m'arrive certains soirs de concert de me dire : mon Dieu, je peux mourir maintenant, je ne serais plus jamais aussi heureux que ce soir. »
Tandis que pour Simon Rattle, le chef de l'orchestre le plus réputé du monde :
« Apporter sa contribution à un orchestre de cette envergure, c'est la meilleure des drogues ; je resterai un junkie jusqu'à la fin de ma vie. »
On n'invente rien. C'est dans le film.
► Trip to Asia de Thomas Grube - en salles le 29 octobre, à voir à Paris, au Reflet Médicis, 3, rue Champollion (Ve) et à Marseille, au César, 4, place Castellane.
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De compte-supprimé
Haggard | 23H15 | 29/10/2008 |
Rien que deux salles ? On fait quoi quand on est en exil dans le bas Poitou ?
Sur 7 chefs,j'en ai vu et entendu 3 diriger. Mes plus belles émotions je les dois à Abbado. Je me souviens de l'étonnement général sur le choix de l'orchestre de se confier au chef italien après les décennies Karajan et la surprise du choix Rattle. les choix de l'orchestre résument assez bien l'esprit de la formation.
à compte-supprimé
De jissé
Ingé retraité | 10H52 | 30/10/2008 |
kallikratès
Bonjour.
Karajan, aimais pas trop.
Plus qu'un « chef », c'était un « fuhrer'.
Résultat : Parfait comme une montre suisse, mais sans “chaleur'.
Un de mes plus inoubliables souvenirs : Jéhudi Menuhin dirigeant l'orchestre (Philharmonique ou symphonique ? Y'a les deux) de Varsovie pour ce qui allait être ses dernières représentions, au ‘Théâtre des Champs-Elysées’. (*)
Presque dix minutes (c'est long, montre en main) de ‘standing ovation’ unanime et méritée.
(*) ne pas confondre avec la ‘Comédie des Champs-Elysée’ où pour presque aussi cher j'ai vu Galabru se prendre pour Raimu.
Les autres comédiens lui ‘servant la soupe'.
Pitoyable.
Cordiale bonne journée.
Jissé
à jissé
De compte-supprimé
Haggard | 13H05 | 30/10/2008 |
Salut Jissé
D'accord avec toi au sujet du panzer-maestro.
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 10H18 | 30/10/2008 |
comme y'a froid et grisaille sur paname et que je suis rester sur karajan dans mon inculture musical
De Nathalie Krafft (auteur)
Journaliste | 10H35 | 30/10/2008 |
Le film ne se donne que dans deux salles, et c'est bien dommagen, je suis d'accord avec vous. Il paraîtra certainement très vite en DVD, ou sera diffusé sur Arte à un moment ou un autre.
De François René
magasinier | 13H30 | 30/10/2008 |
Et la diversité ethnique dans tout ça ! Et le multiculturalisme ! Pas un noir pas un arabe dans l'orchestre. A quand des quotats raciaux pour la séléction dans les grands orchestres classiques. Pourquoi n'y fait on pas rentrer de droit des jeunes issus des quartiers difficiles comme à Sciences Po. La musique classique ne veut pas s'adapter au monde d'aujourd'hui ou quoi ? !
Non je plaisante, vous imaginer le niveau de l'orchestre si les critères de sélection pour y entrer n'était plus l'excellence musicale mais la couleur de peau ou l'origine sociale. Mais alors ? à Sciences Po…
à François René
De Etoile polaire
Bipolaire | 21H35 | 30/10/2008 |
Et pourtant Simon Rattle a eu l'excellente idée de rassembler des jeunes issus des banlieues berlinoises défavorisées et d'amener les plus récalcitrants d'entre eux à participer à un ballet, un reportage d'Arte existe sur cette expérience d'il y a quelques années. De jeunes garçons et filles qui n'avaient pas l'habitude de saisir « à bras le corps » l'existence corporelle de leurs compagnons ni la leur s'en sont retrouvés tout retournés… transformés par cette nouvelle aptitude à aimer, un reportage plus qu'émouvant…
Voici une des traces laissées sur le net :
« Rattle gets Berlin's own Billy Elliots on their toes »
De Nathalie Krafft (auteur)
Journaliste | 00H08 | 31/10/2008 |
Le plus étonnant est que le reportage que vous avez vu sur Arte est un film de Thomas Grube, le même metteur en scène qui a fait « trip to asia » ! C'est grâce à ce ballet que vous évoquez, imaginé sur la musique du Sacre du printemps de Stravinsky, que le projet de Trip to Asia a pu naître, car les musiciens de l'Orchestre philharmonique de Berlin connaissaient déjà le travail de Grube et avaient confiance en lui. Et merci d'avoir communiqué cette info.
De Etoile polaire
Bipolaire | 09H24 | 01/11/2008 |
Un vrai bonheur que d'apprendre cela…
Le film promet quelques minutes de délicatesse pure, tant Thomas Grube a l'art de creuser la part humaine, celle qui quelles que soient les conditions de vie finit toujours par émerger.
Pourquoi les reportages impliquant de grands musiciens sont-ils toujours pleins de leçons de vie même pour les non musiciens, mystère…
De Buzhidao
Carte de presse n°343-F (oui, je sa... | 10H26 | 01/11/2008 |
Ne serait-ce pas plutôt Taipei, la capitale de Taïwan, que Tapei don je ne trouve nulle part trace de l'existence ?
De Nathalie Krafft (auteur)
Journaliste | 17H25 | 01/11/2008 |
taipei, bien sûr. Une faute de frappe !
De Ra-Fi
11H26 | 04/11/2008 |
Vu le film en présence des musiciens l'an dernier à Berlin. Ceux-ci le découvraient en même temps que nous. Visiblement émus d'être ainsi des « vrais gens » aux yeux de tous, ceux-ci ont bien confirmé le propos du film : le rapport étroit entre la qualité technique et l'expression artistique peut déstabiliser certains caractères, voire les abattre, comme cette flûtiste piccolo ou leur donner une énorme confiance quasi-prétentieuse (tromboniste blond) : c'est la preuve qu'un orchestre n'est finalement qu'une entreprise où on cherche à soutirer le meilleur de chacun, mais au bénéfice du groupe.
Donc en repartant on se dit que n'importe quel orchestre est plus humain que celui-ci, que parfois les PME font plus envie que Danone, et que HongKong c'est quand même mieux en short cycliste sur une route trempée qu'en queue de pie dans un bain de foule.
à noter qu'on dit Wilhelm Furtwängler avec un L dans wilhelm, c'est important pour wikipédier.