Les inrocks 18/07/2009 à 13h51

Internet : la gratuité sauvera les profits

Thomas Blondeau | Journaliste


La gratuité doit être un axe central des échanges économiques. C’est en tout cas ce que préconise le rédacteur en chef de Wired, une revue de référence sur le numérique, dans un essai stimulant, « Free ».

Lorsque Chris Anderson devient rédacteur en chef en 2001, Wired est encore un obscur support destiné aux spécialistes des technologies numériques. Hésitant entre le tout technologique illisible pour le profane et l’option geek appuyée, le magazine va prendre, sous la houlette du Londonien, un virage radical.

Armé de visions globales, ce chercheur en sciences physiques, ancien correspondant de The Economist à New York, y brouille les pistes entre informatique, économie, commerce et culture. Connectant l’univers de la technologie avec celui de la Bourse, Wired invente une lecture transversale d’un monde bouleversé par le paradigme technologique.

Dans ce laboratoire d’idées où se croisent pontes du business online et informaticiens aux neurones démultipliés, Anderson mûrit ses intuitions. En octobre 2004, il percute l’économie classique dans un article retentissant baptisé « The Long Tail », théorisant l’impact de la dématérialisation des biens culturels sur leur potentiel commercial : si un petit nombre de « hits » est consommé en masse, une infinité de références plus spécialisées ne se vend que de manière sporadique.

Or, stocker physiquement toutes ces références est impensable pour un magasin classique, qui leur préfère celles, moins nombreuses, qui se vendent le mieux. La dématérialisation de la musique, réduisant à « presque zéro » le coût du stockage, rend en revanche possible cette proposition commerciale. La « long tail » est alors constituée par les ventes, faibles, de chacune de ces nombreuses niches, dont l’addition dépasserait celle du petit nombre de hits largement consommés.

Véritable espoir de voir le commerce refléter la diversité culturelle, cette théorie séduisante ne se mesure pas toujours dans les faits : en 2008, les économistes français Pierre-Jean Benghozi et Françoise Benhamou remarquent l’effet sur les ventes de CD et DVD, mais notent :

« L’accroissement du poids de la longue traîne reste ténu et semble peu à même de constituer la base d’un véritable marché. »


Jaquette de « Free » de Chris Anderson (DR).

Il en faut plus pour freiner l’enthousiasme d’Anderson, qui trimballe sa bouille de poupon rose de conférences en colloques, diffusant ses déviances numériques chez les économistes. En ce début d’été, il publie sa théorie la plus radicale : « Free - The Future of a Radical Price » (« Free ! Entrez dans le monde du gratuit ! », sortie le 28 août aux éditions Pearson).

Il y dresse notamment une typologie des modèles de la gratuité pouvant générer des profits, au-delà de la seule publicité : le freemium (une version gratuite financée par une version plus évoluée, payante), la subvention croisée (qui subordonne le produit gratuit à un achat), le « coût marginal zéro » (une musique stockée en ligne à moindre coût est offerte dans le but de promouvoir un concert), mais aussi le don ou encore l’échange de valeur (l’accès à tel service est gratuit si l’utilisateur participe à son amélioration).

Plus excitant encore, il place les notions de réputation, de crédibilité et d’authenticité parmi les nouvelles valeurs monnayables :

« L’argent n’est plus la seule rareté dans ce système. »

Utopie numérique ou manifeste visionnaire, ce n’est paradoxalement pas cette question qui agite internet. Le 23 juin, le site américain VQR mettait en évidence, extraits de Free à l’appui, un pompage non crédité de nombreuses notules de l’encyclopédie en ligne Wikipedia. Interrogé, Anderson reconnaissait sa faute, invoquant la complexité du traçage des auteurs de l’encyclopédie participative. On peut cependant s’étonner que cet apôtre online méconnaisse à ce point la charte de reproduction de Wikipedia.

Depuis cette annonce, de nombreux sites fleurissent d’ailleurs de nouvelles découvertes, débusquant des sources plus larges encore de ce freestyle open-source. Et même si ces lignes volées n’annulent pas la portée de sa thèse, Chris Anderson entérine d’une curieuse manière l’ère de la gratuité qu’il prédit. Est-ce pour cette raison que le bien nommé « Free » est vendu au prix de 26,99 dollars ?

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  • DBL8
    DBL8
    Retraité
    • Posté à 09h59 le 19/07/2009
    • Internaute 19562
      Retraité

    Bien sûr que c’est pas « con ».
    Mais les « majors » sont à l’affut pour ne pas voir baisser leurs profits !
    Et là, c’est pas gagné.
    Ils tiennent l’os des profits dans leurs dents et serrent leurs mâchoire un max, prêt à mordent !

  • mick69
    • Posté à 13h24 le 19/07/2009
    • Internaute 2907

    On parle beaucoup des canaux de diffusion mais peu de musique.

    Moi j’attends avec impatience que la civilisation internet accouche d’un nouveau Led Zeppelin ou d’un nouveau Ziggy Stardust

    • Lictor
      Lictor répond à mick69
      informaticien
      • Posté à 19h56 le 19/07/2009
      • Internaute 68450
        informaticien

      Si on avait attendu la même chose dans les années 70 et si les artistes avaient visé la même chose, on aurait jamais eu Ziggy Stardust, mais une ressucée de la musique des années 50 à la place...

      La civilisation Internet n’accouchera pas de la musique des années 70, mais de celle des années 2010... Et elle ne plairat pas plus à la génération 1970 que la musique des années 70 n’avait plu à la génération 1930...

