10/03/2009 à 11h59

Iran : musiques sous surveillance

Mondomix"
Arnaud Cabanne | Mondomix, musiques et cultures dans le monde



Extrait du clip « Neveshteha » de Hich-Kas (DR)

« Nous ne donnons plus de concerts. Ils nous l’interdisent. Il est également très difficile de répéter car il faut un lieu pour le faire sans se faire repérer… », Milad Tangshir, guitariste du groupe de métal Ahoora, semble désabusé. « Avant, il y avait beaucoup de groupes de rock et de métal à Téhéran. Aujourd’hui, ils disparaissent les uns après les autres à cause des innombrables problèmes qu’ils rencontrent ».

Amendes, confiscation de ses instruments, de son matériel d’enregistrement et même prison dans certains cas : voilà la réalité à laquelle est confrontée la nouvelle génération de musiciens iraniens.

Trente ans après le début de la Révolution islamique menée par l’ayatollah Khomeyni, la musique iranienne est coupée en deux. D’un côté les musiques autorisées (classique, religieuse ou folklorique), et de l’autre les formes trop occidentales ou « aux propos trop obscènes », dixit le ministre Mohammad Dashtgoli, (jazz, rock, hip hop, musiques électroniques ou contemporaines) interdites.

Le pays avait pourtant connu une relative embellie culturelle sous l’air du président Mohammad Khatami, des artistes de tous styles avaient pu développer une expression ouverte de leur art, mais avec l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad et son obsession de l’invasion occidentale dans l’identité iranienne, la chape de plomb est retombée.

Des écoles de musique classique dans tout le pays

Le fait que les musiques autorisées soient justement « autorisées » n’enlève rien à leur qualité, leur finesse, leur intensité, ni ne les réduit à de vulgaires musiques de propagande. La musique classique iranienne est modale, en partie improvisée, reposant sur des systèmes complexes théorisés au Ve siècle qui forment ce que l’on appelle le répertoire « radif ».

Elle a donné au monde des très grands chanteurs, par exemple, Mohammad Reza Shajarian (Voir la vidéo)

Ou Shahram Nazeri, qui est très connu pour interpréter des chants kurdes, populaires, et pour travailler à moderniser la tradition. (Voir la vidéo)

Les instrumentistes d’exception sont aussi légion : Hossein Alizadeh, Dariush Talai, Lotfi, Kayhan Kalhor... Il existe des écoles de musique à travers tout le pays qui reçoivent des milliers d’élèves afin de leur enseigner ces traditions.

Internet pour seul espoir

Et puis il y a les autres, ceux qui n’ont pas le droit de cité, qui vivent leur passion cachés. Leur seul espoir est Internet. « C’est à peu près la seule façon pour nous d’être entendus et de faire savoir au monde que l’on existe », souligne Milad.

Ahoora pour le métal, O-Hum et 127 pour le pop rock, Hich-Kas pour le rap, voici quelques noms parmi les clandestins les plus connus. Chacun a choisi son chemin, les uns chantent en anglais, c’est le cas de Ahoora et de 127.
(Voir le clip de « To my world » de 127)

Les autres ont gardé le farsi (langue officielle en Iran), comme O-Hum et Hich-Kas. Des milliers d’artistes de tous les styles, des musiques contemporaines aux musiques électroniques, sont bâillonnés mais prêts à résister.
(Voir le clip )

Trois millions d’expatriés

Il reste les expatriés. Ils sont plus de 3 millions dans le monde. Et là aussi, ils suivent de multiples voies. Djamchid Chemirani, maître de la percussion iranienne, est installé en France depuis de nombreuses années. Avec ses deux fils, Bijan et Keyvan, percussionnistes également, poursuivant des carrières solos, il a créé le Trio Chemirani. Cette entité fait éclater la beauté et la sophistication des rythmes perses qui traditionnellement suivent le rythme du chant. (Voir la vidéo)

Saied Shanbehzadeh est, lui aussi, bien connu en France. Avec son ensemble, il joue les musiques du sud de l’Iran, région du Golfe persique, où Arabes, Juifs, Indiens et Africains ont su mêler leurs cultures. Aujourd’hui, sa musique trop dansante pour le gouvernement n’est officiellement plus autoritée. (Voir la vidéo)

Les frères Tabassian, au Québec, ont créé l’Ensemble Constantinople, avec lequel ils couplent les musiques de leur pays d’origine, les musiques acadiennes et le chant juif de Françoise Atlan, tentant des incursions là où leur imaginaire les porte.

