A Venise, la mémoire au goût de sang de la violence au Mexique

L'installation de Teresa Margolles à Venise (P.Haski/Rue89)

(De Venise) Vous entrez dans un Palais vénitien du XVIe siècle estampillé Biennale d'art contemporain, et vous vous arrêtez, sous le choc : une immense tenture maculée de boue et de sang traverse un grand salon qui connut des heures plus riantes.

L'oeuvre, signée de l'artiste mexicaine Teresa Margolles, représente le Mexique à la 53e Biennale de Venise. Elle fait entrer, dans cette enceinte où la quête de sens n'est pas toujours la priorité, l'écho des milliers de victimes de la violence criminelle qui ravage le Mexique. Avec un titre explicite : « De qué otra cosa podriamos hablar ? » (« De quoi d'autre pourrions nous parler ? »)

Les tentures exposées comme des tableaux de la Renaissance dans le dédale de pièces du Palazzo Rosa Ivancich, situé dans une ruelle à deux pas de la place Saint-Marc, ont servi à essuyer le sang des victimes des narcotrafiquants dans le Nord du Mexique, près de la frontière des Etats-Unis.

Le sang et la boue maculant étoffes servent à nettoyer le sol du Palais vénitien

Les étoffes sont humidifiées et chaque jour pendant la durée de la Biennale, à 16 heures, le liquide qui s'en écoule, chargé de sang et de boue, sert à nettoyer le sol du palais vénitien qui les abrite. Une performance symbolique conduite face à un public muet et glacé.

L'installation de Teresa Margolles à Venise (P.Haski/Rue89)

Dans un texte d'accompagnement, Cuauhtémoc Medina, commissaire de l'exposition, souligne que le Mexique a connu plus de morts par balles en 2008 que dans toute son histoire récente : plus de 5 000 victimes de violence criminelle, des guerres de gangs ou de l'action de la police contre les narcotrafiquants, contre 2 800 l'année précédente.

Un bilan digne d'une guerre :

« Au moment où les frontières ne permettent plus de contenir l'épidémie, alors que les politiciens sont pris par l'utilisation idéologique de la peur, et que la globalisation se double d'une épidémie de violence, “De quoi d'autre pourrions nous parler ? ‘ suggère le besoin de politiser le mécontentement et le dégoût plutôt que de succomber à la stratégie d'un nouvel ordre mondial érigé sur les ruines de guerres perpétuelles et des croisades sans fin des pouvoirs.’

Teresa Margolles effectue un travail basé sur le corps humain après la mort

Teresa Margolles poursuit ainsi un travail mené depuis deux décennies sur le corps humain après la mort. Dans les années 90, elle a participé au travail d'un collectif d'artistes intitulé Semefo, l'acronyme de la morgue de Mexico, et qui est sorti de l'underground mexicain avec des oeuvres basées sur des cadavres de chevaux, des vêtements de victimes de meurtres de femmes, et de tous les instruments du travail de la morgue.

L'installation de Teresa Margolles à Venise (P.Haski/Rue89)

A Venise, le message a été parfaitement entendu, et le pavillon mexicain tranchait dans l'univers relativement aseptisé de cette édition 2009 de la Biennale. A côté de l'anarchisme de pacotille du pavillon français, l'artiste mexicaine a trouvé le ton juste pour faire cohabiter l'ambiance décatie des Palais vénitiens et l'écho de sang et de boue des rues mexicaines. A voir si vous passez dans la cité des Doges. Et à méditer.

De qué otra cosa podriamos hablar ? exposition de Teresa Margolles - pavillon mexicain, Palazzo Rosa Ivancich, Castello 4421 - Jusqu'au 22 novembre - tlj. sauf lundi - Tél : 041-52-29-855.

Photos : l'installation de Teresa Margolles au Palazzo Rota Ivancich (Pierre Haski/Rue89)

19 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de vol19

De vol19

awash | 11H00 | 13/08/2009 | Permalien

Et c'est bien ce sang qui coule, sacrificiel, des Aztèques qui fût à l'origine de la trahison de Malincha pour l'étranger, l'Espagnol, Cortès.
Octavio Paz dans son essai de 1950, le « labyrinthe de la solitude », illustre très bien l'historique de la circulation de la violence dans cette société là.
Et puis, c'est aussi un rapport à la mort, l'audelà différent, la fête des morts, la confection de ces crânes en sucre, les traditionnelles fleurs orange, et la présence dans la rue, exposés comme des meubles des cercueils le plus souvent blancs et or. Une copine m'expliquait que vers 5/6 ans, les remarquant pour la première fois, « maman, c'est joli, j'en veux un ! » Bref, ce qui construit certainement des représentations différentes que dans un pays ou l'usage c'est de la cacher… et au final de donner un sens, différent à la violence et qui sait à y consentir, du moins s'y résigner.
On se souvient moins que sous Napoléon III, la France colonisa le Mexique durant un temps, mais son émissaire finit la tête tranchée…comme jadis les victimes des sacrifices précolombiens…

