Nonfiction 31/03/2009 à 16h12

Le travail féminin rémunéré, la révolution de Christine Delphy

Fabrice Bourlez | nonfiction.fr


La théoricienne féministe Christine Delphy en conférence à Montréal en novembre 2007 (Marie-Julie Garneau/Flickr).


Depuis près de quarante ans, Christine Delphy reprend avec patience et opiniâtreté la lutte contre ce qu’un de ses maîtres aura épinglé d’une expression célèbre -selon elle, sûrement trop tard, trop facilement et de façon irrémédiablement trop fermée- « la domination masculine » (Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998).


Jaquette de ’L’Ennemi principal’ de Christine Delphy (DR).

Précis et rigoureux, parfois même un peu austères, les articles de Delphy témoignent d’une pensée qui, à chaque ligne, essaye de réfléchir à contre-courant, de s’opposer aux évidences qui empêchent les opprimés de s’apercevoir du poids qui pèse sur leurs épaules et qui, parfois, les pousse même à apprécier leur propre oppression. Bref, autant d’invitations à penser autrement.

Son travail est republié en deux volumes. Cette première partie (qui reprend des textes allant de 1970 jusqu’à 1978) se limite à tracer la carte du patriarcat : l’auteure y définit les contours de l’exploitation des femmes par l’homme.

La sociologue et féministe, chercheuse au CNRS, n’épargne personne : bien pensants et défenseurs du politiquement corrects passez votre chemin.

Contre le « bon sens commun »

Delphy a choisi de prendre la parole pour dénoncer l’exploitation des femmes et elle porte ses raisonnements jusqu’à leurs conséquences ultimes sans la moindre intention de prêter l’oreille à ce qu’« ils » (les hommes mais aussi ses collègues sociologues et les femmes qui se satisferaient de leur condition) pourraient dire de sa remise en question des vérités a-historiques, naturalistes, biologistes, essentialistes ou soi-disant neutres.

Les années n’ont pas fait pâlir la rage de la féministe et, contrairement à ce que le « bon sens commun » voudrait trop vite nous faire croire, la lecture de ses textes nous enseigne que les choses ne sont peut-être pas si fondamentalement changées que cela concernant les modalités d’exploitation et d’oppression des femmes et des autres minorités.

En effet, l’un des écueils critiques à éviter serait celui de considérer les textes de ce premier volume, en particulier ceux sur la succession du patrimoine ou sur la question du travail domestique des femmes en milieu rural, comme « vieillis ». Ce qu’elle dénonce du point de vue du fonctionnement, la manière dont elle dégage des structures et la façon dont elle signale les oppressions ne manquent pas de nous remettre face à notre quotidien.

En cela, son « matérialisme féministe » n’a rien perdu de son efficace. Avec cette dernière expression, il faut entendre l’analyse du système abstrait qui est déterminé par un ensemble de rapports de production visant à exploiter, voire exproprier, les femmes de leur travail.

De l’expropriation du travail des femmes au profit des hommes

Elle pointe bien comment les rapports sociaux entre les classes ne fonctionnent pas indépendamment de la constitution des classes. La domination, ou plutôt l’exploitation, n’existe donc pas naturellement entre deux groupes donnés mais est à la base de la constitution de ces groupes, de leurs rapports et de leur identification.

Ainsi, l’analyse de Delphy, quant à la prise en compte du travail domestique des femmes, renverse-t-elle celle des marxistes qui ne voyaient l’exploitation des femmes que comme une conséquence de l’exploitation capitaliste. Or l’auteure démontre comment l’exploitation de la femme passe par la non-rémunération d’un travail domestique fourni en famille alors qu’il pourrait être vendu, s’il était accompli à l’extérieur.

Contre ses amis marxistes, Delphy prouve ainsi que l’exploitation des femmes ne prendra pas fin avec l’abolition des rapports de production capitalistes, mais avec l’abolition pure et simple du patriarcat, de l’expropriation du travail des femmes au profit des hommes.

Le premier volume de L’ennemi principal se clôture d’ailleurs de manière ouverte : un appel à une révolution de la connaissance qui adviendrait grâce au féminisme matérialiste.

