TRIBUNE 13/07/2008 à 10h47

Kafka à Damas : les Mémoires d'un prisonnier syrien

Maâti Kabbal | Journaliste & écrivain

Cet article a déjà été mis en ligne en 2007, mais à l’occasion du séjour à Paris du président syrien, il nous a semblé utile de le rediffuser.

Des prisons tristement célèbres, on peut citer, entre bien d’autres, la prison des femmes de Kanater en Egypte, celles de Berrouaghia ou de Serkadji en Algérie, de Borj Erroumi en Tunisie, de Tazmamart au Maroc (détruite), et plus près de nous le mouroir d’Abou Ghraib en Irak ; des bagnes mouroirs décrits par des rapports ou témoignages comme un enfer sur terre ; où finissait la liberté du prisonnier pour commencer, celle, absolue du tortionnaire pour déshumaniser « sa proie ».

Etat prédateur, la Syrie, transféra sous la bannière du régime baasiste, son savoir-faire en la matière vers d’autres régimes despotiques. Jusqu’ici, le fonctionnement interne des rouages de l’incarcération et de l’enfermement dans ce pays ont été décortiqués et dénoncés par des rapports élaborés par des organisations internationales de défense de droits de l’homme. Pour y voir plus clair dans ce fonctionnement, il manquait un, voire des récits à travers des cas précis, à l’instar de « Mémoires de la prison des femmes » de Nawal Saadaoui (le Serpent à plumes), ou « Tazmamart, cellule 10 » de Ahmed Merzouki (éditions Paris-Méditerranée) pour le Maroc.

Avec « La Coquille, prisonnier politique en Syrie » de Mustapha Khalifa (Sindbad-Actes Sud), c’est désormais chose faite. Le roman vient ainsi combler cette lacune. Sous la forme d’une chronique au quotidien, le narrateur note les faits et les gestes les plus saillants qu’il a vécus pendant les 13 années d’incarcération, ponctuées de torture et de déplacement.

Désillusion à la descente d’avion

L’histoire commence à l’aéroport d’Orly où le narrateur s’apprête à retourner définitivement au pays pour y réaliser ses rêves. Suzanne, sa compagne tente en vain, de l’en dissuader. « J’ai des ambitions. En France, je resterai un étranger, je travaillerai comme n’importe quel émigré auquel on daigne accorder quelques miettes. Je ne veux pas de ça. Dans mon pays, je suis dans mon droit... ».

Il déchanta vite. Dès sa descente d’avion à l’aéroport de Damas, il est conduit dans un endroit secret et atrocement torturé. C’étaient les années quatre vingt, la répression s’abattait tous azimuts sur les opposants du régime baassiste, notamment sur les frères musulmans. Dans une pièce infestée d’odeurs pestilentielles, le narrateur assiste en direct à une séance de torture ; une manière de lui donner un avant-goût de ce qui l’attendait. Le fait qu’il soit chrétien et athée, ne change en rien à son supplice : « Athée, qu’il dit ! Ouais… sauf qu’on est dans un Etat musulman ! “, lui fait remarquer le tortionnaire sur un ton moqueur, avant de redoubler de férocité.

Tous les prisonniers sont soumis à ‘l’épreuve du pneu’ : le prisonnier est plié en deux et enfoncé dans le cercle d’un pneu avant d’être suspendu en l’air. Le tortionnaire s’acharne sur les fesses et les pieds, parties saillantes et les mieux exposées. Cette falaqa, flagellation, semble directement provenir de pratiques moyen-âgeuses. Le fait qu’il soit chrétien ne le rapprochera pas davantage des prisonniers ; ils n’y verront qu’un mouchard.

De toutes les prisons mouroirs, celle du désert restera dans sa mémoire la plus funeste. C’est dans cette prison qu’eut lieu le massacre du désert, au cours duquel périrent un millier de détenus musulmans, sous les mitraillettes de militaires menés par Rifaat al Assad, frère du président Hafez El Assad.

‘Sales chiens, vous venez comploter’

Ici, il n’y a pas de demi-saison. l’hiver est glacial, l’été est caniculaire, et le quotidien reste rythmé par les brimades, l’humiliation (on oblige les prisonniers à boire l’eau de caniveau), les tortures, parfois jusqu’à la mort. Le tortionnaire tue pour et au nom du président : ‘espèces de salopards, fumiers, vous manigancez contre le président ! … c’est grâce à lui que nous mangeons à satiété, et vous, sales chiens, vous venez comploter…’.

Outre les tortures classiques jusqu’à l’évanouissement, on fera subir au narrateur d’autres supplices inédits, estampillées du sceau des services secrets, par exemple la flagellation avec une courroie de ventilateur de blindé ! Pour le sauver d’une mort certaine, ceux parmi les prisonniers que l’on appelle les fedayine se portent candidats à sa place. D’un service de sécurité à l’autre, d’une prison à l’autre, le prisonnier subira ainsi, sans jamais fléchir, toutes les formes de châtiment. Comme revigoré par la torture, il était prêt à aller jusqu’au bout.

A la fin on lui proposa un marché : retourner en France pour fliquer les opposants. Il refusa ce piège. Son oncle, un nationaliste bien respecté, devenu ministre, lui proposa de signer une lettre de remerciements à l’attention du président. Il refuse. Las de sa résistance, les services secrets finissent par le relâcher. Après treize ans, trois mois et trois jours, il se retrouve dans les rues de Damas. Tout a été chamboulé, surtout son âme burinée par la souffrance.

Apre, direct et sans fioriture, le récit de Mustapha Khalifa éclaire d’une lumière crue l’arbitraire qui régit et règle la vie de toute une société. La portée kafkaïenne des situations finit à la fin par nous faire découvrir un régime risible et despotique.

