23/02/2010 à 19h15

Didier Migaud épinglé par sa chambre régionale des comptes

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

Il va diriger la Cour des comptes mais à Grenoble, ses choix financiers sont critiqués dans un rapport révélé par Eco89.


Didier Migaud avec Christine Lagarde à l'Assemblée nationale, lors de travaux parlementaires (Benoit Tessier/Reuters)


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Curieuse situation : le député socialiste Didier Migaud a été nommé mardi matin à la tête de la Cour des comptes, alors que la chambre régionale des comptes (CRC) de Rhône-Alpes a rendu il y a quelques semaines un rapport pointant la gestion parfois hasardeuse, le recours à des emprunts toxiques et les finances dégradées de la communauté d'agglomération de Grenoble, qu'il préside. Joint par Eco89, Didier Migaud conteste cette interprétation.

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Ce rapport définitif (il tient compte des observations du président) pour les années 2003-2007, dont Eco89 a obtenu copie, a été présenté en conseil de communauté le 12 février, après le report de la séance du 29 janvier pour une « erreur administrative ».

Le rapport souligne de nombreuses qualités dans la gestion de Didier Migaud en tant que président de la communauté d'agglomération de Grenoble Alpes Métropole, communément appelée « la Métro ».

Ainsi, « s'agissant de la fiabilité de ses comptes, la démarche innovante adoptée et inspirée de la Lolf [dont Migaud est considéré comme l'un des “pères”, ndlr] peut être notée, de même que les taux satisfaisants de réalisation des prévisions budgétaires ».

Des procédures « doivent être peaufinées »

Mais la synthèse de début de rapport embraye immédiatement sur plusieurs choses qui « doivent être peaufinées ». Attention, langage technique :

« Les procédures de transfert de charges et de produits entre budget principal et budgets annexes, de reprise des résultats, du rattachement des charges et produits à l'exercice, des restes à réaliser, d'établissement d'un inventaire des biens exhaustifs, et, plus au fond, les estimations des charges transférées. »

En résumé, et en langage plus simple : le président de communauté d'agglomération Didier Migaud a, au mieux, fait preuve de légèreté dans le rendu comptable de sa gestion et, au pire, usé d'artifices. Ce que réprouverait certainement le premier président de la Cour des comptes, Didier Migaud.

337 millions d'euros de dettes

Plus grave : l'agglomération de Grenoble, qu'il préside depuis 1995, est dans une situation financière très alarmante qui s'est dégradée ces dernières années, selon la chambre :

« L'encours de la dette a cru de 54,5%, passant de 218 354 776 euros au 31 décembre 2004 à 337 513 615 euros au 31 décembre 2007, ce qui place la Métro, en terme d'encours de la dette par habitant par rapport aux recettes réelles de fonctionnement, dans une situation particulièrement défavorable, comparée aux autres communautés d'agglomération de même taille. »

Fin 2006, la dette par habitant dans l'agglomération de Grenoble était de 774 euros, contre 159 euros à Saint-Etienne, 130 euros à Toulon, 111 euros à Rennes et 30 euros à Rouen.

« Un fort endettement que le rythme soutenu des investissements n'a pas permis de ralentir », synthétise la chambre.

Migaud : comparer ce qui est comparable

Joint par Eco89 mardi après-midi, Didier Migaud -qui devrait démissionner dans les prochaines heures de la présidence de la Métro- souligne que la capacité de désendettement de la communauté a été ramenée à 9 ans environ (entre 10 et 11 ans selon sa réponse au rapport), et surtout, que les différentes agglomérations ne sont pas forcément comparables :

« Toutes n'ont pas le même champ de compétence, entre transports, assainissement, eau... De plus, toutes n'ont pas la même façon d'élaborer leurs comptes, entre le budget principal et les différents budgets annexes. »

Cette remarque (absente de la réponse de Migaud à la chambre) est surprenante : il est difficile de croire que pour contrôler la collectivité dirigée par celui qui était président de la commission des finances de l'Assemblée nationale, la CRC ait dépêché un magistrat capable de comparer des choux avec des navets. Mais c'est possible.

26,3% de la dette est constituée d'emprunts « toxiques »

Pour pallier cet endettement (notamment dû à la construction d'un grand stade), Didier Migaud (à qui le conseil de communauté délègue chaque année sa compétence en matière de « couverture du risque de taux ») a eu recours à une forte proportion de produits financiers structurés, connus depuis quelques années sous le vocable de « produits toxiques » : 26,3% de l'encours de la dette, soit 88 802 976,30 euros, selon l'annexe au compte administratif 2007.

