A débattre 03/10/2007 à 12h15

Rue du prolétaire rouge : l'URSS et nous, trente ans après

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Voici une histoire d’un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître ; un temps où l’on s’empaillait à la télévision française sur les mérites et défauts du système soviétique ; un temps où critiquer l’URSS signifiait s’exclure d’un parti communiste qui comptait ses pourcentages de voix à deux chiffres et tenait la dragée haute à un parti socialiste encore loin du pouvoir.

Pour nous ramener trente ans en arrière, les éditions de l’Aube ont eu l’excellente idée, à l’occasion du 90ème anniversaire de la révolution d’Octobre 1917, de republier un livre qui avait provoqué, à la fin des années 70, une sorte de « bataille d’Hernani » du soviétisme : « Rue du prolétaire rouge », un récit de deux ans en Union soviétique signé par Nina et Jean Kéhayan, alors tous deux membres actifs du PCF et revenus de Moscou sous le choc de la perte des illusions. A la publication de leur livre, ils firent face à un tir de barrage du Parti, toujours sous emprise Brejnevienne.

Point d’orgue de cette confrontation épique, Apostrophe, l’émission phare de la télévision française, animée par Bernard Pivot, qui mit face à face Nina et Jean Kéhayan, et deux intellectuels communistes, co-auteurs du livre « l’URSS et nous » qui résumait le niveau de critique acceptable aux yeux du PCF, Claude Frioux et Alexandre Adler, jeune et frisottant. Et en prime le dissident soviétique Vladimir Boukovski, rescapé du Goulag soviétique, libéré en échange du communiste chilien Luis Corvalan. A voir un extrait de cette émission en cliquant sur l’image ci-dessous.



Dans sa préface à la réédition, le journaliste Jacques Amalric, qui avait connu les Kéhayan alors qu’il était le correspondant du Monde à Moscou et est par la suite devenu leur ami, souligne que « l’intérêt et le mérite du livre de Nina et Jean Kéhayan, s’affirmant communistes et antisoviétiques, sont avant tout d’avoir mis face à ses contradictions l’appareil du parti communiste français, toujours profondément stalinien sans vouloir le reconnaître car il était alors engagé dans un processus d’union de la gauche avec un parti socialiste pour le moins complaisant à l’égard de l’URSS ».

Dans leur propre préface de l’époque, les Kéhayan parlent de « supercherie et duplicité » car si les leaders communistes de l’époque parlaient entre eux des dirigeants soviétiques « avec le plus profond mépris », ils acceptaient cette situation « comme un statu quo inéluctable, (...) un mal nécessaire », qu’il s’agisse du système policier ou de la dépolitisation des soviétiques. « Un peu comme si l’on avait admis une fois pour toutes que le peuple soviétique doit se sacrifier pour notre quiétude, que la légitimité de la Révolution d’Octobre est éternelle et que la voie qu’elle a tracée ne peut sous aucun prétexte être modifiée, même en présence de preuve irréfutables de trahison ».

Près de trente ans après, Jean Kéhayan, qui vit à Marseilles où il président le Club de la Presse, considère que cette polémique historique permet de comprendre ce qui est arrivé au PCF, qui n’est plus que l’ombre de lui-même (pour écouter l’interview cliquez sur l’îcone ci-dessous) :

Avec le regard d’aujourd’hui, on ne peut pas ne pas être frappé par la naïveté de ce jeune couple qui part à Moscou plein d’illusions, alors que, depuis longtemps, l’information sur la réalité soviétique est disponible pour qui veut la trouver. La réponse de Jean Kéhayan aujourd’hui :

L’ancien militant communiste porte un jugement extrêmement sévère sur son ancien parti, même débarrassé du « grand frère » soviétique.

« Rue du prolétaire rouge » est aussi un retour dans l’Union soviétique des années 70, une vision que Jean Kéhayan considère toujours pertinente pour comprendre la Russie d’aujourd’hui :

A lire pour savoir d’où on vient, à Paris comme à Moscou.