► Mustapha Khalifa. La Coquille, prisonnier politique en Syrie. Récit traduit de l’arabe (Syrie) par Stéphanie Dujols. 262 pp ; (ed. Sindbad-Actes Sud)

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  • Gérard Gastaud
    Gérard Gastaud
    Photographe à Paris
    • Posté à 09h11 le 23/09/2007
    • Internaute 11065
      Photographe à Paris

    le silence est l’arme favorite des gens qui veulent regner sur les autres. C’est pour cette raison, qu’il ne faut jamais se taire, si l’on veut vivre DEBOUT ! Alors qu’il y a tellement de gens couches.

  • Anonyme

    Camps de concentration modernes... ça glace le sang

  • Anonyme

    J’aime beaucoup le jugement d’entrée : « Etat prédateur, la Syrie, transféra sous la bannière du régime baasiste, son savoir-faire en la matière vers d’autres régimes despotiques ».

    Etat prédateur ... vous voulez dire comme les EU ou Israël ? C’est dans ce sens là qu’il faut comprendre ce terme ? La comparaison n’est pas fausse car l’exportation de savoir faire en matière de prisons et de tortures est bien un point commun.
    Et cette lite de prisons célèbres... toutes arabes ? Curieux quand même, il me semblait avoir connaissance de quelques dizaines d’autres, ailleurs, tout aussi inhumaines.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 18h50 le 23/09/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Abou Ghraib, qui figure dans la liste de Maâti Kabbal —qui n’est pas là pour se « défendre »— n’est pas une prison arabe mais américaine, si ça vous rassure. Curieux commentaire... Vous pensez que ça soulage le torturé de Damas de savoir qu’il est en bonne compagnie avec des torturés de tous les bords ? Ca a l’air de vous faire mal de considérer les prisons et les tortionnaires syriens pour ce qu’ils sont, sans relativisme.

      • Anonyme répond à Pierre Haski

        Abu Ghraïb est une prison arabe ne vous en déplaise elle était déjà utilisée sous Saddam Hussein et les américians n’ont fait qu’en prendre le contrôle après avoir libéré des droits communs. Vérifiez la date de construction.

        Les tortionnaires syriens sot critiquables et je trouve très à propos qu’on en parle en ignorant depuis longtemps les prisonniers de Guantanamo ou ceux des centres d’interrogatoires israéliens comme le bloc 1391, Peta Tikva, ou Al Majnouna dans la base militaire d’Hébron où l’on peut trouver des enfants.

        Mais ...

         
        • Anonyme

          « amusant », si on peut dire sur un tel sujet, il fallait bien que quelqu’un la ramène avec Israël, quand on parle des prisons de pays musulmans !

          Et pourquoi pas les prisons birmanes qui ont aussi leur réputation ? sans parler des sudaméricaines etc

          • Anonyme

            désolé, celles-là je ne les connais pas, je ne parle que lorsque je sais.

            • Anonyme

              Bizarre que ce soit exactement ce que vous reprochez à l’article alors !

          • Anonyme

            CA de 19h56.
            ne trouvez vous pas curieux que la Syrie soit pointée du doigt actuellement alors (je pense que c’est ce qu’a voulu dire le précédent intervenant) que juqu’à présent on a très eu entendu ces courageux journalistes parler des tortures actuelles dans les pays dits démocratiques ?

            • Pierre Haski
              Pierre Haski
              Cofondateur Rue89
              • Posté à 00h49 le 24/09/2007
                éditeur
              • Journaliste 9
                Cofondateur

              Parce qu’on en a pas assez parlé depuis des années, il faudrait se taire « maintenant » (qu’y a-t-il de plus « maintenant » qu’hier ou demain ? Il y a toujours des échéances dramatiques au M-O). On en parle maintenant parce qu’un prisonnier politique syrien a eu la chance de survire à ses tortionnaires et la force de le raconter. Personnellement, ça me suffit comme justification.

        5 autres commentaires
  • Anonyme

    Le probleme majeur est qu’une dictature aussi brutale que la dictature syrienne puisse encore exister en 2007. Ces pratiques barbares decrites par Mr Khalifa ne sont pas du tout etrangeres aux libanais qui ont subi le joug syrien pendant 30 ans. Malheureusement des ’’tetes bien pensantes’’, generalement de gauche, ont toujours tendance a vouloir diminuer de la brutalite et dela sauvagerie de ces pratiques dans lesquelles le regime syrien s’est specialise. A ces ’’ tetes bien pensantes’’ je peux certifier que ces pratiques sont toujours utilisees aujourd’hui, que ce serait une honte de vouloir excuser le regime sanguinaire de damas qui continue a exporter le terrorisme et a ensanglanter le moyen orient. La seule chose positive est que actuellement le monde entier est conscient de ce qui se passe.

  • helios33
    • Posté à 15h13 le 13/07/2008
    • Internaute 33580

    Moi la principale chose que je retiens (peut-être à tort) de la Syrie c’est que c’est quasiment le seul pays du proche-orient où les minorités religieuses ne sont pas persécutées.

    • Laurent-Weppe
      Laurent-Weppe répond à helios33
      • Posté à 16h04 le 14/07/2008
      • Internaute 32921

      Si on en crois le texte de l’article, elles sont plutôt persécutés à égalité avec la majorité

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 22h56 le 14/07/2008
    • Internaute 44521
      Déchoukeur

    Le sort réservé aux prisonniers en Syrie me bouleverse et m’oblige à intervenir. C’est horrible et absurde. Et dire que ce jeune président syrien, vu à la télévision ces derniers jours, semblait si poli, souriant, so brittish ! Quelle misère !