La chambre décrit le fonctionnement de ce type de produits, qui a déjà causé des problèmes à différentes collectivités locales, de gauche comme de droite :

« Lorsque le taux d'intérêt payable dans l'année a une incidence sur la comptabilité de l'exercice, il est tentant de renégocier un prêt chaque fois que le taux est susceptible d'augmenter, quitte à accepter un niveau de risque plus important, mais qui n'a pas d'incidence directe au point de vue comptable. »

Selon Didier Migaud et le directeur général des services (DGS) de la Métro, Serge Darmon, lui aussi joint par Eco89, le taux de produits réellement « toxiques » est beaucoup plus faible, « si l'on se base sur la définition donnée dans la charte Gissler ».

Un « hold up » de 3 millions d'euros, selon un opposant

La dette s'élève aujourd'hui à 350 millions d'euros, sur lesquels « seul un emprunt de 17 millions d'euros constitue un risque qui peut être relativement élevé », affirme Serge Darmon. « Le fait qu'il y ait un risque ne signifie pas forcément qu'il y aura perte pour le contribuable », ajoute-t-il. En retenant la définition de la chambre pour les « produits structurés », leur taux serait aujourd'hui de 19% environ.

La chambre pointe un versement de 3 millions d'euros effectué en 2006 par la régie de l'assainissement vers le budget principal de la Métro. Ce versement « est fondé sur deux délibérations contradictoires », constatent les rapporteurs. Pour Raymond Avrillier, ancien vice-président (écologiste) de la communauté, il s'agit là d'un « hold-up ».

« Le versement s'est effectué en toute transparence », répond Didier Migaud, qui souligne que si ça n'avait pas été le cas, il n'y aurait pas pu y avoir de recours devant le tribunal administratif...

Le nouveau plus haut magistrat comptable de France, qui sera chargé de mettre en œuvre la réforme du contrôle des finances locales annoncée par le gouvernement, ajoute que « même la certification des comptes de l'Etat se fait avec des réserves. Il faut tenir compte de ces réserves, qu'il ne faut pas instrumentaliser politiquement ».

Il vise là Raymond Avrillier, qui trouve Didier Migaud « très compétent » :

« Je suis en bon terme avec lui. Mais il y a eu un certain nombre de tours de passe-passe, en particulier sur les années 2006, 2007 et 2008. »

Conformément à la loi, la chambre régionale des comptes a transmis le rapport au préfet et au trésorier payeur général de l'Isère. Si le premier a bien fait son travail, l'Elysée ne pouvait pas ignorer que Didier Migaud n'a pas fait preuve de qualités de comptable exemplaires avant sa nomination au poste (irrévocable) de premier président de la Cour des comptes.

Rectifié le 24/2 à 12h30 : précision sur la date de présentation du rapport devant le conseil de communauté.

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  • jojo11
    jojo11
    Etudiant
    • Posté à 20h02 le 23/02/2010
    • Internaute
      Etudiant

    Encore Rue89 qui cherche à faire du buzz avec du vent...

    C'est une nomination très positive et dont le prestige rejaillit favorablement sur le PS !
    Migaud est quelqu'un de très respecté, à gauche comme à droite, et tout à fait légitime pour contrôler la dépense publique.
    En tant que père de la LOLF il a placé la logique d'efficacité au coeur de la dépense publique et donné de nouvelles missions à la Cour des comptes (notamment la certification des comptes de l'Etat).
    Ce n'est pas de « l'ouverture » car Didier Migaud est nommé en tant que magistrat indépendant et inamovible chargé de contrôler l'action du Gouvernement. Il n'est pas nommé pour appliquer ou mettre en oeuvre la politique de Nicolas Sarkozy.
    Que Nicolas Sarkozy désigne un socialiste pour contrôler la dépense publique et tenter d'empêcher les gaspillages, c'est révélateur du fait que les socialistes sont peut-être mieux placés que d'autres pour maîtriser la dépense et la rendre plus efficace.

  • Archange
    • Posté à 21h28 le 23/02/2010

    J'ai personnellement travaillé pour « La Métro » (Grenoble Alpes Métropole) et je ne suis pas étonné d'apprendre que les comptes sont dans le rouge !

    Il faut voir l'argent public gaspillé ! J'ai pu observer directement comment notre argent était utilisé.

