Au Xinjiang, la Chine encadre l'information faute de la bloquer
Près de dix-huit mois après les émeutes de Lhassa, au Tibet, les sanglants événements du Xinjiang montrent une nouvelle manière de gérer l’information de la part des autorités chinoises en période de crise. A l’heure d’Internet, Pékin a jugé préférable d’encadrer l’information plutôt que de recourir à son habituelle tactique de black-out, désormais impossible.
L’objectif prioritaire de cette tactique est de préserver le consensus interne à la Chine et d’influencer les réactions internationales à ces événements qui comptent parmi les plus graves que la Chine ait connus depuis le début des réformes économiques, il y a trente ans. Mais cette approche prend ouvertement le risque d’aggraver les tensions ethniques dans le pays.
Blocage de Twitter et de Facebook
Lorsque la manifestation de Ouïgours à Urumqi, la capitale de la région autonome du Xinjiang, a dégénéré en émeutes dimanche, les informations les plus précises se trouvaient sur Internet, en particulier sur Twitter. Les médias officiels chinois en ont aussi très vite parlé, faisant état dimanche de trois morts, tous Han, le groupe dominant en Chine.
Mais lundi matin, l’histoire avait pris une autre ampleur : le bilan officiel grimpait vite à 140, puis 156 morts, plus de mille blessés et autant d’arrestations. Et la communication officielle prenait aussi une autre tournure : d’un côté, un blocage des réseaux sociaux jugés trop actifs et incontrôlables, Twitter bloqué, puis Facebook, et un gros travail de « nettoyage » -ou « harmonisation » comme disent les Chinois avec humour- des sites chinois de partage de vidéo pour en retirer les documents non autorisés.
Très vite aussi, beaucoup plus vite que lors des émeutes de Lhassa l’an dernier, les autorités chinoises ont organisé une visite de la presse étrangère à Urumqi pour pouvoir donner leur propre version des événements : à leur arrivée à Urumqi mardi matin, les journalistes ont été conduits à un centre de presse organisé dans un hôtel, se sont vus remettre une disquette contenant des images terribles des violences, avec nombre de cadavres de victimes han de la manifestation.
Certaines de ces scènes se sont retrouvées sur Internet, comme dans cette vidéo ci-dessous, composée à base d’images tournées dans un véhicule des forces de l’ordre, qui contient des images très dures. Elle a été récupérée sur un site coréen. (Voir la vidéo)
Cette volonté de donner l’accès à la presse étrangère constituait une inhuabituelle prise de risque des autorités, avec sa part d’imprévu, une manifestation de femmes ouïgour devant les journalistes, réclamant de savoir où sont leurs maris et leurs fils, ou une bataille rangée entre manifestants ouïgours et contre manifestants han.
Mais l’objectif était clair : il fallait bien montrer que la violence avait été déclenchée par les Ouïgours contre les civils han, comme en attestent les corps atrocement battus à mort visibles sur toutes les vidéos et les témoignages reccueillis sur place. Un scénario assez similaire aux événements de Lhassa l’an dernier, qui avait vu une foule de Tibétains s’en prendre à tous les signes de la « colonisation » chinoise/han, passants, magasins, véhicules, faisant alors une vingtaine de morts.
La faute à un complot étranger
Et, deuxième objectif, attribuer la paternité de ces émeutes à un groupe d’exilés, tout comme l’an dernier le gouvernement chinois avait accusé le dalaï-lama, chef spirituel des bouddhistes tibétains en exil en Inde, d’être responsable des violences de Lhassa.
La cible est cette fois Rebiya Kadeer, ancienne femme d’affaires d’Urumqi, emprisonnée pendant plusieurs années avant d’être expulsée aux Etats-Unis d’où elle dirige désormais le Congrès mondial ouïgour, groupe nationaliste se réclamant du Turkestan oriental, le nom d’une ancienne république ouïgour. Rebiya Kadeer dément avoir manipulé ces violences et contre attaque en accusant un « nationalisme han réactionnaire ».
Le chaînon manquant de la version officielle chinoise est la toile de fond de ces violences, c’est-à-dire l’écho d’autres violences qui se sont déroulées le mois dernier dans la province chinoise du Guandong, où des travailleurs migrants ouïgours ont été victimes d’une véritable chasse à l’homme à la suite de rumeurs infondées les accusant de viols de jeunes filles han. Il y a eu au moins deux morts, beaucoup plus selon les informations circulant dans les milieux ouïgours.
