08/03/2009 à 12h47

Les nouvelles autoroutes africaines de la cocaïne

Michel Koutouzis | Consultant

En 1997, les saisies de cocaïne à destination de l’Europe transitant par l’Afrique ne dépassaient pas les 500 kilos. Dix ans plus tard, elles s’élèvent à près de 5 tonnes. Il s’agit de l’augmentation la plus constante, la plus méthodique et la plus spectaculaire, qui indique un changement de cap, de nouvelles interfaces, des modus vivendi innovants, qui s’appuient sur trois constantes.


Saisie de cocaïne au Sénégal le 2 août 2007 (Finbarr O’Reilly/Reuters)

D’une part, l’utilisation d’espaces peu contrôlés, désertiques, aux infrastructures médiocres, le meilleur exemple étant la Mauritanie. D’autre part, la combinaison de transferts allant des (classiques) grandes quantités (propres au trafic de cocaïne) à ceux, nouveaux pour la cocaïne, portant sur plusieurs centaines de kilos mais véhiculés par des petits porteurs qui livrent directement les banlieues, trafic que l’on pourrait qualifier d’ethnique. Il s’agit là d’une patente qui concernait, par le passé, le transport d’héroïne.

Enfin, en ce qui concerne l’entrée dans l’espace européen, l’utilisation des places que l’Union Européenne qualifie « d’ultrapériphériques », leur octroyant un statut douanier et portuaire proche de celui des ports francs. Les Canaries, proches du Maroc et de la Mauritanie, en sont le meilleur exemple.

Les espaces ultrapériphériques et les pays ultrapauvres sont parallèlement utilisés pour le blanchiment d’argent issu de ce même trafic. Ce dernier point est important. Il participe de deux phénomènes qui ont leur importance : en ce qui concerne les régions ultrapériphériques le blanchiment stimule la corruption au sein même de l’Europe, faisant de ces espaces des lieux de non droit. Pour les pays comme la Mauritanie et le Maroc, cela implique la participation de structures informelles de transfert d’argent qui côtoient les réseaux islamistes.

Le long de l’ancienne route du sel saharienne

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Les cartels latino-américains restent toujours actifs : rien qu’en 2008, 3,2 tonnes de cocaïne ont été saisies le 7 février au large de la Guinée-Bissau, sur le « Junior », un bâtiment battant pavillon panaméen ; 2,5 tonnes ont été saisies le 29 janvier au large du Liberia sur le Blue « Atlantic », un bateau de pêche.

Cependant, parallèlement aux axes classiques et directs qui, partant des Amériques utilisent les pays du Golfe du Gabon et plus généralement ceux de l’Afrique de l’Ouest, deux nouvelles tendances apparaissent : des grandes cargaisons de cocaïne à destination transitaire de la Mer noire (principalement l’Ukraine) sont chargées dans des bateaux de pêche profonde, transbordés au niveau des Canaries et déchargés sur la côte mauritanienne pour enfin prendre la « route du sel » saharienne, les ex-territoires du Sahara espagnol et le Maroc.

Ainsi, les Canaries deviennent non seulement un point d’entrée dans l’espace Schengen, mais aussi un lieu de transit vers la Mauritanie et les ports méditerranéens qui s’étendent depuis le Maroc jusqu’en Lybie. La route est longue mais sécurisée, et c’est là l’essentiel. La Méditerranée devient à nouveau un interface de taille, touchant les ports français, espagnols, italiens, grecs, albanais, croates et slovènes, sans pour autant utiliser la fameuse « route des Balkans ».

Un tiers des passeurs arrêtés à Roissy sont Africains

Ces réseaux rejoignent en Mauritanie d’autres, plus classiques, qui font soit le chemin inverse depuis la Mauritanie vers les Canaries soit continuent leur chemin vers le Maroc ou les aéroports européens. Désormais, un tiers des passeurs arrêtés à Roissy sont d’origine africaine. Mais tandis que, pendant les décennies 80-90, la majorité était constituée de Nigérians, aujourd’hui la palette s’est diversifiée (Côte d’Ivoire, Mauritanie, Sénégal, Niger, Guinée et Guinée Bissau, Cap Vert, etc.).

Même si le modus operandi entre le trafic des êtres humais et celui des drogues est différent, il commence à être complémentaire. En effet, les passeurs utilisent le fait que tous les regards sont tournés vers le trafic d’êtres humains, pour passer ailleurs mais en même temps la cocaïne. On opère de la sorte aux Canaries, à Lampedusa, à Malte, mais aussi en Méditerranée orientale (îles grecques, ports de Durrës, de Vlorë -Albanie- de Rijeka -Croatie- et côtes italiennes, Slovénie).