    A la toute nouvelle patinoire (2 pistes + un bar/resto)
    Des DJ payés pour venir passer de la musique le mercredi après midi, pendant les vacances, etc... Des platines de Mix (pour le DJ) alors que la sonorisation (dernier cri) était neuve... Des jeux de lumière (Mac 2000) à plus à 10 000€ installés au plafond... des soirées « mousse », des Loges VIP avec écrans plats aux murs, vidéoprojecteur dans l'entrée de l'établissement, etc...

    Je suis parti avant la construction du nouveau stade mais je suppose que ça doit être la même extravagance puisque :
    - Alors que Grenoble n'a jamais brillé au foot et n'a pas le public pour, le stade a été prévu avec 28 000 places.
    - Le jeune directeur de la patinoire (petit fils d'un socialiste connu) a également été nommé directeur du Stade.

    Problème, pour remplir la patinoire, le directeur à a plus d'une reprise demandé aux personnels d'aller distribuer des billets d'entrée dans la rue ou dans le centre commercial jouxtant la patinoire.

    Une telle affluence peut bien évidemment servir à justifier certaines dépenses mais aussi à justifier de certains investissements ! Pire, cela peut laisser croire que la politique du directeur est la bonne.

    Et je ne vous parle pas des buffets, réceptions, repas, etc... faits à La Métro.

    Migauld à la Cour des comptes ! Une bonne blague !

  • PonG
    PonG
    rationaliste fondamentaliste à (...)
    • Posté à 22h02 le 23/02/2010
    • Internaute
      rationaliste fondamentaliste à (...)

    Ce qui est certain c'est que, mauvais gestionnaire ou pas, un socialiste à la tête de la Cour des Comtpes, c'est que du bonheur.
    Soit, trop content de ce la providence présidentielle, il ne critique rien et tout va bien, soit il la ramène et notre cher Président n'aura même pas à ouvrir la bouche pour qu'on se demande si c'est pas le socialiste qui parle. Tout bénef.
    Dieu sait qu'avec Séguin, NS ne risquait pas la destitution mais là, il va vraiment pouvoir dormir sur ses deux oreilles. Merci Migaud.

  • Xavier Denamur
    Xavier Denamur
    Restaurateur
    • Posté à 22h17 le 23/02/2010
    • Internaute
      Restaurateur

    « Epinglé » mais pas condamné.

    Avant de prendre hâtivement position sur l'un des élus les plus actifs de l'assemblée nationale, il vaudrait mieux lui reconnaître son intégrité et « sa très grande connaissance des rouages budgétaires de l'Etat ».
    Comme Séguin , il devrait entre autre continuer de manifester son désaccord avec les « Deux des principales promesses de campagne de Nicolas Sarkozy, la baisse de la TVA dans la restauration ou le non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, ont ainsi essuyé publiquement ses piques après avoir été jugées trop coûteuses ou inefficaces par la Cour. »

    A propos de la baisse de la TVA dans la restauration, il fut le seul politique à répondre systématiquement à mes courriers depuis septembre 2008 et à soutenir ma démarche. Je ne peux que rendre hommage à la compétence de cet homme qui devrait nous surprendre positivement à la tête de la Cour des Comptes.

    Rarement en accord avec les décisions de Nicolas Sarkozy, je suis à 1000% avec celle-là. En fait, je suis convaincu que « D. Migaud jouera pleinement son rôle, alors que les finances publiques pourraient, pour une fois, représenter un enjeu du débat public lors de la prochaine campagne en vue des élections présidentielles. » mais vous n'êtes pas obligés de me croire.

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 09h33 le 24/02/2010
    • Internaute
      non connue

    Il y a, dans la nomination de Didier Migaud, plusieurs choses qui me gênent et dont on ne parle pas.
    Le problème n'est pas le fait que le « premier comptable de France » soit issu des Montaigu ou des Capulet. Mais plutôt que :
    - Migaud a déjà été désigné par Sarkozy à la tête de la Commission des Finances de l'Assemblée, et les deux hommes sont finalement assez proches,
    - Le style de Migaud est plutôt terne, ce qui fera de lui un président sans la charisme nécessaire pour dépasser ses attributions, médiatiquement notamment. Ce dépassement aidait justement Séguin à donner plus de puissance à la Cour des Comptes. On a nommé un bon élève comme Séguin, mais sans le côté rebelle. Ce manque de rébellion, par rapport au PS comme par rapport au gouvernement, va faire rendre son action ou terne, ou politiquement suspecte.

    Autre inquiétude : un des points les plus critiquables de l'action de Sarkozy est l'aspect gestionnaire et financier. Des spécialités justement bien maîtrisées par Besson, Strauss-Kahn et Migaud. En « occupant » ces trois là, Sarkozy s'évite d'avoir leur expertise contre lui...