13/04/2009 à 16h50

Tavernier / Tommy Lee Jones : plus noir tu meurs !

Olivier De Bruyn | Journaliste

Quand un cinéaste français fanatique de la culture US rencontre un acteur au sommet, ça donne... un excellent film noir : « Dans la brume électrique », d’après James Lee Burke. Un polar poisseux et énigmatique qui prouve que le couple Bertrand Tavernier-Tommy Lee Jones n’a rien d’improbable. Vraiment rien. (Voir la vidéo)

Soyons clairs, avec sa tronche patibulaire et son sourire aux abonnés toujours absents, on ne lui donnerait pas nos enfants à garder. De toute façon, ni son compte en banque (généreusement garni) ni son pedigree existentiel (un rien renfrogné) ne le prédisposent à occuper la fonction de baby-sitter.

Depuis quelques années, Tommy Lee Jones n’en finit plus d’étonner. Derrière son visage buriné et son regard d’une noirceur inquiétante, s’agite un comédien de la trempe des plus grands, longtemps sous-estimé pour cause de rôles pas vraiment à la hauteur de son talent.

La révolution, Mr Jones

Aujourd’hui, tout change. Et l’acteur, diplômé d’Harvard en littérature, mais cantonné pendant des lustres dans des prestations de flics (très) raides ou de méchants (très) méchants (« Men in black », « U.S Marshalls », « Volcano »), donne de bonnes raisons de penser qu’il est l’une des personnalités les plus passionnantes du cinéma américain.

En cinq ans, il a aligné les morceaux de bravoure à peu près incontestables. Un premier essai concluant en tant que réalisateur (« Trois enterrements »), consacré en 2005 à Cannes (prix du scénario et d’interprétation masculine). Une prestation plus qu’impeccable dans l’un des meilleurs films récents des frères Coen ( « No country for old men »). Un rôle majeur dans une fiction corrosive sur la politique U.S en Irak ( « Dans la vallée d’Elah », de Paul Haggis).

Bref, sa filmographie, jusque-là auréolée de titres de gloire épars (« Space Cow-boys » d’Eastwood, une poignée de fictions signées Oliver Stone) s’est bonifiée. Et les cinéastes les plus singuliers se pressent à son chevet pour le diriger. À leurs risques et périls, car l’homme est réputé difficile.

France-Amérique

Nouveau coup d’éclat dans la carrière du comédien : « Dans la brume électrique ». Un film 100 % américain réalisé par un cinéaste 100 % français : Bertrand Tavernier. Rien d’étonnant à cette alliance mondialiste qui, pour une fois, ne rime avec aucun compromis artistique.

Dans ses films antérieurs comme dans ses épatants bouquins (« 50 ans de cinéma américain », « Amis américains »), Bertrand Tavernier a toujours affiché son culte personnel pour la culture US et ses mythes bien vivants. Inévitablement, il devait un jour planter sa caméra outre-atlantique. La rencontre a eu lieu. Et il n’y a aucune raison de s’en plaindre.

Moite, Moite

Adaptation d’un roman de James Lee Burke (« In the electric mist with confederate dead »), le nouveau Tavernier met en scène l’enquête et la quête de Dave Robicheaux (personnage récurrent de Burke), un flic atypique, alcoolo, dépressif, ravagé par de terribles souvenirs et un passé qui ne passe pas.

Rayon enquête, il cavale après un serial killer qui s’attaque avec sauvagerie à de très jeunes femmes. Rayon quête, il essaye de recoller les morceaux de son identité fracassée et, par la même occasion, effectue un vertigineux voyage dans l’histoire de son pays. Guerre de Sécession, Vietnam. Réminiscences rudes...

En toile de fond : la Louisiane, le pays bayou, une moiteur qui engourdit les âmes, la présence potentielle de fantômes au détour de chaque étang. Et puis, aussi, quelques blessures de l’époque. Les ruines de la Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina. Le tournage dans les parages d’un film US, dont la production est gérée par des pseudo-mafieux.

Un grand Tavernier

Fantomatique et envoûtant, « Dans la brume électrique » ne ressemble évidemment en rien aux multiples films de genre formatés qui encombrent les écrans.

Voici une fiction qui sait prendre son temps sans jamais barber. Qui creuse chaque personnage. Entraîne dans son intrigue sans jamais sacrifier les atmosphères et les états d’âme. Au cœur de ce film poisseux et envoûtant, Tommy Lee Jones, encore plus laconique et économe d’effets que d’ordinaire, batifole dans son élément. Un seul regard témoigne du dégoût, de la colère ou d’une terrible mélancolie.

Le flic Robicheaux et son interprète ne font vraiment qu’un. C’est ce que l’on appelle, pour de vrai, une incarnation. On n’en voit pas souvent de si convaincantes.

Dans la brume électrique, de Betrand Tavernier, avec Tommy Lee Jones, John Goodman, Peter Sarsgaard....

