
Serge Gainsbourg, portrait d'un pilleur de haut vol
Puisant thèmes et mélodies chez Chopin ou Dvorak, il a su comme personne accommoder classique et « art mineur ». Extraits.

Il aurait eu 80 ans cette année. Une expo à Paris à la Cité de la Musique, une autre à Lille, racontent cet esthète touche à tout et tour à tour peintre, pianiste, pyromane, chanteur, acteur, écrivain, cinéaste magnifique qui a écrit ses plus belles chansons en se souvenant de Brahms, Chopin, Grieg ou Dvorak. Et des femmes, bien entendu.
1958. Interview publiée avec le premier disque de Serge Gainsbourg, « Du Chant à la Une ! » où figure « Le poinçonneur des lilas » :
- Si vous n'aviez pas été vous, qui auriez-vous aimé être ?
- Le marquis de Sade (réponse immédiate). Robinson Crusoé (après réflexion).
- Votre phrase préférée de Baudelaire ?
- L'étrangeté est une des parties intégrantes du beau.
- Sur une île déserte vous emporteriez…
- 7 livres : « Une vieille maîtresse » de Barbey d'Aurevilly, les poésies de Catulle, « Don Quichotte » de Cervantès, « Adolphe » de Benjamin Constant, « Les Contes fantastiques » de Poe, les contes de Grimm et de Perrault.
- 5 disques : Schönberg, Bartok, Johnnie Ray, Stan Kenton, Ray Conniff.
- 5 femmes : Mélisande, Ophélie, Peau d'âne, une manucure, Vivien Leigh. Et un blue-jean.
Tout est là : la provoc, les femmes, la musique classique (pas la plus facile). Et le blue jean…
Frédéric Chopin côtoie Sid Vicious sur un Steinway
Sur son Steinway, quelques années plus tard, un portrait de Frédéric Chopin côtoiera une photo de Sid Vicious. D'un côté, le plus romantique des compositeurs romantiques, de l'autre le plus punk des musiciens punks. D'un côté, la tradition et les exigences de la musique classique représentées par le piano et Chopin, de l'autre, la dérision, la rebellion, l'autodestruction, avec Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols mort à 22 ans d'une overdose d'héroïne.
Chopin, dont il s'est servi pour au moins trois chansons :
- « Lemon incest » (1984, chanté par Charlotte et Serge), c'est l'« Etude n°3 op.10 »
- « Dépression au dessus du jardin » (chanté par Catherine Deneuve), c'est l'« Etude en fa mineur n°10 »
- « Jane B » (1969, chanté par Jane Birkin), c'est le « Prélude pour piano n°4 en mi mineur »
Ecoutons ce qu'a fait Gainsbourg de l'original :
« Jane B », Jane Birkin
Chopin - « Prélude pour piano n°4 ». Nikolai Lugansky, piano
Rue Chaptal, chez les Ginsburg, le petit Lucien, né en 1928, entend sur le phonographe de la maison des disques de Stravinsky, Bartok, Berg, Debussy, Chostakovitch, Prokofiev, et bien sûr, Chopin…
Son père, Joseph, qui vit en France depuis qu'il a fui la Crimée avec sa mère, est pianiste et peintre. C'est ce que deviendra exactement Lucien Ginsburg, une fois qu'il sera Serge Gainsbourg. Serge, parce que ça fait « russe ». Un « a » et un « o » rajoutés à son nom, en souvenir de tous ses profs du lycée qui ont écorché son patronyme.
Une symphonie pour rompre avec Brigitte Bardot
Ecoute-t-il alors la « Symphonie n°9 dite du Nouveau Monde » de Dvorak ? En tout cas c'est le thème du premier mouvement que l'on entend dans « Initials BB » (1968), la chanson qu'il écrit lors de sa rupture avec Brigitte Bardot (le thème survient au bout de deux minutes) :
Initials BB, Serge Gainsbourg
Dvorak - « Symphonie du Nouveau Monde » (1er mouvement), Orchestre Philharmonique tchèque, Vaclav Talich (chef d'orchestre)
Il s'ennuie au lycée ; son père l'inscrit à l'Académie Montmartre que dirige Fernand Léger (Lucien, qui le déteste, l'appelle le lourd…). Il passe ses journées au Louvre à copier des tableaux de maîtres. Puis c'est la guerre, l'exode à Limoges. De retour à Paris, il entre aux Beaux Arts, tout en suivant des cours de solfège et d'harmonie à l'Ecole normale de musique Alfred Cortot. La nuit, il joue du piano dans les bars.
En 1953, il jette ses pinceaux et détruit toutes ses toiles : il ne sera pas peintre, il s'en sent incapable.
