Clairoix : mon journal en images des « Conti » en lutte

Un éducateur et syndicaliste de la région de Clairoix tient le journal de lutte des Continental promis au chômage.

Légende (crédit).

Jeudi 12 mars

Les salarié(e)s de Continental désertent leur poste de travail, aussi brutalement que la nouvelle de fermeture est tombée sur leurs vies et celles des habitants de la région.

Depuis quelques mois la menace d'une perte massive des emplois (1200 personnes) alimentait les conversations, mais une déclaration écrite de maintenir le travail jusqu'en 2012, de lourds investissements dans la recherche, du matériel et une ligne de production pouvaient assurer aux salariés que la fermeture du site n'assombrirait pas ce printemps.

Légende (crédit).

Pourtant, dans ce monde où règne, impitoyable et déshumanisé, le capitalisme financier, dans ce monde du « tout est possible » pour les maîtres, seigneurs et fortunés, une décision a été prise par la direction du groupe, sans considération aucune de l'humain :

« Le site de production de Continental-Clairoix aura cessé toute activité d'ici l'automne 2010 »

En même temps qu'elle annonçait le même sort aux ouvriers du site de Hanovre.

Alors, « en bas », la colère rugit. C'est d'abord la direction du site qui subit les foudres des salariés. C'est aussi les délégués et élus de l'organisation syndicale signataire de l'accord de passage aux 40 heures hebdomadaires qui devait « sauver » les emplois jusqu'en 2012.

Enfin c'est le politique, et le 12 mars les ouvriers en cortège parcourent le trajet qui les mène à l'hôtel de ville de Compiègne et exigent d'être reçus par Philippe Marini, sénateur-maire et ami du Président Sarkozy. (Voir la vidéo)


Le miracle n'a pas eu lieu. Tout blindé d'importance et de prestige qu'il soit, monsieur le sénateur-maire n'a d'autre solution et conseil à offrir que… « Gagnez du temps » ! Alors les salarié-es bloquent les accès à l'usine.

Légende (crédit).

En A.G., ils décident de mener la Lutte. « Rien ne doit sortir ! Rien ne doit entrer ! » Le siège de l'entreprise s'organise. Des commerçants locaux apportent leur soutien. Des élèves des écoles primaires préparent des gâteaux en classe et les apportent à l'usine.

Il s'agit de canaliser les angoisses perceptibles dans les familles, les mômes s'inquiètent, comprennent que quelque chose de grave pénètre dans leurs routines.

Matin du vendredi 13 mars

A l'Union locale siège la réunion de préparation du mouvement de grève et de manifestation du 19 mars. Continental est au coeur de la discussion.

Lundi, c'est le comité central d'entreprise (CCE) à Reims. Probablement la direction va proposer d'ouvrir les livres IV et III (procédures légales préalables à un plan social). Il ne faut pas aller au-delà du livre IV, qui entraine la nomination d'un expert. S'ils ouvrent le livre III, ils font un pas de plus vers la fermeture, ils attaquent les négociations sur les conditions financières des licenciements… Et là c'est mort. Quasi sûr.

Sur place, tout est mis en oeuvre pour que rien ne passe. Néanmoins la direction demande aux délégations l'autorisation de sortir une commande pour un fabricant automobile, demande rejetée.

Légende (crédit).

Entre syndicats, des tensions sont perceptibles. L'inter-syndicale semble fragile. Les salariés divergent dans la conduite à tenir. Certains soutiennent qu'il faut négocier le « max » de pognon et partir », d'autres qu'il ne faut lâcher aucun emploi.

L'atmosphère est lourde. Quelques-uns ont fait des excès de boissons. Les cadres restent en retrait, invisibles. Les élus de communes environnantes viennent saluer et encourager les salariés.

Dans les ateliers règne ce curieux et pesant silence des machines. Quelques salariés isolés arpentent le vide ou préparent des banderoles et pancartes. On attend maintenant le CCE.

Le Comité de lutte prépare cette journée. Il faut des cars. 18 seront disponibles.
Une délégation de salariés investie le Carrefour et obtient du directeur des denrées alimentaires.

Légende (crédit).

Lundi 16 mars

C'est finalement douze cars qui partent tôt le matin pour Reims, où se déroulera le CCE. Seul un drapeau flotte au-dessus des salariés restés sur site et de la population venue en soutien.

Légende (crédit).