Malgré la pauvreté des moyens mis en place en Mauritanie les saisies sont impressionnantes et indiquent surtout l’importance du trafic. Le port de Nouadhibou en est l’entrée principale, avec deux saisies en 2007, une de 625 kilos (voie aérienne) et une autre de plus de 800 (voie maritime ?).

Le trafic s’appuie sur les différents géopolitiques et frontaliers

Cependant, les statistiques, comme tout le reste, ne sont pas fiables. Entre la saisie et la destruction d’un des lots plus de 200 kilos ont disparu. Il est vrai qu’un des suspects était Sidi Mohamed Ould Haidalla
, fils de l’ancien président Mohamed Khouna Ould Haidalla, ce qui permet pas mal de manipulations et l’utilisation du « problème sahraoui » où sont sensés s’être refugiés deux autres suspects de nationalité française.

Une fois encore, les différents géopolitiques et frontaliers permettent la mise en place de réseaux solides et le sacrifice de ceux des opposants potentiels. L’Algérie, le Maroc, la Mauritanie le Polisario, la révolte touareg participent au problème et pas à sa solution.

Au contraire. La protection politique et le cloisonnement des réseaux « ethniques » multiplient les filières verticales qui vont jusqu’à la distribution et qui sont aussi un moyen de financement important des « causes oubliées ».

Ce n’est donc pas un hasard si les hubs de distribution ethniques des quartiers sont désormais alimentés directement, aux dépends des « circuits courts » alimentés par Londres ou Amsterdam. De l’autre côté de la chaine, dans les pays transitaires africains règne l’impunité. Et ce pour deux raisons.

Le système judiciaire n’était pas prêt pour une telle « invasion ». Mais surtout, les sommes engagées dans ces pays dévastés (Mauritanie, Guinée Bissau, Cap Vert, etc.) court-circuitent toute velléité d’Etat de droit et achètent les consciences des plus hautes autorités des Etats.

On observe parallèlement le même phénomène dans les pays de la SADC
et de l’Afrique de l’Est, mais cela est une autre histoire…

Photo : Cocaïne destinée à être brulée au Sénégal le 2 août 2007 (Finbarr O’Reilly/Reuters)

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  • AlexG2008
    AlexG2008
    temporaire
    • Posté à 18h46 le 08/03/2009
    • Internaute 62913
      temporaire

    La drogue c’est vraiment la merde...
    enfin, surtout quand y’en a plus.

  • MichelKoutouzis
    MichelKoutouzis
    Consultant
    • Posté à 19h21 le 08/03/2009
    • Internaute 65768
      Consultant

    La région « ultra-périphérique » est un statut de l’Union européenne qui déffinit les territoires d’outre mer (La Guadeloupe est, pour l’UE, un territoire ultra-périphérique). Ayant ce statut, ces territoires ont des avantages fiscaux et autres, comme par exemple pour les Canaries une « zone de developpement portuaire » proche du port franc et défiscalisé. Ce statut regional est sencé remplacer la disparition des ports francs traditionnels. Mais a comme coséquence la multiplication des zones et des ports défiscalisés. En effet, les pays ultra-pauvres c’est un néologisme stylistique mais qui reflète bien la réalité (surtout si on parle de la Mauritanie). Pour le reste, j’ai l’intention une prochaie fois de parler de l’Afrique de l’Est.
    Je ne pense pas que l’on ne sait rien ou que l’on ne nous dit rien. Le drame est que, quoi qu’on dise, et quelles que soient les informations qui voient le jour (surtout en ce qui concerne les grands axes trafiquants et le blanchiment), il ne se passe pas grad chose...

  • Keldan
    Keldan répond à Pierrrrre
    Now future & karpe diem
    • Posté à 21h48 le 08/03/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Le problème ce n’est pas ceux qui consomme, mais ceux qui ne consomme pas. Si il n’y a que des drogués, la drogue ne sera plus un problème...

  • youmed
    youmed
    Etudiant
    • Posté à 23h06 le 08/03/2009
    • Internaute 72061
      Etudiant

    Le gouvernement de la Sierra Leone s’est séparé de son Ministre des Transports et ce dernier est actuellement mis en examen après l’atterrissage et l’abandon d’un avion rempli de cocaïne sur l’aeroport international.

    Après l’enquête des autorités locales et du FBI, on découvre que ce monsieur (en fonction depuis quelques mois) disposait d’un compte en Grande Bretagne alimmenté à la hauteur de 250 000£. Une somme qu’aucun haut fonctionnaire du pays ne risque de toucher comme salaire pendant toute une carrière.

    Donc le blanchiment d’argent ne concerne pas que les pays que l’on site souvent en exemple. Les banques trouvent leur compte et versent des impôts à nos gouvernements. Ce type de traffic se fait qu’en reseau et certains qui crient au scandale y font partie.