Au bout de son analyse de l’« économie politique du patriarcat », Christine Delphy laisse présager qu’une révolution de la pensée est encore possible, une sortie de la pensée dominante, une fin effective du patriarcat, est envisageable à condition de ne laisser personne indemne. Extrémiste de la pensée, Christine Delphy a choisi de mettre sa plume au service de la révolution. Personne ne parviendra à la convaincre de mettre un peu d’eau dans son encre : elle brille du rouge du sang des opprimés.

 ? L’Ennemi principal : l’économie politique du patriarcat - de Christine Delphy - Paris, Syllepse, 2009 - 276 p. - 20€.

En partenariat avec :


Photo : La théoricienne féministe Christine Delphy en conférence à Montréal en novembre 2007 (Marie-Julie Garneau/Flickr).

Aller plus loin
  • 4269 visites
  • 16 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • yalienx
    • Posté à 17h36 le 31/03/2009
    • Internaute 66859

    Je travaille dans une entreprise où les femmes sont majoritaires (60 à 65%), y compris aux postes de direction, et où elles sont largement aussi bien payées (mieux ?) que les hommes. J’ai donc du mal à me passionner totalement pour ce type de discussions, même si je sais que les problèmes d’égalité hommes / femmes se posent d’une manière générale dans notre société.

    • anini
      anini répond à yalienx
      terrienne de souche !
      • Posté à 19h06 le 31/03/2009
      • Internaute 51759
        terrienne de souche !

      Vous devriez donner le nom de cette entreprise , ça pourrait intéresser les dames de rue 89 !

      • deecurl
        deecurl répond à anini
        • Posté à 20h26 le 31/03/2009
        • Internaute 13077

        +1

        et le secteur surtout, pour voir s’il s’agit d’un secteur majoritairement féminisé (social, santé, petite enfance...) ou si, bonne surprise, d’un secteur masculinisé ou neutre.

         
        • yalienx
          yalienx répond à deecurl
          • Posté à 22h39 le 31/03/2009
          • Internaute 66859

          Je n’ai pas très envie de donner le secteur, car pas envie de trop « personnaliser » mes propos (et à terme trop me dévoiler : je préfère rester totalement anonyme), mais je dois dire qu’il s’agit d’un secteur plutôt masculin dans l’ensemble (même fortement masculin), et assez traditionnaliste. Pourtant, chez nous, une majorité de femmes. Et ce qui est le plus frappant, c’est que la majorité de femmes se retrouve jusqu’aux dirigeants. C’est suffisamment rare pour être signalé, car on voit souvent des boîtes dans lesquelles les femmes sont majoritaires aux postes les moins élevés dans la hiérarchie, mais ne parviennent pas à gravir les échelons...

          • Kans
            Kans répond à yalienx
            Lion indomptable
            • Posté à 08h38 le 01/04/2009
            • Internaute 10750
              Lion indomptable

            Alors au pif, tu es sage-femme, assistante-maternelle.
            Amigo, sans cette information, tu fausse justement le débat. Ton exemple n’est du coup plus comptable.

            • yalienx
              yalienx répond à Kans
              • Posté à 18h27 le 01/04/2009
              • Internaute 66859

              cabinet d’avocats...

              P.S. : je suis un mec (cela dit, je pourrais être sage-femme puisque c’est aussi le nom des hommes qui pratiquent ce métier, et pour cause !)

              • deecurl
                deecurl répond à yalienx
                • Posté à 20h13 le 01/04/2009
                • Internaute 13077

                nous y voilà.
                je ne connais pas trop le secteur, c’est vrai,
                mais tout de même, il me semble que les facs de droits ne manquent pas de femmes non ?

                • yalienx
                  yalienx répond à deecurl
                  • Posté à 00h10 le 02/04/2009
                  • Internaute 66859

                  Exact ! Et il y a beaucoup de femmes dans les cabinets d’avocats en général... chez les jeunes ! Mais les hommes progressent plus vite et on trouve assez peu de femmes associées dans ces cabinets. Ca augmente petit à petit, mais ça reste un milieu très masculin.

                  • Kans
                    Kans répond à yalienx
                    Lion indomptable
                    • Posté à 08h58 le 02/04/2009
                    • Internaute 10750
                      Lion indomptable

                    Et perso, je trouve que c’est un mauvais exemple, STATISTIQUEMENT. C’est comme une PME ou toute autre entreprise familiale. Il est facile qu’il soit entièrement feminin, entièrement noir, entièrement blanc masculin, bref tout est possible.
                    Mes critères auraient été :
                    - Entreprise de plus 100pers
                    - Secteur traditionnellement masculin ou connu comme tel
                    - etc.
                    Bref, un vrai contre-exemple.

