
Horatiu Radulescu, le plus inouï des compositeurs, est mort

Le compositeur franco-roumain Horatiu Radulescu est décédé dans la nuit du 25 septembre à Paris. Sa disparition va laisser un grand vide : ses œuvres, défi permanent à l'imagination, étaient de celles qu'on n'oublie jamais.
Il dérangeait. Aussi bien par son caractère que par sa musique, les deux sans compromis possibles. D'une vive intelligence, d'une culture universelle et d'une drôlerie caustique, Horatiu Radulescu ne supportait pas la médiocrité, et il le disait. Autant dire qu'il était banni des cercles bien huilés de la musique contemporaine, aux mains des courtisans en quête de prébendes.
Si sa musique, jouée dans le monde entier par ceux qui avaient compris sa grandeur, dérangeait, notamment en France, c'est qu'elle était écrite dans une langue étrangère, pour reprendre la définition de la nature du chef d'œuvre par Marcel Proust. Une langue étrangère, qui avec le temps, devient la langue commune.
Soupçonné de musique impérialiste…
Horatiu Radulescu, né en Roumanie le 7 janvier 1942, vient vivre à Paris en 1969. Il ne retournera dans son pays natal qu'après une absence de vingt trois ans :
« J'avais complètement oublié comment était la Roumanie que je portais dans mon âme, nous a-t-il confié. J'avais dédié beaucoup de mes musiques à une Roumanie virtuelle et sublimée. »
Très doué en mathématiques, il se consacre finalement à la musique et il est formé au conservatoire de Bucarest par trois grands professeurs, Tiberiu Olah, Stefan Niculescu et Aurel Stroë. Déjà, il dérange :
« J'avais écrit pour l'examen d'Etat une symphonie pour un dieu polynésien qui a créé le monde. Cela n'a pas du tout plu aux professeurs, pour qui j'avais composé une musique impérialiste… »
Avant, il avait étudié le violon avec Nina Alexandrescu, qui avait été élève de Georges Enesco et de Jacques Thibaud à Paris. Mais si c'est elle qui lui a « transmis le vrai microbe », pour reprendre son expression, l'instrument ne convient pas à Radulescu. Il sera compositeur.
L'horreur des étiquettes
Dans les années 70, il suit les cours de Cage, Ligeti, Stockhausen et Xenakis à Darmstadt et de Kagel à Cologne. De tous ces compositeurs, c'est certainement de Xenakis qu'il se sent le plus proche, exilé éternel comme lui, et aussi de Stockhausen, par sa manière de toucher au cosmos.
Ses œuvres, qui portent des noms très choisis et mystérieux - « Being and non being create each other » (deuxième sonate pour piano), « Angolo divino » (pièce pour orchestre), « Sensual sky » (pour musique de chambre), « Byzantine prayer » (pour quarante flûtistes)- appartiennent à la musique dite spectrale, même si Horatiu Radulescu détestait les étiquettes :
« La musique est la musique. Le reste est technique, secret de fabrication. On ne sait avec combien de dioxyde de carbone ou d'azote Dieu fabrique les nuages, mais ils sont beaux. »
L'homme qui adorait la beauté
Pourtant, c'est lui qui, en 1969, invente la théorie de la musique spectrale qu'il définit comme « une synthèse des Byzantins, des Hindous, des sons lui-même, de la nature » :
« J'avais remarqué que les échelles du son ne sont pas équidistantes comme sur le piano, mais qu'elles sont logarythmiques, donc de plus en plus tassées vers l'aigu.
“Avec ces éléments non équidistants, on peut créer de nouvelles harmonies, de nouvelles polyphonies, de nouvelles homophonies, de nouvelles hétérophonies. ”
Poète (il a écrit près d'une centaine de poèmes), peintre aussi, sa créativité était inépuisable et son catalogue musical est riche de cent trois opus. Il disait volontiers qu'il était “ en inspiration continue. Les idées géniales peuvent venir d'un coucher de soleil, d'une nuit étoilée… J'adore la beauté. ”
Ainsi, “Hanging Apricot”, oeuvre d'Alexander Calder, a inspiré à Radulescu son hommage au sculpteur : Inner Time II,
Un monument de la création
Pour le compositeur Eric Tanguy, qui a été son élève de 17 ans à 20 ans, la perte est immense :
“ Pour moi, il est l'égal de Bach et de Beethoven. Il est le plus grand inventeur de formes, d'harmonies et de sons depuis des décennies. C'est un monument de la création, et il a été un professeur génial.
