Les Américains visent la Chine pour aider le Darfour
Comment, pour aider le Darfour, frapper Khartoum en passant par Pékin ? Cette stratégie à trois bandes, dont l’apparente simplicité avait conduit lors de la campagne présidentielle française à un débat imprévu sur un improbable boycott des J.O. de Pékin par Paris, vient de donner lieu à une spectaculaire décision aux Etats-Unis.
Répondant apparemment aux pressions des militants de la campagne pour le Darfour, le géant Fidelity, numéro Un américain et mondial des fonds de placement, vient de réduire de plus de 90% ses investissements dans la compagnie pétrolière chinoise PetroChina, offrant une nouvelle démonstration que, s’il est très difficile de faire bouger les Etats, les entreprises peuvent parfois s’avérer plus sensibles aux campagnes d’opinion.
La décision de Fidelity a été immédiatement saluée comme une victoire par les animateurs de la campagne pour le Darfour. Depuis des mois, aux Etats-Unis, ils faisaient pression sur le poids lourd de la finance américaine, comme, par ailleurs, sur le milliardaire Warren Buffet, lui aussi actionnaire important de PetroChina, pour qu’ils renoncent à leurs investissements dans l’entreprise chinoise cotée à New York. Le rôle central de la China National Petroleum Corp et de sa filiale PetroChina dans l’exploration des ressources pétrolières soudanaises, et ses complicités avérées avec les violations de droits de l’homme au Soudan lui valent, en effet, d’être la cible principale de ceux qui, depuis des années, dénoncent l’appui de Pékin aux militaires soudanais.
Officiellement Fidelity nie avoir vendu ses actions de l’entreprise chinoise à cause du Darfour. Mais ce démenti ne doit pas faire illusion : le geste illustre l’impact croissant des efforts menés aux Etats-Unis pour répéter avec le Soudan une méthode testée contre le régime sud-africain au temps de l’apartheid. Reprenant la stratégie du mouvement anti-apartheid dont elle est d’ailleurs largement inspiré, la Sudan Divestment Task Force
est particulièrement active sur les campus américains. Harvard a vendu ses actions de l’entreprise pétrolière chinoise en 2005 en citant le Darfour comme raison. Une quarantaine de grandes universités et plusieurs Etats américains (dont la Californie) ont fait de même ou s’y préparent.
Désireuse toutefois d’éviter les effets pervers d’un boycott systématique des entreprises présentes au Soudan ou engagées dans la reconstruction difficile du Sud-Soudan où,malgré un accord de paix signé en 2005 après vingt ans de guerre civile, la situation demeure fragile, la Sudan Divestment Task Force prône un désinvestissement « ciblé ». Visées : les entreprises liées au gouvernement soudanais par des « relations commerciales significatives », « sans bénéfices significatifs pour les populations civiles défavorisées du Soudan », et « n’ayant pas de position claire et effective face au génocide dans le Darfour ».
Ces critères, n’ont manifestement pas échappé aux dirigeants du groupe pétrolier Français Total, déjà souvent dénoncés pour leur présence en Birmanie, et qui, en raison de leurs concessions pétrolières au Soudan, risquaient forts de se retrouver sur la liste noire de la Sudan Divestment Task Force. Pour l’instant, grâce notamment à leur adhésion affichée aux principes de la coalition européenne sur le pétrole au Soudan une coalition d’ONG européennes peu convaincues des mérites de l’approche américaine du boycott, ils semblent y avoir habilement échappé. S’agissant d’une entreprise qui, en Birmanie, s’était offert en 2003, les services du nouveau ministre francais des affaires étrangères, Bernard Kouchner, auteur d’un rapport soutenant Total face à ceux qui lui reprochaient de faire peu de cas des droits humains au pays de Aung San Suu Kyi, le sujet méritera sans doute qu’on y revienne.
En attendant, comme le raconte cet article, la Sudan Divestment Task Force semble prête à tester les nouvelles promesses de Total en matière de droits de l’homme. Pas question donc pour l’instant de faire subir à l’entreprise française le sort réservé aux pétroliers chinois ou à leurs actionnaires américains. A suivre.
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Auteur(e) de l'article Oxfam France
Oxfam France
>question : vendre ses parts de boite chinoise empêche t’elle ces boites de travailler au Soudan ? , si c’est vendu , c’est que d’autres rachètent, non ?
Oui c’est vrai- sauf que si d’autres investisseurs fnt de même, trouver des financements devient plus difficile – et donc plus cher - pour les « boites » en question. Pour les entreprises cotées, ca peu aussi faire baisser le prix du titre. Ce n’est pas garanti, et il n’est pas sur que ce soit le cas ici, mais c’est ce qui s’était passé en 2000 lors de l’introduction de PetroChina à Wall Street.
LL
Voici, pour mémoire, un article que j’ai écris en 2001 sur ce sujet, publié par les Echos :
« Le groupe PetroChina victime de ses manquements aux droits de l’homme -
L’entrée en Bourse qui aurait dû permettre de lever une dizaine de milliards de dollars a rapporté trois fois moins que prévu.