                    En tout cas, épanouis-toi dans ton cabinet. Et bien de choses Mme Delphy.

  • liberationdelevangilepopulaire
    liberationdelevangilepopulaire
    sans mandat du ciel ni de (...)
    • Posté à 21h48 le 01/04/2009
    • Internaute 71809
      sans mandat du ciel ni de (...)

    ... « une révolution de la pensée est encore possible, une sortie de la pensée dominante, une fin effective du patriarcat, est envisageable »...

    Gandhi :
    « Appeler les femmes “le sexe faible” est une diffamation ; c’est l’injustice de l’homme envers la femme. Si la non-violence est la loi de l’humanité, l’avenir appartient aux femmes. »
    Honneur aux femmes !
    Lien

  • kawouede
    • Posté à 21h23 le 31/03/2009
    • Internaute 27995

    On peut lire ses contributions sur le site Les mots sont importants
    Lien
    souvent passionnant

  • Alain Pacifique
    Alain Pacifique
    enfin!! ça marche !
    • Posté à 05h47 le 01/04/2009
    • Internaute 24637
      enfin!! ça marche !

    « l’exploitation de la femme passe par la non-rémunération d’un travail domestique fourni en famille alors qu’il pourrait être vendu, s’il était accompli à l’extérieur »
    l’auteure veut elle un revenu minimum universel payé par l’état ou plutôt , ce que préconise lepen, un revenu pour les femmes au foyer ?
    juste pour info, je suis père au foyer avec 2 jeunes enfants. ;))

  • ni_coco
    ni_coco
    30 ans
    • Posté à 12h39 le 01/04/2009
    • Internaute 57294
      30 ans

    debat depassé.
    - quid de la remunération des hommes qui bricole dans le domicile familial ?
    - quid de la remuneration des hommes au foyer
    en passant accepter de rémunérer les femmes au foyer revient paradoxalement à les caser dans le role , en reprenant le vocabulaire feministe, machiste de femme.
    toi fais la bouffe, moi chercher viande et sous pour vivre.

    La solution se trouve dans le respect mutuel. le feminisme a permis des avancées pour les femmes qui j’approuve, mais aussi un rapport au masculin plus que bizarre.
    pour moi le feminisme est mort et devrait s’en rendre compte.

    une nouvelle forme de ’feminisme’ devrait arrêter d’opposer les hommes et les femmes. il emergera quand le feminisme militera pour une égalité homme-femme pour la garde d’enfant suite a un divorce par exemple.
    dans le cas contraire je monte le mouvement « masculisme “
    et tac !

    • anini
      anini répond à ni_coco
      terrienne de souche !
      • Posté à 14h01 le 01/04/2009
      • Internaute 51759
        terrienne de souche !

      Je ne pense pas que le féminisme ait obtenu la pleine égalité entre hommes et femmes et même dans nos pays européens , loin de là !
      Quel est pour vous le rapport« bizarre » établi entre masculin et féminin ?

    • alicejul
      alicejul répond à ni_coco
      en sursis urbain
      • Posté à 21h39 le 01/04/2009
      • Internaute 37700
        en sursis urbain

      la réaction antiféministe ne vous a pas attendu et le mouvement masculiniste existe bel et bien... au Quebec, il remet en cause l’école mixte au prétexte que les garçons sont moins bons et auraient besoin d’une attention particulière... ce mouvement a de façon moins comique des liens très ambigus avec les pères auteurs de violences sexuelles envers leurs enfants
      Pendant ce temps là, de l’ordre de 100.000 viols sont commis chaques année (source Observatoire National de la Délinquance), les femmes gagnent en moyenne 18.9% de moins que leurs homologues masculins (à travail et évolution de carrière égaux), elles sont beaucoup plus touchées par le chômage et le temps partiel subi, elles représentent moins d’un quart de l’Assemblée nationale et du Sénat(source Observatoire de la Parité), et elles passent en moyenne deux fois plus de temps que les hommes aux taches ménagères et aux soins aux enfants (source insee)

  • mamane
    mamane
    le futur c'était mieux avant
    • Posté à 13h14 le 01/04/2009
    • Internaute 44657
      le futur c'était mieux avant

    Un grand bravo à cette grande, et véritable, féministe qu’est Madame Delphy