« Un soir, j'encaisse Boris Vian, blême sous les projos »
« Un soir, au Milord, je vois Boris Vian. J'encaisse ce mec, blême sous les projos, balançant des textes ultra-agressifs devant un public sidéré. Ce soir-là, j'en ai pris plein la gueule. C'est en l'entendant que je me suis dit : “Je peux faire quelque chose dans cet art mineur”… »

Cet art mineur, il a su l'accommoder comme personne avec l'art majeur, puisant thèmes et mélodies dans la musique classique. « Lost song » (1987, chanté par Birkin) emprunte à la « Chanson de Solveig » d'Edvard Grieg ; « Charlotte forever » (1986, chanté par Charlotte et Serge), c'est l'« Andantino pour piano n°5 » de Khatchaturian ; « Requiem pour un con » (Serge, 1968) pique le finale de la « Symphonie du Nouveau Monde » de Dvorak ; « Baby alone in Babylone », nouvelle chanson de rupture, cette fois avec Jane Birkin, c'est le 3ème mouvement de la « Troisième symphonie » de Brahms…
Baby Alone in Babylone, Jane Birkin
Brahms - Symphonie n°3 (3e mouvement). Orchestre philharmonique de Berlin, Wilhelm Furtwängler (chef d'orchestre)
Un sens du rythme incroyable, un sens du mot prodigieux, un sens du collage et du pastiche ébouriffant : le texte d'« Initials BB », c'est « Le Corbeau » (1845), un poème d'Edgar Poe revu et corrigé par Serge Gainsbourg. Le tout sur la « Symphonie du Nouveau Monde » de Dvorak. Et cela sonne comme du Gainsbourg. En réalité, c'est du Gainsbourg.
Comment aurait-il pu le savoir, écrasé qu'il était par ses maîtres « majeurs », ici Poe et Dvorak, alors qu'il se pensait « mineur » ? Comment n'aurait-il pas été perdu dans le dédale protéiforme de ses talents ?
De tout ça, il est mort, à 63 ans, en 1991. Dans un nuage de fumée.
► Concerts et films autour de Gainsbourg, jusqu'au 28 octobre, Rens : Cité de la Musique, Paris. Tel : : 01 44 84 44 84.
► Expo « Gainsbourg 2008 », Cité de la Musique, Paris. 21 octobre 2008 au 1er mars 2009. Tel : 01 44 84 44 84.
► Expo « Serge Gainsbourg, le Poinçonneur des Lilas a 50 ans ! », maison Folie de Lille-Moulins, 13 novembre au 21 décembre. Renseignements : 03 20 95 08 82.
►Disques : « Les Classiques de Gainsbourg » (Decca). « Intégrale des chansons » (Mercury).
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De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 17H12 | 25/10/2008 |
Pour Invalides changer à Opéra
Arts-et-Métiers direct par Levallois
Il a même osé piller le PLAN DU MÉTRO !
De Elaeudanl
00H44 | 26/10/2008 |
Et qui se souvient qu'en prison, Bonnie Parker (celle qui pillait l'ouest avec son Clyde Barrow) trompa son ennui en écrivant des poèmes ?
En voici le début d'un :
« You've read the story of Jesse James
of how he lived and died.
If you're still in need ;
of something to read,
here's the story of Bonnie and Clyde. »
http://texashideout.tripod.com/poem.html
Ressemblant, non ?
(C'était dans les années 30…)
De federicoloco
tequila, sexo, marihuana. | 02H38 | 26/10/2008 |
En Jamaïque, « Aux armes et caetera » est considéré comme l'un des plus meilleurs albums de reggae jamais produits. Chris Blackwell l'a souvent cité, et le dieu du dub, Lee Scratch Perry, le père de tous les sound systems et autres rappers, dancehall et reggaeton le mentionnait très régulièrement (je sais pas s'il continue à vrai dire). Personnellement, « L'anamour » est le plus beau texte qu'il a chanté. Si Dieu est juif, Gainsbourg est son prophète à côté de Jah Rastafari Hailé Selassié Haï.
De mechante langue
11H08 | 26/10/2008 |
« Il a su s'entourer d'arrangeurs de génie . Faut le dire . »
Excellente remarque
D'ailleurs cela me fait penser que l'apogée de la chanson francophone (fin des année 50 jusqu'a la fin des années 70) , la chanson a texte, résulte de la coïncidence miraculeuse entre des auteurs compositeurs interprètes de génie avec des arrangeurs de génie .
Quand on écoute Brel , Piaf , Ferret , Aznavour , Gainsbourg … ect .. on est autant bouleversé par les textes , la qualité de l'interprétation que par les arrangements absolument géniaux .
D'ailleurs j'encourage RUE89 a faire un sujet sur cet aspect totalement négligé et pourtant passionnant
De Blaise11
I'm hard, but I'm fair. | 11H49 | 26/10/2008 |
Oh ouiiii !
Il a pillé partout !
Jusqu'en Afrique et le répertoire du nigérian Babatunde Olatunji, maître de la percussion. Son album… « Percussions » a été réalisé en samplant les lignes de basse de Babatunde et quelques mélodies. Tout l'album est un sample et Babatunde a échoué dans sa quête de reconnaissance. Bataille juridique perdue si je me souviens bien.
On peut appliquer la même histoire pour l'album « Melody Nelson » génialement arrangée par un autre maître, Jean Claude Vannier, grand compositeur de musique de film. Gainsbourg a toujours refusé de reconnaître une parternité partagée… ainsi que la justice, encore.
Mais c'est en cela qu'on doit reconnaître un génie certain à Gainsbourg : l'art de choisir les meilleurs. Elek Bacsik (guitariste sur le sublime « Confidentiel »), Vannier, les excellents musiciens du Londres Marble Arch sur « Melody Nelson » (dont les noms ne furent même pas mentionnés sur la jacquette), Sly Dunbar & Robbie Shakespeare pour « Aux Armes », à chaque fois il réunissait des grands maîtres autour de son oeuvre et ses inspirateurs furent eux-mêmes des seigneurs. Chapeau l'artiste !