      • Keldan
        Keldan répond à Lictor
        Now future & karpe diem
        • Posté à 18h21 le 20/07/2009
        • Internaute 5164
          Now future & karpe diem

        Faut arrêter de sniffer de la poussière d’étoile, la musique des années 2010 peut très bien plaire à la génération des années 70, vu qu’entre ces deux dates il y a une tonne de bons trucs.

        Le problème, c’est que le temps masque la merde. Toutes les saloperies qui nous saoulent et sous lesquelles on croule aujourd’hui, elle n’existeront plus dans dix ans.
        De même que celle sorti il y a vingt ans on naturellement disparu à cause d’un manque de talent évident.
        Ce qui donne l’impression qu’il y a trente ans, il n’y avait que de la bonne musique : plus personne n’essaye de nous vendre la daube de ces années là...
        Ouais enfin bon... la daube dans le sens le plus objectif possible, c’est à dire en y incluant aussi ce qui est de la daube pour pas mal de monde : D

  • virginie78
    virginie78
    Éteignez votre TV et apprenez à (...)
    • Posté à 13h40 le 19/07/2009
    • Internaute 25883
      Éteignez votre TV et apprenez à (...)

    Il y Aziz Ridouan qui avait fait une proposition de loi, visant à légaliser le téléchargement peer-to-peer en échange de 5 euro par mois payable par le biais de l’abonnement internet.

    Les artistes , en plus, auraient eu des revenus plus conséquents, cela aurait préservé la diversité possible du paysage musical, etc, etc

    Mais bon, c’était un trop beau projet ...

    • Lictor
      Lictor répond à virginie78
      informaticien
      • Posté à 20h04 le 19/07/2009
      • Internaute 68450
        informaticien

      C’est d’ailleurs le gros risque actuellement... On sait que l’Hadopi sera un échec, on sait qu’on aura une variante de la licence globale tôt ou tard.
      Mais le risque, c’est que la licence globale ne soit que la projection du système actuel - ce qui est déjà le cas de la taxe sur les supports....

      On le voit clairement quand les ayants droits oppoosent à la LG le problème de la répartition : ils sont encore dans un système de rareté. Et une LG fondée sur ce système sera une catastrophe ! Il n’y a qu’à voir le système actuel : Sur 120.000 cotisants à la SACEM, moins de 40.000 touchent de l’argent et une petite minorité touche plus de 10.000€ par an - à peine un salaire décent !

      La LG ne doit pas rémunérer les artistes, mais la création. Elle doit garantir les minimum sociaux et la liberté de création, charge aux artistes de gagner plus en s’appuyant sur la gratuité pour vendre leur contenus payants...

      Par exemple, une LG à 10€/mois (à partager entre internautes et FAI) suffirait à combler l’intégralité du déficit de l’intermittence et à revenir aux niveaux d’avant 2000. Allez donc demander aux petits artistes et à leurs techniciens ce qu’ils préfèrent, entre une loi criminalisant le téléchargement et une intermittence revalorisé et sanctuarisée...
      Cette même LG pourrait également financer des avances sur recette (la commission actuelle ne coûte que quelques dizaines de millions) décuplées et étendues à la musique. Elle pourrait financer des résidences, de l’enseignement artistique, du financement pour les studios d’enregistrement...

      En gros, on a devant nous le moyen d’avoir à nouveau une véritable exception culturelle à la française... Mais on préfère aller dans le même mur que le reste du monde à la place...

  • Buzztic
    Buzztic
    Etudiant en master 2 conseil et (...)
    • Posté à 09h11 le 20/07/2009
    • Internaute 85739
      Etudiant en master 2 conseil et (...)

    A savoir, le livre de Chris Anderson a été publié gratuitement sur internet pour aller jusqu’au au bout de son idée. Vous pouviez le trouver ici Lien jusqu’à peu de temps. Malheureusement, il n’est plus accessible pour les européens, seulement pour les ressortissants américains. Même exemple avec Last Fm qui est devenue payant pour les européens mais qui est resté gratuit pour les américains.
    Finalement la gratuité ne concernerait qu’une partie de la population mondiale (les américains ) ?

    PS : vous pouvez quand même lire le livre Free à l’adresse que j’ai donnée en stoppant le chargement de la page.

    • Jyscall
      Jyscall répond à Buzztic
      Etudiant
      • Posté à 17h01 le 20/07/2009
      • Internaute 50478
        Etudiant

      Ou via un proxy US

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 18h23 le 20/07/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Certes, yakafokon !

    Mais en attendant, moi je veux savoir qui me filera mon chèque mensuel si le digital est gratuit !

  • Pchaudard
    • Posté à 22h33 le 20/07/2009
    • Internaute 72946

    De toutes les propositions ou typologies de gratuit qu’il fait ... aucune ne l’est réellement !

    Les business models présentés font simplement payés le produit ou service par un autre (version plus évoluée) ou réinvente la vente « package » (gratuit+autre produit),
    Le troc, il se passe simplement de la monnaie ... rien d’original, la monnaie étant simplement un interface facilitateur.
    Ce n’est donc pas du gratuit puisqu’en échange d’un autre service ou produit.

    Le don, j’en parle pas ... on est pas chez les Bisounours. On va pas baser un système économique sur le don.

    Quant aux notions de réputation, de crédibilité et d’authenticité ... quelqu’un lui a parlé du marketing et de communication ?

    Ce n’est donc pas un article sur le gratuit, mais sur des modèles économiques différents.
    Si on suivait ce raisonnement TF1 ferait du gratuit puisque le consommateur/téléspectateur ne paye pas.
    Ce sont les annonceurs qui payent et qui répercutent le coût de la pub sur les consommateurs.