Sans surprise cette réunion est un échec. Sur les radios, on apprend que la direction allemande a déclaré qu'elle ne reviendra pas sur sa décision. A Reims, les salariés sont trop en colère pour accepter une discussion stérile. (Voir la vidéo)


« Trahison ! » ce seul mot résume le déplacement et la situation dans laquelle se trouve les « Conti ». Les délégués font leur possible pour expliquer les conséquences de ce fiasco et la conduite à tenir. (Voir la vidéo)


La visite d'une délégation de conseillers régionaux est annoncée. Devant l'usine, c'est l'attente dans une rage communicative. On attend de pied ferme « la délégation de l'UMP venue pour débuter sa campagne… »

Légende (crédit).

Et l'on décide de couper la voie ferrée pour marquer le coup et exprimer la colère à son comble.

Légende (crédit).

La voie libérée après une demi heure de blocage, la délégation du Conseil régional arrive sur le site de l'usine… (Voir la vidéo)


Avec un message aux salariés : « Ne politisez pas ce débat. Ce n'est pas une question de Droite et de Gauche… » (Voir la vidéo)



Les heures qui suivent seront réservées aux préparatifs de la manifestation de jeudi. Les salariés décident qu'ils rejoindront le rassemblement à pied en passant dans la zone industrielle pour emmener avec eux les ouvriers des autres boites.

Le temps s'écoule sous le soleil. On parle beaucoup des conséquences de cette fermeture annoncée sur le bassin d'emploi de la région, sur les familles, sur l'avenir, sur la santé psychologique, sur les ressources de vie. On évoque les bons salaires, la bonne ambiance.

Les rangs se sont soudés et l'intersyndicale tient bon. Le Comité de lutte accueille non seulement les syndiqués des différentes organisations mais aussi les non-syndiqués.
Déjà, les hommes se projettent vers ce qui leur est promis : le chômage. Inquiets, ils comparent leurs vies avec ce qu'elles pourraient devenir :

« Aujourd'hui ça va encore, on est là entre nous… Mais quand on sera au chômage ? … Isolés dans nos familles… »

Peu à peu, ils parlent des crédits de leur maison. Racontent la vie dans les ateliers, la comparent à d'autres expériences professionnelles bien pires. Ils sont là, devant cette usine qui ne produit ni bruit ni fumée.

Légende (crédit).

Jeudi 19 mars

Grandiose ! On dit « 15000 personnes ». Aucun débordement. Aucune casse. Aucune violence. Du bruit et de la fureur. (Voir la vidéo)


On a la volonté d'en découdre avec une politique gouvernementale et présidentielle qui n'a de cesse de casser les acquis des travailleurs, de casser les services publics, de nier les besoins et attentes de la population, de ne rien faire pour interdire des licenciements qui broient des vies au seul profit de riches toujours plus riches, de supprimer les droits qui protègent les salariés… et qui ignore le peuple avec arrogance et mépris.

Légende (crédit).

Vendredi 20 mars

Un lendemain. Mais aussi un rendez-vous pour une assemblée générale à 10h00.
Petit à petit les « Conti » reviennent sur le site de leur galère. Fatigués mais pas abattus.

Légende (crédit).

Un véhicule du supermarché d'une commune voisine dépose un don de ravitaillement et s'éloigne.

On se félicite de la journée d'hier, qu'il n'y ait eu aucune casse, que la manifestation se soit déroulée avec dignité et détermination.

On se demande que faire maintenant. On parle à nouveau de « ramasser ce qui est encore possible ». On salue les autres manifestants d'avoir été derrière les Conti. On dit qu'il ne faut pas se replier sur l'unique problème Continental, qu'il faut mener la lutte sur tous les fronts, qu'il faut rassembler, que si les salariés des autres boites et du public ont montré leur solidarité il faut que les « Continental » soient solidaires des combats menés partout sur le secteur.

Légende (crédit).

On dit qu'il faut se battre pour que les politiques de ce pays changent. On dit que l'argent des indemnités de départ ce n'est pas la solution, que ça ne résoudra rien à l'avenir qui se prépare. On commente les journaux, la déclaration du Premier ministre Fillon, la politique générale menée par Sarkozy.

On parle « santé », chômage, on fait le lien avec les deux.
On évoque lundi : la reprise du travail. On dit que l'envie n'y est plus, que l'ambiance va être très spéciale, qu'il n'est plus question de rendement. On dit qu'il ne faudra surtout pas qu'un chef s'autorise des remarques.