‘C'était un enseignement à l'ancienne, comme dans les ateliers de peinture du temps de Leonard de Vinci. L'apprentissage se faisait chaque jour, c'était une immersion totale. J'ai passé quatre années entièrement avec lui. Aujourd'hui, je me sens orphelin. ’
Pour ceux qui ne connaissent pas la musique d'Horatiu Radulescu, Eric Tanguy recommande son ‘Concerto pour piano’ (1 CD CPO) et son dernier disque, ‘Intimate Rituals’, dont nous vous faisons découvrir l'Agnus Dei, une œuvre pour deux altos.
Beethoven était le compositeur dont Radulescu se sentait le plus proche. Pour lui, les 12e et 14e quatuors à cordes, les Variations Diabelli et la sonate pour piano ‘ Hammerklavier ’ étaient des sommets de l'humanité, ‘ l'Himalaya de notre psyché. ’
Quant à lui, il pensait devoir sa propre psyché de compositeur à l'humanité toute entière : ‘ Aux philosophes, aux peintres, au bordeaux, aux cigares ! ’
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De uclu
20H18 | 26/09/2008 |
Je ne le connaissais pas.
Merci !
De Jaycib
Désagrégé de l'Université | 23H09 | 26/09/2008 |
Formidable ! Un papier très bien écrit avec une illustration sonore effectivement inouïe !
De Chimulus
Dessinateur de presse | 00H34 | 27/09/2008 |
http://www.resmusica.com/article_956_cd_compositeur_cpo_horatiu_radulesc…
et merci pour votre article nathalie
De Emma T
TBBT addict. | 04H15 | 27/09/2008 |
Souvenir hélas trop lointain de Practicing Eternity : la musique de « l'inquiétante étrangeté » qu'il vient de rejoindre.
Par le site de http://www.musiquecontemporaine.fr on a accès à quelques archives sonores du Cdmc.
Un conseil aux amateurs : suivre le quatuor Arditti dans ses tournées ainsi qu'en général les programmations de musique contemporaine en ce que Paris appelle « Province », vous aurez la chance d'entendre Radulescu in live.
Merci beaucoup pour cet article Nathalie.
De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 07H34 | 27/09/2008 |
Tout de même, un compositeur inouï, ça fait bizarre… D'autant plus bizarre que, grâce à cet article très bien fait, ce dont je remercie l'auteur sans e, j'ai précisément pu l'ouïr !
à thierry reboud
De Augustus
Globe-trotteur en quête de dromadai... | 07H48 | 27/09/2008 |
Que le compositeur lui-même reste inouï, ce n'est pas grave, pourvu que ses oeuvres j'ouïsse !
à Augustus
De Emma T
TBBT addict. | 12H23 | 27/09/2008 |
Mon entendement me dirait presque inaudible dans son cas : je parle là de sa finesse qui nous fait tendre l'oreille…
De global
dirigeant | 09H10 | 27/09/2008 |
…pour info….Mauricio Kagel est mort la semaine derniere…faites un peu mieux votre travail…et portez a la connaissance du public des compositeurs de notre temps pendant leur vivant plutot que faire une necrologie !
à global
De Emma T
TBBT addict. | 10H06 | 27/09/2008 |
Monsieur GlobaltiretDirigeant, ne vous énervez pas comme ça, vous savez comme moi sans doute que ce n'est pas faute d'informations que les concerts de musique contemporaine sont déserts ou quasi, c'est parce que le public en est tout petit petit… alors que Madame Kraft nous parle de Radulescu et de son drôle de caractère n'enlève rien à la tristesse de la mort de Kagel.
Musicalement,
Emma T, Moeurs adoucies.
à Emma T
De global
dirigeant | 13H28 | 27/09/2008 |
Emma
Point d'enervement..juste le constat d'une mediocrite assez generale lorsqu'il s'agit de culture et encore plus de musique contemporaine….qu'est ce donc une societe sans creation… ? ? ?