Portrait de pierrejcallard

à vol19 Portrait de vol19 De pierrejcallard

www.nouvellesociete.org | 09H39 | 14/08/2009 | Permalien

80 % de ce meurtres sont liés au trafic de la drogue. Ca devrait bientôt cesser. Aussitôt que Obama en aura fini avec le lobby médical qui en laisse mourir encore bien plus aux USA. Dans un an, deux au plus tard, la consommation des drogues sauf les opiacées devrait être légale aux USA

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/06/14/mexique-drogue-et-corrup…

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/04/28/le-plus-gros-defi-dobama…

Pierre JC Allard

Portrait de Keldan

De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 11H05 | 13/08/2009 | Permalien

C'est sympa comme expo, ça doit être la première fois que regarder un tableau comporte le risque de chopper le sida, l'hépatite ou je ne sais quelle saloperie qui se transmet par le sang.
Et en plus ils laissent le sang se répandre sur le sol. J'espère qu'ils l'ont bien désinfecté avant de faire leur truc, car sinon c'est carrément criminel de leur part.

Portrait de Pierre Haski

à Keldan Portrait de Keldan De Pierre Haski (auteur)

Rue89 | 11H07 | 13/08/2009 | Permalien

Attraper le sida en regardant une oeuvre d'art, c'est post moderne comme concept ! Pour être sérieux, je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de risque avec du sang ancien : le VIH n'a guère de durée de vie en dehors du corps humain. Je ne sais pas pour les autres…

Portrait de Joson

à Pierre Haski Portrait de Pierre Haski De Joson

Savoyard des plaines | 12H48 | 13/08/2009 | Permalien

Pour l'hépatite C c'est possible… mais faut être tordu pour penser ça ! j'avoue y avoir pensé en lisant le papier (mon côté tordu, déformation professionnelle) mais vite rattrapé par votre dernière phrase, à méditer donc. Merci.

Portrait de Manu de la bas

à Keldan Portrait de Keldan De Manu de la bas

Altermondialiste light | 11H23 | 13/08/2009 | Permalien

tu te fais du mauvais sang …
mais sinon, c'est tout ce que ça t'as fait comme réaction ? ? ?

Portrait de Keldan

à Manu de la bas Portrait de Manu de la bas De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 13H01 | 13/08/2009 | Permalien

La seule je sais pas, mais c'est la première et la plus violente. Mettons sur le compte de mon éducation et de ma génération qui n'a jamais connu le monde autrement qu'avec le sida et qui ne peut s'empêcher d'associer le sang au VIH.

Il doit aussi y avoir un peu de dégoût et de répugnance en imaginant l'odeur d'abattoir qui doit y régner. Et je me pose aussi des questions sur ce qui se passe dans la tête de ceux qui ont fait ou admire ce truc.
Mais son but premier passe totalement à côté, car ce n'est pas cela qui me fera prendre conscience du véritable massacre qui se produit au Mexique.

Voir écrit « 5000 morts par an » est infiniment plus parlant. 5000 morts, c'est l'entière population de nombreuses villes de ma connaissance qui aurait fini au cimetière en l'espace d'un an.

Portrait de Joson

à Keldan Portrait de Keldan De Joson

Savoyard des plaines | 13H16 | 13/08/2009 | Permalien

Médite, Keldan, médite… ça va venir

Portrait de Manu de la bas

à Keldan Portrait de Keldan De Manu de la bas

Altermondialiste light | 13H42 | 13/08/2009 | Permalien

Déjà il me semble que le but d'une œuvre d'art est de susciter une émotion. Dans ton cas ça semble réussi… même si ce n'est visiblement pas celle cherché par l'artiste : o)
T'es donc pas insensible ! un bon point !

par contre je ne suis pas d'accord du tout avec toi sur
Voir écrit « 5000 morts par an » est infiniment plus parlant. 5000 morts
On entend ça tous les jours aux infos, et à part engendrer des réactions limitées dans le temps (de l'ordre de la demi seconde …), je pense personnellement que ça ne reste pas dans la mémoire très longtemps.
Du coup la manière me semble plus appropriée !