On se rappelle la vie dans l'entreprise avant l'annonce de fermeture. On se demande comment travailler ici sera encore possible…

Légende (crédit).

Avant l'AG, à l'écart, le Comité de lutte se réunit devant les locaux syndicaux.
On se félicite d'avoir retrouvé un document qui engage la direction à assurer le travail jusqu'à fin 2012, et à ce que la fermeture de l'usine se réalise sereinement.

On évoque le PSE (Plan de sauvegarde de l'emploi) et ses 60% du net pendant vingt mois… On dit qu'il ne faut pas qu'il commence dès le 31… Le délégué syndical reprécise le cadre, encore et encore. On parle de la journée de mercredi, du « rendez-vous » avec Sarkozy, du fait que l'on devrait avoir un train, et que s'il n'y a pas de train il y aura des cars, puisque du pognon on en a (environ 90000 euros donnés par le conseil général, le conseil régional et des entreprises locales).

Légende (crédit).

On décide de la création d'une association loi 1901 pour ouvrir un compte au nom du Comité de lutte, on obtient des volontaires pour composer le bureau et s'occuper de cet argent. On décide d'organiser un grand « barbeuk » dimanche, avec la musique et tout le toutime. On pense à s'occuper et à se faire voir… On sait qu'ici il y a beaucoup de motards.

On parle du soutien à ses salariés d'une boite voisine mis en justice par le patron en raison de la grève d'hier, et qui comparaissent dès cet après-midi…

Et le Comité de lutte se dirige vers la guitoune pour tenir l'Assemblée générale. (Voir la vidéo)


Ailleurs sur le Web

4 commentaires sélectionnés

Portrait de Emma Indoril

De Emma Indoril

Nérévarine | 22H35 | 21/03/2009 | Permalien

Une idée à transmettre aux « Conti » :
Faites comme les Lipp ! ! L'outil de production vous appartient, ce que vous produirez vous appartient, produisez, vendez, payez vous, et pas un sous aux patrons !

ce commentaire s'applique d'ailleurs à tous, qui vont perdre leur gagne-pain, par la faute de quelques parasites appelés actionnaires !

Les Lipp ont montré la voie ! Ont peu se passer de patron, on peu se passer d'actionnaire ! les seul dont on ne peu pas se passer, ce sont les ouvriers, les travailleurs !

la preuve : tout les patrons en ont ; -) pour faire à leur place, le boulot qui risquerais de salir leur beau costume.

ce dernier commentaire ne s'applique évidemment pas à tout les patrons artisans de France, patrons-ouvriers, au fournil, les mains dans la gamate ou dans le cambouis, qui après une longue et dure journée de travail, au coté de leurs employés, doivent rempiler…

Artisan, mon ami, mon frère, mon semblable, toi qui fait du mieux que tu peux, qui donne le meilleur de toi même en toute circonstance, toi qui rame contre vent et marée, par amour de ton metier, que Saint Frusquin te soutienne, et que Mercure t'épargne, dans cette tempête qui s'annonce, que Saturne te préserve du mauvais sort, et que le diable étouffe tout les profiteurs, les actionnaires et les grands patrons interchangeables !

Portrait de nemo3637

De nemo3637

Déchoukeur | 23H36 | 21/03/2009 | Permalien

Bravo les « Conti ». Pa molli.
Je me demande quand même si on va continuer à appeler les gens par le nom de la boite où ils travaillent. Quand une célèbre entreprise de serviettes hygièniques va se mettre en grève j'espère quand même qu'on ne va pas nommer les salariés du nom de la marque… Un détail, certes.

Portrait de piecam

De piecam

trav_ind | 14H05 | 22/03/2009 | Permalien

Trouvé sur le site de l'APEC :
« Former les hommes et les femmes de l'Entreprise à s'adapter de manière permanente et devenir ainsi les acteurs du changement, et l'une des clés de la différenciation concurrentielle.
Etablir des synergies inter-générations au travers de la connaissance et de l'expérience : Formations en alternance, apprentissage, jeunes talents…
Optimiser la mobilité au niveau Société et Groupe, développer la culture Internationale.
Identité de l » Entreprise :
Siret : 380 110 304 00033
Nom : CONTINENTAL France SNC
Unité de production :
Lieu-dit « Le Bac à l'Aumône »
BP30539 Clairoix
60205 Compiègne »

Sans commentaires. Simplement : « De qui se moque-t-on ? »

Clairoix n'est pas une usine nouvelle :
1931 : Fondation de la Société du Pneu Englebert.
1936 : Achat de l'usine de Clairoix en France.
1938 : Sortie de la première chambre à air de l'usine.
1939 : Sortie du premier pneu.
Non, ce n'est pas un détail qu'on appelle les salariés par le nom de la marque. Il y a eu les Lip, les Levi's, les Metaleurop, …
Même s'ils sont payés des clopinettes et le travail difficile, ceux qui portent la culture et l'histoire de leur entreprise indissociables de celles de la région, se sont les ouvriers et non les dirigeants et les actionnaires.
Pour ces derniers, elle ne représente qu'une source de profit, rien de plus.