► Nina et Jean Kéhayan, Rue du prolétaire rouge. Avant-propos de Jacques Amalric. L’Aube, poche document. 2007. 229 p., 9,50€

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  • Anonyme répond à JP_JP

    Ca sent la digression propagandiste à plein nez. Je ne pense pas que la gauche sud américaine soit celle qui a le plus de problème, je dirais plutôt que c’est chez nous.

    Le pc n’a pas à s’arroger la lutte anti-libérale ; tout ces boulets idéologiques que nous trainons créent plus de tords qu’autre chose. Cette incapacité à s’adapter est pathétique. Il nous faut impérativement une autre gauche de la gauche que celle que l’on a. Et une qui joue un peu plus pour la gagne.

    • php62
      • Posté à 11h54 le 04/10/2007
      • Internaute 17438

      ouf, pendant un moment, j’ai cru vivre dans un monde parallèle, ou à South Park.

       
      • Anonyme répond à php62

        South Park doit être lui- même un monde parallèle.
        C’est la première fois qyue j’en entend parler.

      1 autres commentaires
  • manchot
    • Posté à 17h53 le 04/10/2007
    • Internaute 15544

    Ce livre est toujours dans ma bibliothèque. L’ancien communiste que je suis (comme des centaines de milliers d’autres) doutait déjà de la réalité à l’est. Plus tard, il y eut Juquin que j’ai soutenu contre les stals, puis la démission d’un parti qui n’a toujours pas compris les raisons de son effondrement. Même aujourd’hui, les dirigeants sont des hypocrites, des bureaucrates dénué d’esprit critique. Vivement le jour où le PCF n’existera plus et où la gauche pourra se rebâtir sur une ligne autogestionnaire. Quand je pense aux années Marchais, je me dis que nous avions de la chance d’avoir François Mitterand pour empêcher le pire pour le mouvement populaire.

    • Anonyme répond à manchot

      C’est étonnant comme les esprits se rencontrent.

      J’étais en train de me dire que nous avons de la chance d’avoir Nicolas Sarkozy pour empêcher le pire pour le mouvement populaire.

      léon

  • Anonyme

    Evidemment ce genre de débat ne peut tenir dans cet espace. Trop à dire, trop de lacunes historiques, trop de réactions à l’emporte pièce ... Faut-il parler des russes, du PC, de la TV, de rue 89 dans ce sommaire exercice de relecture superficiel ...
    Ah ! Pour disqualifier immédiatement mon témoignage, je tiens à préciser que je suis communiste (Sans inquiétude même à être le dernier des mohicans). L’exercice du pouvoir (et sa prise) ne m’intéresse en rien à titre personnel (du reste je ne me rase pas souvent). C’était déjà le cas de mon grand-père, fromager et résistant (bien avant 41). Stalinien.

    Je me souviens de ce débat TV, dont vous donnez un extrait, « de l’extérieur ». Mes parents n’avaient pas la télé. Je ne l’ai toujours pas.
    Par contre ils étaient allés en voiture en Union soviétique en 67. Pour voir et savoir. Rare démarche (quel que soit le bord politique à l’époque).
    Aussi parce que le PC, parti populaire avait amené à la politique (son expérience, sa pensée et son expression) des hommes et des femmes qui ainsi s’occupaient « de ce qui ne les regardait pas » auparavant. La politique c’était autrefois l’affaire des notables élus. Les autres étaient des électeurs. Savez vous que les femmes françaises ont eu le droit de vote après les femmes turques par exemple ?
    Le PC a largement politisé la société française ... Ensuite l’itinéraire des uns et des autres a été être plus conforme à leurs « fondamentaux » sans doute. Voir Adler ... Ou Kehayan.

    Mes parents sont revenus déçus d’Union Soviétique... En pensant que leur rêve n’était pas celui-là et que donc il fallait construire « un socialisme à la française »... Passons, car pas certain que nous ayons les mêmes rêves ...

    Et nous (les enfants) dans les bagages ?
    J’en suis revenu enthousiaste, définitivement amoureux et admiratif de ces gens, de ce pays, de leurs tentatives ...
    J’y suis retourné souvent. Dans des conditions parfois rocambolesques. Mais jamais en juge ! Toujours avec une infinie humilité.