Les vidéos de ces événements ont été vus au Xinjiang malgré la censure et ont suscité une grande colère. Selon un témoignage qui nous est parvenu, les manifestants de dimanche criaient « Justice pour le Guangdong » au début d’un cortège qui a démarré de manière pacifique mais a vite dégénéré en émeute sanglante.
En focalisant sur l’atrocité des violences anti-Han à Urumqi, le gouvernement chinois est certain de provoquer un sursaut unanime de la population chinoise, horrifiée à juste titre par ces images. Tout comme l’an dernier le déferlement d’images de la violence tibétaine contre les Han -et les Hui, ces Chinois convertis à l’islam- à Lhassa avait soudé la population chinoise derrière le gouvernement pour dénoncer les instigateurs de ces événements.
Une vision partielle des événements
Mais en contrôlant étroitement l’information, en bloquant les canaux non autorisés comme Twitter, même si les plus habiles technologiquement trouvent de nombreuses voies de contournement des « murailles électroniques », le gouvernement empêche les Chinois d’avoir une image complète de la situation. Mais il espère ainsi surmonter ces événements, jugés suffisamment graves pour que le président Hu Jintao annule sa participation au G8 en Italie et rentre à Pékin.
Mais il court surtout le risque d’attiser un peu plus le fossé déjà passablement grand entre les Ouïgours, petite minorité nationale à l’échelle de la Chine -8 millions de personnes- mais encore le groupe dominant au Xinjiang. Les deux peuples ont désormais le sentiment d’être des victimes : les Hans parce qu’ils ont été agressés dimanche de manière forte ; et les Ouïgours parce qu’ils ont le sentiment de ne pas avoir été défendus par l’Etat lorsque les leurs étaient victimes d’agressions dans le Guangdong, mais d’être montrés du doigt comme des barbares lorsqu’ils se vengent à Urumqi.
Si en un an le Tibet et le Xinjiang connaissent des événements relativement similaires, on peut y voir, comme le fait Pékin, un vaste complot international. On peut y voir aussi le signe d’une politique des nationalités qui ne marche pas dans les deux grosses provinces concernées, et une nécessaire interrogation sur ce qui ne va pas.
La manière dont le gouvernement canalise l’information, jouant sur les émotions du groupe ethnique dominant en Chine, ne permet assurément pas de se poser des questions évidentes. Elle répond à une volonté du pouvoir de consolider son pouvoir, au risque de mettre de l’huile sur un feu déjà ancien.
- Sur Rue89Au Xinjiang, les Ouïgours résistent à la « colonisation »
- Sur Rue89140 morts après l'explosion de colère ouïgour en Chine
- Sur imagethief.comRiots in Xinjiang and the price of omission, sur le blog Imagethief
- Sur nytimes.comIn Latest Upheaval, China Applies New Strategies to Control Flow of Information, sur NewYorkTimes.com
- Sur wsj.comThe Real Uighur Story, par Rebiya Kadeer, sur WSJ.com
- Sur rue89.comTous les articles sur les Ouïgours
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daniel
daniel
Excellent article, Pierre.
Cette analyse de l’attitude Chinoise en matière de Médias est très pertinente et importante.
On remarque donc que certaines leçons ont été acquises depuis mars 2008 mais qu’ils retombent dans le travers, vraissemblament inhérent au système du PCC, de rejet sur un complot extérieur sans chercher à comprendre le ras le bol des Ouighours.
En ce sens ils jettent encore plus d’huile sur le feu car, l’ostracisme dont sont victimes les Ouighours en Chine va aller en s’accentuant.
edit : je viens de visionner la moitié de la vidéo (je n’ai pas pu continuer au delà...), si cette vidéo circule en Chine cela va être difficile de clamer la colère des Chinois et de leur expliquer le désespoir des Ouighours.
Je ne comprends pas pourquoi en France, les médias restent volontairement vagues sur le caractère violent et meurtrier de ces émeutes, j’entendais encore ce matin à la TV parler de manisfestations pacifiques qui auraient dégéneré.




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