Portrait de Bête à part

De Bête à part (auteur)

parmi nous autres. | 07H52 | 23/03/2009 | Permalien

.

Lundi.
Comme un lundi ? … Assurément pas.

Il faudrait parler d'autre chose. En attendant le train.
Pour Paris. Mercredi.

J'ai reçu ça :

________________________________________________________
> Objet : Fw : un petit message d'un officier de la gendarmerie de la Drôme

> Sujet : : Déplacement de l'Empereur SARKOZY 1er à Valence (Drôme)
>
> Ce mardi 03 mars à 11h00, l'empereur SARKOZY était chez nous, dans la Drôme. A
> l'heure des économies, à l'heure où il faut se serrer la ceinture, il aura
> encore « claqué » des millions d'euros pour sa propagande ! ! !
> 1265 gendarmes déployés ! ! ! Oui, vous avez bien lu 1265 !
>
> Nous montons la garde 24h/24 à l'aérodrome de Chabeuil et à la gare TGV. Son
> altesse ne voulant pas venir en Falcon république, il vient en Airbus (plus
> spacieux et nettement plus « digne » de son rang, du moins le pense-t-il).
> Seulement, il n'y a pas de rampe pour le faire descendre de l'avion ; ce
> n'est pas grave, on en fait venir une, vite fait, par convoi exceptionnel
> depuis Lyon ! ! !
> Ce soir, je prends le boulot à 19h30, jusqu » à demain 15h30… C'est ma
> troisième nuit ! Pour ne pas être gêné, l'Empereur aura la voie rapide
> Valence/ Romans coupée dans les deux sens pendant 30 mn. 60 voitures
> d'usagers de la SNCF (sur son passage) seront mises à la fourrière. Si jamais
> il y avait un contretemps, ce ne serait pas grave : un hélico Puma est tenu à
> sa disposition ainsi qu'un hélico Gazelle en appui….
> Il va donc aller faire le beau sur deux sites (Ecole de Chatuzange-le-Goubet
> et salle polyvalente d'Alixan) et pour se faire mousser, il a invité 3000
> (TROIS MILLE) personnes à un petit vin d'honneur avant de remonter dans son
> avion à 14h00. Je vous laisse faire le calcul de la facture à l'adresse des
> contribuables que nous sommes…
> Dire que la France est au bord de la faillite et lui, il nous met une balle
> dans la nuque !
>
> En 26 ans, j'en ai fait des services de ce genre (sous Mitterand et sous
> Chirac) mais jamais je n'ai vu un tel déploiement et surtout un tel coût !
>
> Pour info, c'est une évidence, mais il est bon de le dire… au moindre
> sifflet, au moindre tag, à la moindre banderole hostile, le préfet saute
> ainsi que le Commandant de Groupement de gendarmerie….Pauvre France, nous
> sommes tombés bien bas avec un tel imposteur !
>
> Bonne nuit à tous. Je suis non seulement éc¦uré mais révolté que tant d'argent
> soit claqué et que mes voitures de service affichent 250.000 km au compteur…
>
> Signé : Un vieux commandant militaire de la Gendarmerie, qui en a pourtant vu
> d'autres et c'est peu de le dire.
 »
_______________________________________________________

à vérifier.
Et ça fera causer…

Un p'tit mix d'encouragement : http://www.megaupload.com/ ? d=WKE7QG4H
(Pour celui qui ne sait pas, il faut entrer dans le rectangle blanc les trois lettres majuscules et le chiffre, en haut à droite, cliquer sur « télécharger », attendre que s'écoulent les 45 secondes et lancer le « téléchargement régulier »…)

J'entends ce matin sur Inter par voix d'un délégué syndical comment sera dur cette journée, et aussi la détresse qui envahie déjà certains salariés.

Quel courage il faudra ! !
.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code