    Dans ce que vous donnez à entendre des Kehayan il n’y a aucune information ! Juste des condamnations. Validés par le fait « d’avoir vu ».
    Mais vu quoi ? « La vie normale et l’anormale » ? Mon Dieu (sic) c’est bien là une vision du monde de ce siècle passé, purement idéologique pour le coup, une conception qui a fait des ravages dans tous les rangs. Y compris au PC.
    Pourtant, pour ma part, c’est avec des intellectuels communistes que j’ai appris à douter de la « normalité » des choses et de me méfier de ceux qui en faisaient un dogme. A commencer par « nos propres » idéologues. Et encore, je n’ai découvert Deligny que tard !
    C’est là que j’ai appris à me méfier des grilles de lecture plaquée sur le monde et en particulier des grilles idéologiques ! Les K (et vous même ami de la Rue89) ne semblez pas avoir les mêmes inquiétudes : votre « retour su image » est blindé de présupposés et surfe sur des « évidences » qui n’en sont pas.

    L’« analyse » du PC de K. ne tient compte d’aucun phénomène externe, d’aucune évolution du monde et des idéologies. Quel parti aujourd’hui est simple héritier de ses ancêtres de ces années là ? Si un socialiste ou un gaulliste de ces années devait aujourd’hui adopter les thèses des dirigeants actuels il hurlerait à la trahison ? ! Le PS français (le dernier d’Europe à être encore récemment vaguement anti-libéral est en train de virer définitivement sa cutie par exemple) ...
    On appelle ça évoluer. Pour ma part je ne vois que du ralliement aux idées fortes du moment.

    Le mouvement communiste (qui ne se résume pas au PCF) est dans une période de doute, d’interrogation, de recherche. Quel sera l’outil de la renaissance ? On verra bien.
    L’existence du PC pour lui-même n’a pas d’intérêt particulier. Juste un rapport à l’histoire qu’on prend avec tout ce qu’elle est : contradictoire et complexe donc riche. On choisi pas, on assume.
    Si le but était de faire survivre « un appareil » ce serait simple : il y a un espace à gauche du PS pour un ralliement-contestataire-mais-pas-trop ... Auquel certains pensent d’ailleurs ... On vend des tee-shirts avec Guevara, on manifeste avec les sans –papiers … on loue le siège ... et on vote au second tour pour Strauss-Kahn. Bon je rigole ! .. Ca n’existe pas ...
    La mauvaise santé du PC est pour moi un bon signe : Pas d’existence sans avoir trouvé une issue profonde, réelle, dynamique ... un mouvement de pensée et d’action en conformité avec son histoire de parti « révolutionnaire », de force populaire d’opposition en résonance avec son temps ... Ce n’est ni simple ni rapide ... Et peu importe ! Il s’agit d’inventer . Ca prendra le temps qu’il faut ... (mais c’est un autre sujet)

    Le manque d’esprit critique dont a fait preuve JK. dans son engagement communiste (selon lui-même), ce n’est pas seulement un défaut idéologique : c’est une faiblesse de formation intellectuelle ! Je trouve hélas qu’elle persiste dans son entretien au téléphone. Sincèrement, l’histoire de la révélation, religieuse ou pas ... Me laisse en général assez sceptique.

    Chez moi, les gens étaient communistes d’abord en fonction de ce qu’ils vivaient réellement. Leur condition de vie, le moyen de se sortir solidairement de leur condition d’exploités, de lutter pour ou contre quelque chose. Pas en fonction du sort des russes !