Les Echos n° 18399 du 09 Mai 2001 • page 51
Ignorer les critiques des militants qui manifestent devant les sièges sociaux ou perturbent leurs réunions avec les analystes financiers au nom des droits de l’homme ou de la protection de l’environnement peut coûter cher aux entreprises internationales. C’est aussi, au-delà du risque financier, prendre celui d’une image durablement ternie, au moment où il faut justement séduire. Voilà ce que les banquiers de Goldman Sachs ont appris l’an dernier à leurs dépens.
L’exemple de l’introduction à Wall Street de PetroChina, filiale de China Petroleum Corporation, première entreprise pétrolière chinoise, a été une occasion unique de mesurer avec précision le coût potentiel d’une telle attitude sur le marché américain. PetroChina, dont 15 % du capital étaient mis en vente par Goldman Sachs, était la première d’une série d’entreprises chinoises à venir chercher des capitaux sur le marché américain. L’introduction en Bourse, qui a eu lieu en avril 2000 _ était présentée comme une belle opportunité pour les investisseurs : il s’agissait d’acheter un ticket d’entrée au capital d’une entreprise forte de 15 milliards de barils de réserves, à la veille de figurer au quatrième rang des compagnies pétrolières mondiales !
C’était compter sans la résistance d’une large coalition “ citoyenne ” qui entreprit de contrer les sirènes de Wall Street en organisant pour les analystes américains un “ road show ” alternatif consacré notamment au triste bilan de PetroChina en matière de droits de l’homme. Et ce, dans l’hôtel même où les rencontres des investisseurs avec les responsables de la société chinoise avaient été organisées par les banquiers !
Aux côtés des syndicalistes de l’AFL-CIO, engagés dans une vaste campagne dénonçant les atteintes au droit syndical et aux droits de l’homme en Chine, l’opération rassembla une myriade de groupes de tous horizons : les militants d’International Campaign for Tibet, et Students for a Free Tibet en bataille contre les investissements de China National Petroleum Corp. au Tibet, The American Anti-Slavery Group qui mène campagne contre l’esclavage au Soudan où China Petroleum est un investisseur de poids dans un gigantesque complexe pétrolier, les Amis de la Terre (Friends of the Earth) dont l’argumentaire insiste sur les corrélations entre atteintes à l’environnement et manque de respect pour les droits de l’homme, etc. Des représentants de plusieurs congrégations religieuses ainsi que des groupes conservateurs militants contre le régime soudanais ou accusant Pékin de porter atteinte aux libertés religieuses complétaient cet “ anti-tour de table ”. Enfin, un acteur de poids (financier) était venu les rejoindre : Alain Hevesi, trésorier (comptroller) de la ville de New York dont il gère entre autres le pactole des fonds de pension des employés.
Un risque aussi politique
Le discours purement financier de Goldman Sachs s’est donc trouvé en compétition avec celui organisé au nom de la défense des droits de l’homme, de la liberté religieuse ou syndicale, par cette compétition hétérogène mettant en évidence le désarroi de PetroChina et de ses banquiers face à un type de critiques auxquel ils n’étaient pas préparés. La banque, qui comptait initialement lever une dizaine de milliards de dollars lors de l’introduction en Bourse, a été contrainte d’en rabattre. L’introduction en Bourse a finalement eu lieu au tiers de l’objectif de départ : 2,9 milliards de dollars. Et malgré la mobilisation par Pékin de tous les investisseurs de Hong Kong disponibles, le cours a refusé obstinément de grimper.
Les analystes financiers avaient ouvert leurs oreilles : ils avaient été, par exemple, plus d’une cinquantaine à écouter une contre-analyse téléphonique pilotée par les critiques de l’entreprise, mettant l’accent sur le risque financier plus que sur l’éthique : cette entreprise est impliquée dans la violation des droits de l’homme, en Chine et au Soudan, cet investissement représente donc un risque politique. En outre, elle ne respecte aucune des règles élémentaires de transparence : difficile dans ces conditions de savoir ce qu’elle dissimule sur ses activités et qui pourrait demain être source de nouveaux problèmes. Si vous êtes un investisseur “ responsable ” vous devez rester à l’écart.
L’argumentaire a porté. Avant l’introduction en Bourse, les fonds de pension des fonctionnaires de New York, de Californie, du Wisconsin, du Maine et du New Jersey ont annoncé publiquement qu’ils s’abstiendraient de souscrire au capital de l’entreprise. D’autres ont suivi plus ou moins discrètement. Au total, ce sont des fonds gérant quelque 1.000 milliards de dollars qui sont restés sur la touche. La piètre performance du titre après l’introduction s’explique de la même manière.
LUC LAMPRIÈRE (*)
(*)Fellow au Carr Center for Human Rights Policy, Harvard University. »




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