Un post plus bas illustre cela en « yaourthant » Shubert et Hendrix…..je parle evidemment de compositeurs vivants dans la lignee de l'histoire de la musique ecrite europeenne qui construisent l'identite culturelle d'un pays, d'une civilisation !
à global
De Emma T
TBBT addict. | 14H37 | 27/09/2008 |
Ha. Alors là, je ne sais quoi dire. Je ne comprends pas bien votre concept de « compositeurs vivants dans la lignée de l'histoire de la musique écrite européenne qui construisent l'identité culturelle d'un pays, d'une civilisation ». Particulièrement la notion de « pays » et de « civilisation ». De qui parlez-vous ? Il me faudrait des noms pour comprendre, c'est sûr.
Pourquoi agressez-vous Blummy qui est peut-être en outre un charmant petit renard des sables ? Il ou elle a tout à fait raison : Schubert est beaucoup plus « facile à écouter » que Kagel et Blummy demandait juste qu'on lui indique la voix d'accès à une musique qui lui est nouvelle. Pas de quoi le traiter de « yahourteur ».
à Emma T
De Emma T
TBBT addict. | 22H21 | 27/09/2008 |
Oups Orthographe lire « Voie » d'accès.
à global
De Emma T
TBBT addict. | 15H05 | 27/09/2008 |
Ps pour Global : Paul Newman aussi est mort ce jour. Et moi j'aimais bien sa musique.
De zénon denon 84
Bonne | 09H40 | 27/09/2008 |
Ah toujours le même « problème » !
il meurt ,chaque jour ,des milliers
de gens, petits et grands, ici,
ailleurs ,partout, …
La vie n'est faite aussi …que de morts !
Alors, Honneur à Tous.
Vivants et disparus ;
Musiciens compositeurs ,ou boulanger de quartier .
De Blummy des sables
réformé | 10H20 | 27/09/2008 |
C'est tres triste cet extrait.
Y a-t-il des compositions plus joyeuses ?
En plus, ca fait un peu grincer des dents par moment, ce qui permet de decouvrir des effets « colateraux » de la musique contemporaine.
Pour les beotiens dans mon genre, ce genre de musique aurait besoin d'explication.
Là, d'écouter ca « brut », j'ai l'impression d'essayer de lire Kant dans le texte…
Schubert, Rachmaninov ou Jimmy Hendricks sont quand meme plus facile d'acces. Tout du moins je ressens une emotion en les ecoutant et pas une impression d'inconfort physique comme maintenant. Mais peut etre est-ce la volonté de l'artiste de faire mal aux oreilles pour susciter l'angoisse et le malaise…
à Blummy des sables
De Emma T
TBBT addict. | 13H36 | 27/09/2008 |
@Blummy des sables (c'est joli comme nom, c'est un mammifère ? ), alors comment dire… un peu plus joyeux ?
C'est ce type d'harmonie et le système atonal que vous trouvez étranges voire inquiètants. Histoire de commencer par le début vous pouvez tenter tranquillement les premières oeuvres pour piano de Bartok (autour des années 191O par exemple), commencer par le livre 1 de Mikrokosmos et petit à petit vous serez cuit : en une semaine, votre oreille sera aussi habituée à ces intervalles qu'aux accents de musique orientale ou indienne par exemple. C'est comme un chouette voyage en somme.
Pour Kant, c'est vachement plus compliqué de commencer par le début du commencement en une semaine ; -)
De RETRO
artiste guitariste/chanteur/travell... | 10H28 | 27/09/2008 |
C un dieux aux milles oreilles qui c eteint,dommage car ce decouvreur d'harmonie est un génie ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !
hommage des pirates ! !
De FdT
En pleine décroissance | 01H38 | 28/09/2008 |
Merci, je n'avais jamais entendu parler de cet homme.
De Bob Gilmore
musicien | 22H05 | 01/10/2008 |
merci beaucoup, chère Mme Krafft, pour votre article sur ce compositeur de génie. C'est pas souvent qu'on trouve une texte au sujet de la musique contemporaine si intelligente, si bien écrite.