    Pour en revenir aux « russes » (mais le mot est restrictif). Ils ont fichtrement bousculé le siècle deux fois. Deux fois ils ont réalisé ce « renversement des idoles » que Nietzsche appelait de ses voeux ... Permettez moi de voir dans leurs remises en question, un itinéraire autrement plus palpitant, plus audacieux, plus riche que le notre (français dans la même période). La force de leurs utopies, de leurs rêves, l’ampleur du territoire où elles se développent est hors de toute comparaison avec notre propre vision du monde (que nous n’arrivons même pas à étendre à l’Europe !)
    Ce peuple est un grand peuple cultivé, accueillant et ouvert aux autres (oui avec des moments de « fermeture » contradictoires). Qui vit dans un quasi-continent aux richesses et aux conditions de vie extrêmes.
    Il a généré un homme comme Gorbatchev, (plus poête que « politique ») qui a détruit le vieux monde et un homme comme Poutine qui reconstruit (comme en leur temps Lénine-Staline).
    Ils ont rèvé/expérimenté de nombreuses formes politiques (encore une fois, à une autre échelle que la notre) et ne considèrent pas (ne considèrent plus) avoir trouvé la bonne, contrairement à nous ! Ils n’ont pas hésité dans leur histoire à laisser le pouvoir à un inconnu qui proposait ses services pour gouverner ce bourbier...
    Oui, évidemment, la démocratie n’est pas leur tasse de thé (ou leur vodka) ...

    Contrairement à nous n’est-ce pas ? Qui sommes si attachés à notre « produit » et à son exportation que nous sommes idéologiquement d’incorrigibles fauteurs (fouteurs) de guerre, bardés de cette certitude démocratique transformée en morale (ce qu’on appelait autrefois « le sabre et le goupillon ») ... Parfaitement symbolisée en ce moment par notre Kouchner national.

    Les relations avec la Russie soviétique ayant commencé avec la guerre/blocus que nous leur avons mené, Il ne serait pas trop tard qu’on se grandisse un peu et qu’on commence à les connaître réellement derrière cette grille politique construite par nous sur des analyses d’un autre temps ... Nos murs de Berlin à nous !

    Je me souviens du temps pas si lointain ou un inconnu du nom de Poutine arrivait à la tête du pays et la presse française titrait sur l’homme de Eltsine mis en place par les oligarques. Qu’il se soit révélé le contraire n’a pas discrédité les experts !
    Pourtant j’étais à Moscou à cette époque et le pouvoir avait déjà basculé depuis un moment, des signes le montraient.
    L’armée avait repris la main.
    Libé faisait alors son dossier Russe sous le titre : le bateau ivre !
    Les journalistes français eux « ne boivent que de l’eau ».

    Mais que mon bavardage ne vous inquiète pas : je vous le répète, je suis communiste.
    Et c’aurait pu être pire : j’ai pas parlé de la Tchétchénie !

    • Anonyme

      Vous vous demandez quel sera l’outil de la renaissance communiste ?

      Vous n’avez pas cinquante solutions, l’outil de la renaissance c’est moi.

      Karl Marx

  • Anonyme

    Le hasard m’a fait acheter cet ouvrage en poche à Emmaüs il y a quelque mois, et à chaque fois que je lis sur ce sujet, mon étonnement est toujours le même : j’ai 57 ans et dans les années 68/70, il ne m’a pas fallu une tonne de lecture, ni un niveau d’études supérieures pour comprendre et d’autres bien avant moi, dans les années 1910/1914 avaient déjà compris. Alors comment les intellectuels, des étudiants, des enseignants qui ont accés au savoir, à la lecture des journaux, au voyages aussi, n’avaient toujours rien compris dans les années 70. C’est toujours un grand mystère pour moi.
    C’est comme avec Mr SARKOSY : au bout de 10 minutes, on sait qui il est.
    En 1933, quand Simone Weil, la philosophe, revient d’Allemagne, elle a compris.
    Un auteur de ma région, paysan, (à cheval sur 19è et XXè sicèle) a su, il a su aussi pour les rouges, il comprenait ce qu’il lisait sans doute mieux que d’autres qui passent leur temps à l’école à la fac, à « penser ».
    Tout cela est terrible car il peut se faire que l’Histoire se répète à force de stupidité.

  • JP_JP
    • Posté à 11h26 le 05/10/2007
    • Internaute 18274

    Juste pour te dire que ton post est très intéressant.
    Nettement plus profond que l’article superficiel, simpliste et volontairement réducteur publié.
    Remerciements de la part d’un non-encarté.

  • Anonyme

    Boukovski, c’est pas celui qui s’était saoulé sur le plateau de Pivot ?

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