De même on t'as bourré le mou (à raison) à propos du sida … je suis de la même génération que toi !
D'ailleurs, t'as pas mangé de l'image choc à l'époque pour avoir été formaté à ce point ? ? ? : o)

au final… je ne vais pas bouger mon Q non plus pour les victimes de la drogues au Mexique … mais au moins je le sais …
ça change quoi tu vas me dire … effectivement …

Portrait de donpedrovich

à Manu de la bas Portrait de Manu de la bas De donpedrovich

(citoyen de république ray-bananièr... | 02H37 | 15/08/2009 | Permalien

Les « victimes de la drogues » (sic) ou les victimes de sa prohibition ?

De quoi parlez vous donc ?

A ma connaissance les victimes d'over-dose ne laissent pas de flaques de sang derrière elles, à moins que l'aiguille de la seringue soit du diamètre d'un bazooka…

Portrait de cutily

à Keldan Portrait de Keldan De cutily

étudiante | 14H35 | 13/08/2009 | Permalien

Wouaw, moi aussi j'ai grandit en voyant des sidéens à la télé et en entendant protégez vous, mais le sang ne me fait pas du tout penser au Sida quand j'en vois, au contraire, j'ai passé ma vie dans un hopital où ma mère travaillait, et pas de problème avec le sang.

Moi je me suis juste dit « alors après un meutre l'artiste accourt sur les lieux pour prendre les draps ! ».

Sinon c'est poignant, ça donne envie d'aller voir cette expo pour ressentir le poids du souvenir et de l'horreur.

Portrait de Phil2922

De Phil2922

Retraite invalidité | 13H45 | 13/08/2009 | Permalien

L'immense tenture maculée de boue et de sang représente le Mexique, mais elle pourrait tout aussi bien représenter tous les endroits de la planète où la violence, la précarité sociale se sont installées. Aux Etats-Unis, il y a une ville (je crois que c'est New-York…) où l'on préfère offrir un aller pour certaines destinations (sous certaines conditions…) aux SDF qui deviennent trop nombreux et dérangeants. Granville (Normandie) fait partie des villes de destination… !

http://phil195829.overblog.com

Portrait de CoolerMaster

De CoolerMaster

scientifique | 13H51 | 13/08/2009 | Permalien

une immense tenture maculée de boue et de sang à Venise ? sans doute pour préparer la remise du prix « Vive le cinéaste » de la Mostra en septembre à Stallone, « un cinéaste très original et plein de tendresse, même quand il ruisselle de sang ».

Portrait de Sissi of Marseille

De Sissi of Marseille

Rebelle | 16H51 | 13/08/2009 | Permalien

Merci d'avoir attiré l'attention sur l'intérêt de cette expo là car c'est souvent dense et inégal les présentations de la Biennale, même si je garde une infinie tendresse pour cette manifestation pour y avoir découvert le peintre Simon Hantaï qui y représentait la France il y a une vingt cinquaine d'années…

Comme j'ai la chance d'aller à Venise bientôt, je pourrai - de retour - après voir vu l'expo, venir dire ici ce que j'en pense…

Portrait de alberte

De alberte

Sage-femme retraitée | 18H49 | 13/08/2009 | Permalien

c » est certainement une oeuvre qui va faire date

Portrait de chambord

De chambord

21H02 | 13/08/2009 | Permalien

J'en suis revenu il y a 4 jours, quel horreur ces biennales ! ! ! ! Alors la franchement c'est pas terrible, j'aime bien la peinture et tout les styles mais cette fois……

D'ailleurs même sous 37 ° il y avait plus de monde sur la place Sao Paulo que dans les édifices religieux ou sont exposés les pseudos œuvres.

Mention zéro aussi aux couillons qui ont crépis les murs de bleu de chaque côtés du pont des soupirs ! ! C'est d'un gout…….un peu à l'image du reste ! ! ! ( exposition )

Enfin, il reste la ville merveilleuse, son architecture, et ces édifices en général.

J'ajouterais aussi que la pompe à fric fonctionne toujours aussi bien, avec une multitude d'asiatiques débarquant par groupe de 15 à 30 personnes, impressionnant. La crise est absente.

En ce qui concerne la pompe à fric , de Stresa, Vérone, Florence et donc Venise , cette dernière détient tout les records, haut la main.

C'était mon petit tour la semaine dernière.

Portrait de egide

De egide

Littéral | 23H04 | 13/08/2009 | Permalien

Oui, de quoi pourrions-nous parler ?

Des violences criminelles ?
De ces vertus viriles, fascinants miroirs de nos égarements ?

Et chaque année, depuis cette entreprise stupide au Mexique, en 1863, on fête une aventure glauque et bravache, une pitoyable escarmouche où de nombreux jeunes gens moururent.

En vain,car le cousin d'Autriche, s'il garda sa tête, il finit fusillé par un peloton d'exécution. Des gens du président Juarez.