Aller plus loin
  • 14075 visites
  • 21 réactions
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  • patrick du 14-
    patrick du 14-
    de plus en plus naze
    • Posté à 17h00 le 13/04/2009
    • Internaute 40667
      de plus en plus naze

    j’irais le voir

  • CALDE88
    CALDE88
    retraité
    • Posté à 17h37 le 13/04/2009
    • Internaute 64405
      retraité

    un film difficile que B Tavernier a réalisé avec son talent habituel et beaucoup de ténacité. le film sort en dvd aux EU ( version plus courte ) on le sait. Ce film (vu en avant première) dégage une athmosphère véritable , un brin de fantastique et demande de l’attention, un bon polar à voir et qui changera les spectateurs des comédies françaises du moment ....

  • Brédala
    Brédala
    NB : dernières lignes dans " (...)
    • Posté à 18h49 le 13/04/2009
    • Internaute 63792
      NB : dernières lignes dans " (...)

    On y aurait aussi vu Harvey Keitel, mais déjà bien marqué par « Bad lieutenant »...
    En tous cas, ça promet d’être un film bien déjanté !

  • Julos
    Julos
    ex E.N
    • Posté à 19h03 le 13/04/2009
    • Internaute 38577
      ex E.N

    La passion de Tavernier pour le cinéma en général, le cinéma américain en particulier m’enchante !

    Il faut lire ses récits de rencontres et ses analyses de films et de filmographies dans le pavé de cinéphilie « Amis américains ». Un bonheur.

    Ce dernier film avec Tommy Lee Jones me fait très envie.

  • Jaycib
    Jaycib
    Désagrégé de l'Université
    • Posté à 19h49 le 13/04/2009
    • Internaute 37053
      Désagrégé de l'Université

    Il faudrait aussi indiquer que Tavernier n’a pu obtenir le « fnal cut » que pour la version française du film, la version états-unienne étant modifiée (de façon à être plus conforme au « goût américain ») et raccourcie du même coup d’à peu près15 minutes ! Il est assez piquant qu’un américanophile comme Tavernier se soit heurté à l’impéritie du prétendu modèle cinématographique hollywoodien, selon lequel toute lenteur intentionnelle est synonyme d’inaction. L’acceptation du cinéma d’auteur aux Etats-Unis dépend toujours (1) de la rentabilité prévue du film, et (2) de l’image que le producteur se fait du spectateur aux Etats-Unis.

    NB : Tommy Lee Jones a fait savoir que la version française est la seule qui lui convienne, ce qui ne manque pas non plus de piquant.

    • Lemmy_Nothor
      Lemmy_Nothor répond à Jaycib
      - Gone fishing !
      • Posté à 21h28 le 13/04/2009
      • Internaute 12434
        - Gone fishing !

      J’ai vu la version US....deux fois. La version française, pas encore sorti à Barcelone. Jones est impecable. Levon Helm dans le role du général sudiste est aussi très bon. Mais le rôle principal du film est le bayou....qui me semble pas assez exploité dans la version US. J’imagine que les 15 minutes qui manquent sont justement la partie qui se passe dans les marécages.

  • Citoyenne_lambda
    • Posté à 20h36 le 13/04/2009
    • Internaute 35943

    James Lee Burke / Tavernier / Tommy Lee Jones, ça ne se rate pas !

  • palliet
    • Posté à 21h07 le 13/04/2009
    • Internaute 10176

    Vous oubliez d’indiquer que ce film a subit deux montages : l’un pour les États-Unis (plus rapide,), l’autre pour le reste du monde...
    Il ne passera d’ailleurs pas par la case « cinéma » aux USA mais sortira directement en DVD.
    Un bon article publié dans Le Monde raconte cette histoire : Lien

  • Perjovem
    • Posté à 21h38 le 13/04/2009
    • Internaute 5477

    Et prière aux « cervelles molles » de riverains de ne pas pirater son film au Tavernier, nom de Zeus !

    Lien

    Perjo

  • GWERN
    GWERN
    Ex militant du vaste mouvement (...)
    • Posté à 21h48 le 13/04/2009
    • Internaute 60684
      Ex militant du vaste mouvement (...)

    En passant espérons que plein d’amateurs en profiteront pour aller découvrir chez Rivages le reste de l’oeuvre de James Lee Burke !

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 22h09 le 13/04/2009
    • Internaute 29846
      menuisier

    Tavernier est LA seule personalité du cinéma français qui m’enchante littéralement.

    Qu’il parle de « La flibustière des Antilles » ou des « contrebandiers de Moonfleet », il est une merveille d’érudition, il donne envie de se cultiver parceque chez lui c’est synonime de plaisir, de joie.

    Comme cinéaste, il s’agit d’un monument.
    Ni plus ni moins.

  • Bête à part
    Bête à part
    parmi nous autres.
    • Posté à 22h52 le 13/04/2009
    • Internaute 504
      parmi nous autres.