    (Pour ceux qui aiment la fiction, la Saison 4 de Weeds évoque ce thème en partie)

  • cabral amilcar
    cabral amilcar
    peureux célèbre
    • Posté à 12h50 le 09/03/2009
    • Internaute 29973
      peureux célèbre

    j’entends cette rengaine de la coke en guinée bissau depuis longtemps, et les raisonnements et autres preuves floues des consultants et autres experts me laissent songeur, aucune preuve, les tonnes de cocaïne on ne les voit pas, l’argent en guinée bissau on ne le voit pas, pas plus que les sud américains, tout ça me semble une gigantesque arnaque médiatique qui fait que tout le monde parle de ce que personne ne connait, moi je ne dis qu’une seule chose, s’il y avait tant de cocaïne en guinée bissau ça se verrait, de l’argent coulerait à flot dans quelques coins du pays

    j’ajoute que pour voir si il y avait quelque chose de vrai dans cette vaste fable je suis allé voir dans google vidéo ce qu’il y avait sur ça, j’ai tapé bissau cocaine, et je n’ai pas été déçu, j’y ai trouvé le reportage le plus drôle que j’ai vu depuis longtemps, entièrement de nuit avec une lampe de poche sur les yeux défoncés de la journaliste américaine, reste à savoir si elle a trouvé sa conso sur place -ce dont je doute fort - ou l’a amené dans ses valises, en tout cas le reportage vaut le détour dans le style bidouillage intense mais de nuit, très drôle mais peu convaincant

    enfin la question se pose de savoir pourquoi cette intox est diffusée avec une telle insistance, je ne vois qu’une explication :
    les cartels sud-américains préparent le terrain pour une éventuelle implantation en vue d’une ouverture des frontières sud de l’europe, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui, donc les trafiquants aidés d’une kyrielle de journalistes enthousiastes et exaltés tracent les chemins futurs du trafic, belle prévoyance.

    notons aussi pour le financement cette phrase-ci par exemple : « Pour les pays comme la Mauritanie et le Maroc, cela implique la participation de structures informelles de transfert d’argent qui côtoient les réseaux islamistes. » C’est le genre d’affirmation sans preuve qui semblent pour le moins fantaisiste, c’est du story telling tricoté vite fait, je pourrais reprendre phrase par phrase toutes les imprécisions, les amalgames, les ignorances, les raccourcis, qui distinguent une info bidouillée d’une enquête sérieuse et recoupée, là je vois beaucoup de délires qui fonctionnent plus ou moins sur le papier mais qui s’effondrent si on confronte les élucubrations des consultants et les réalités de terrain.

  • said sellali
    said sellali
    cadre à nantes
    • Posté à 13h43 le 09/03/2009
    • Internaute 25979
      cadre à nantes

    Il serait bon de s’informer Monsieur le consultant avant de mettre le Maroc dans le même bateau que la Guinée-Bissau ou la Mauritanie.
    En effet, le Maroc est un pays avec des institutions solides qui n’a que peu à voir avec les Etats faillis que sont la Guinée Bissau, la Sierra- Leone ou la Guinée.
    D’ailleurs, les trafiquants de drogue ont décidés de passer par l’Afrique de l’Ouest car ils ne peuvent plus passer par le Maroc qui est verrouillé et ultra sécurisé.
    Ainsi,j’en veux pour exemple la baisse de 50% de la superficie de cannabis de 2003 à maintenant-60000 hectares contre 135 000-au royaume chérifien qui est une performance impressionnante reconnue par tous les organisations internationales anti-drogue(unodc).Donc votre Maroc bashing est à tout le moins étonnant.

  • Green-Sky
    Green-Sky
    Citoyen social-démocrate à Paris (...)
    • Posté à 16h34 le 09/03/2009
    • Internaute 20994
      Citoyen social-démocrate à Paris (...)

    Et il n’y a pas que la cocaïne... L’Afrique de l’Est est depuis quelques années une zone de transit de l’héroïne afghane allant vers l’Europe, et l’Afrique de l’Ouest commence à le devenir aussi.

    Les Etats africains ont longtemps négligé de lutter contre le trafic de drogue, considérant que ce n’était qu’une question de transit pour eux, donc pas un problème de santé publique. A ce cynisme apparent, s’ajoute le fait que le transit de la drogue génère des capitaux dans des économies qui en manquent...

    Hélas, le transit de la drogue a aussi généré une consommation locale, et cela devient directement une question de santé publique dans des Etats faibles qui n’ont pas beaucoup de moyens pour prendre des mesures... si tant est que l’entrisme des cartels de drogue dans les services régaliens de ces Etats (sommet de l’Etat, police, gardes-côtes, douaniers, armée...) le permette.

    Tout indique malheureusement que la drogue va s’ajouter aux nombreux fléaux importés contre lesquels l’Afrique va devoir se battre... : -(