Vous ne vous souvenez pas ? Il était très endetté. (le pays) Les créanciers très énérvés sont intervenus militairement. Les français sont restés le plus longtemps. Pour une couronne de plus, impériale, qu'on voulait refiler à un Habsbourg désœuvré.

Perdu, l'honneur, depuis longtemps.

Les hommes humiliés par leurs semblables dans des surenchères venimeuses de domination qui débouchent toujours sur une scène de meurtre encombrée de cadavres.

Ils se vengent sur les femmes
C'est l'ordinaire du Mexique et de toute la zone Amérique Centrale-Caraïbes.

C'est ainsi. On les violente de toutes les manières dans l'impunité.

Idées morbides. :

« Cadavres d'animaux exhibés dans l'entièreté immobile de leur condition ou fragments prélevés sur le corps des cadavres (comme ces tatouages d'hommes morts en prison), SEMEFO revendique, non sans une certaine fascination, la dimension esthétique d'un corps défiguré et révélé par la mort. »

« C'est comme la magie du striptease. Tant que la fille ne s'est pas complètement déshabillée, on est dans l'attente ! »

Ainsi s'exprime Teresa Margolles sur son travail et ceux du groupe dit « SEMEFO », l'acronyme de l'institution médico-légale de Mexico.

Paré des dépouilles des morts.
Au final, avec les étoffes de Guadalajara simplement suspendues après qu'on les ait trempées dans le sang des suppliciés et dans la boue des cimetières, celle des fosses communes, des parements.

Des parois inhumaines qui obèrent le présent.

Des générations de jésuites ont enseigné à l'élite du Mexique et à quelques pauvres assez doués (donc très) pour qu'on leur fasse la « grâce » d'une éducation.

Pour ce résultat ! Ça manque manifestement d'efficacité.

On a dit les Aztèques cruels de sacrifier, de ci de là, quelques virginités innocentes et juvéniles.
Quelle plaisanterie obscène !

Les clichés sont tenaces. 500 ans de colonisation, un désastre absolu et qui dure.

« Con mí trenta-trenta me voy á marchar, engrossar la fila de la rebellíon ! » Les partisans de Pancho Vila, le général furieux, chantaient ainsi.
Elle n'est pourtant pas si vieille la « maugrabine » Margolles.
Quel érotisme très scandaleux ressort de l'anathème et nous fait vaciller confusément d'horreur et de dégout :

Et si on se partageait les affaires des tués ?
Oui. On l'a fait.
C'est ainsi que les choses se passent, du pire on extirpe des beautés inconcevables.

De l'effroyable réalité, on fait une tapisserie colorée de sang humain et de la terre des champs des morts.

Notre sang d'homme, à nous, provient des plaies horribles des violences qui attentent à nos chairs.

L'œil deviendra-t-il une habitude que les mots même s'effacent ?

« Comprendre, c'est diminuer. » Gisèle Prassinos fait dire cela au Cheval qui s'adresse à un homme.

Pas très loin, un métis a le visage fermé par une moustache épaisse, sa peau est comme un cuir. Ses yeux. Quel regard !

En ce moment au Mexique, on y meurt beaucoup et pourtant, il n'y a pas de guerre. Sinon, ce qu'on appelle les guerres de gangs.

La preuve ? Dans ce genre de situation, on ne peut vraiment pas déserter. Lâche congénital ou prétendu héros, la violence vous rattrape.

Simplement, c'est l'humeur rouge de ce pays, jusqu'à l'ocre.

Je vois un drap maculé qui vient d'un cimetière, plein d'auréoles du sang des morts violemment.

Je vois un drap maculé qui vient d'un cimetière, plein d'auréoles du sang des morts violemment.

Je vois un drap maculé qui vient d'un cimetière, plein d'auréoles du sang des morts violemment.

Portrait de vol19

à egide Portrait de egide De vol19

awash | 21H01 | 14/08/2009 | Permalien

Brillant post… « sang jusqu'à l'ocre ». C'est bien celà. Bien d'accord sur l'historique et la violence des rapports de domination, allant jusqu'à détruire et même effacer les traces de la Cité, des temples…

Portrait de Job

De Job

01H49 | 14/08/2009 | Permalien

Je profite de cet article pour citer le projet Juarez :
http://www.proyectojuarez.org.mx/

C est une exposition en cours de preparation, au Mexique, qui donne carte blanche a plusieurs artistes contemporains *de sexe masculin* pour realiser une oeuvre autour de la masculinite et de Ciudad Juarez. Un des projets - de ce que j'en ai entendu - consiste a amasser au centre ville de Mexico un enorme tas de terre de Juarez, un tas qui aurait exactement le meme poids que la somme de tous les poids des filles des maquiladoras assassinees ces dernieres annees.

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