    .

    .

  • marcelamon
    • Posté à 23h42 le 13/04/2009
    • Internaute 31356

    Fanatique de la culture US et aussi de son mode de pensée ce pauvre type avec ses déclarations sur l’hadopi.

  • jmal
    • Posté à 23h47 le 13/04/2009
    • Internaute 28067

    Quand j’ai appris que Tommy Lee Jones serait Dave Robicheaux, je me suis dit que James Lee Burke avait écrit ce personnage pour lui. Difficile de mieux coller au personnage !

    Avec un trio pareil, ça ne peut pas rater. Quand on voit ce que Tavernier a fait avec 1275 âmes de Thompson, magistralement transposé dans Coup de torchon, on ne peut qu’attendre avec impatience de voir son dernier film.

    Dès que je peux, j’y cours. Et si c’est une occasion pour faire mieux connaître Lee Burke, ce sera encore mieux.

    Lien

  • mongarsrikou
    • Posté à 17h02 le 14/04/2009
    • Internaute 27719

    plus brillant comme casting je vois pas... merci mister Tavernier !

  • tagazou
    tagazou
    Vigilant
    • Posté à 18h01 le 14/04/2009
    • Internaute 68932
      Vigilant

    Je n’ai pas encore vu le film mais je tiens à souligner la qualité des livres de James Lee Burke qui est trop peu évoquée.

    Comme toujours, un peu d’appréhension avant de voir l’adaptation d’un ouvrage apprécié à la lecture.

    En sortant du cinéma, dirigez vous vers une librairie.. chez JLB, tout est de qualité.

  • Julos
    Julos
    ex E.N
    • Posté à 10h08 le 15/04/2009
    • Internaute 38577
      ex E.N

    Pour les riverains besogneux ou lève-tard qui l’aurait raté, Tavernier était dans « Esprit critique » ce matin sur Inter :

    Lien

    Et cet aprème à 17h chez Calvi dans « Nonobstant ».

    Bonne journée à tous !

  • Julos
    Julos
    ex E.N
    • Posté à 18h43 le 15/04/2009
    • Internaute 38577
      ex E.N

    Arrgh ! ! « Pour les riverains... qui l’auraiENT raté... »

    Vous serez tous d’accord avec moi pour mettre cette Kolossal Error sur le compte de ... l’émotion que provoque par anticipation la sortie du dernier Tavernier ; -))

    Et là c’est pire, car je l’ai vu cet après-midi ! What a fucking amazing so genious and perfect movie ! ! !

    Non je ne délire pas, tout est parfait : la photo, les cadres, le montage, le scénar, les dialogues, les acteurs (Tommy Lee Jones est immense), la musique, les décors naturels ...

    Pour la qualité de l’adaptation du roman de Burke, il faut que je lise le dit roman. Au plus vite. Et vous tous, courez-y, encore plus vite !

  • mlab
    mlab
    chercheuse dans le Tout-monde
    • Posté à 10h32 le 16/04/2009
    • Internaute 71050
      chercheuse dans le Tout-monde

    Bon... Alors moi j’ai vu le film hier. La clim de la salle était en panne ce qui nous mettait encore plus dans l’ambiance de moiteur qui émane du film, pourtant j’ai été déçue. Peut-être par mon attente trop grande ? Je ne suis pas une fan inconditionnelle de Tavernier mais de Tommy Lee Jones et des polars bien noirs oui. Il y a une vraie atmosphère, empreinte de réminiscences. Certes les images sont sublimes, peut-être parce que les paysages le sont naturellement aussi ? Même chose pour les acteurs. Jones est formidable, il est Robicheaux. Mais...
    Je dois avouer que je n’avais pas lu ce polar. Mais j’ai comme une impression de raté dans ce film. L’impression que Tavernier s’est attardé sur des choses et qu’il est passé vite sur d’autres. Et pourtant le film dure 2h. Je n’ai pas trouvé de suspens particulier et finalement l’affaire est « vite » résolue et sans surprise ou retournement de situation. Disons que pour moi ce serait plus un bon film sur la Louisiane qui semble figée dans le temps, bien que secouée de temps à autres par quelques cyclones, et le portrait d’un homme que le passé ne laisse pas en paix et avec lequel il va tenter de se « réconcilier ». Évidemment je vous conseille d’aller le voir, mais à mon sens ce n’est pas le polar de l’année.

    • jmal
      jmal répond à mlab
      • Posté à 22h25 le 16/04/2009
      • Internaute 28067

      Je n’ai pas encore vu le film, mais votre description pourrait être une bonne description ... Du roman.
      Les romans de James Lee Burke valent surtout par leur ambiance, leur description d’une Louisiane figée dans le temps comme vous dites, et surtout pour la qualité de ses personnages. Robicheaux en tête bien entendu, mais avec toujours des seconds couteaux très fouillés et très réussis.
      Une excellente adaptation bien dans l’esprit donc ?

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