On trouve de nombreux groupes de rap en Europe : Reveal à Londres, DAAD à Berlin. La chanteuse Sussan Deyhim ou encore le groupe Niyaz, mélangeant poèmes soufis, électronique et traditions, sont eux basés aux Etats-Unis qui accueillent près d’un million d’Iraniens.

Dans les années à venir, l’Iran va devoir faire face à deux problèmes :

  • Le premier est le risque d’asphyxie des musiques classiques résultant d’un enfermement prolongé. De nombreux musiciens, comme le chanteur Shahram Nazeri, ont tiré plusieurs fois la sonnette d’alarme, mettant en garde les partisans d’un protectionnisme culturel extrémiste devant la disparition de la nouveauté dans la musique iranienne.
  • Le second est la pression de la nouvelle génération, une population en décalage avec le pouvoir. La jeunesse de Téhéran s’accommode des lois et de la religion dans la sphère privée, les nouvelles technologies toujours plus difficiles à contrôler seront peut-être le cheval de Troie qui imposera l’ouverture au gouvernement. Espérons-le…
Publié initialement sur
Mondomix
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  • 8 réactions
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  • Raslacouette
    • Posté à 12h26 le 10/03/2009
    • Internaute 59636
    • caro
      caro répond à Raslacouette
      délinquante avérée
      • Posté à 15h53 le 10/03/2009
      • Internaute 6484
        délinquante avérée

      très beau et très vrai. Je retiendrai la définition d’un « conservateur (dans un pays) : personne responsable d’oeuvres d’art avortées ». Tout est dit.

  • Ludivine van de Spock
    Ludivine van de Spock
    journaliste scientifique (...)
    • Posté à 13h17 le 10/03/2009
    • Journaliste 43784
      journaliste scientifique (...)

    Excellent article qui apporte un éclairage sur une problématique culturelle de la théocratie iranienne un peu méconnue en Occident, qui tend à se focaliser sur la situation des femmes, des opposants politiques ou des minorités religieuses !

    Juste une toute petite remarque, la langue iranienne est le farsi, pas le farci, réservé aux dindes : -)

    • Utilisateur désinscrit à sa demande
      • Posté à 01h29 le 11/03/2009
      • Internaute 70482
        nc

       : -)
      Oui : super article avec super musiques – Kayhan Kalhor et Erdal Erzincan, rien que pour eux, j’irai jusqu’en Iran, mais de toutes façons ça fait un bail que j’ai envie...

      Courage à tous les musiciens iraniens ! Chapeau bas.

  • liberationdelevangilepopulaire
    liberationdelevangilepopulaire
    sans mandat du ciel ni de (...)
    • Posté à 14h38 le 10/03/2009
    • Internaute 71809
      sans mandat du ciel ni de (...)

    La musique libère les émotions et les rend en quelque sorte disponibles, les diffuse dans l’air du temps, ce que les dirigeants iraniens ne souhaitent pas, puisqu’au contraire ils cherchent à les canaliser.
    Cet article nous montre en tout cas que le peuple iranien n’a pas fait entendre son dernier accord.
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  • Rueaka
    Rueaka
    Chercheur
    • Posté à 16h33 le 10/03/2009
    • Expert 67381
      Chercheur

    De même que la langue parlée en Grande-Bretagne est l’anglais et non l’english, en allemagne l’allemand et non « Die deutsche Sprache », la langue officielle de l’Iran est le persan comme l’atteste la définition suivante (voir le point III) :
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    Une recherche du mot farsi
    Lien
    Lien
    vous convaincra que ce mot n’existe pas dans la langue française. Il s’agit en effet du mot utilisé par les persanophones pour désigner le persan dans leur langue.

    Voir aussi : Lien

    Il est tentant de penser que l’orthographe « farci » utilisée dans l’article et déjà relevée dans un autre commentaire provient d’un logiciel correcteur orthographique zélé qui n’a pas reconnu, à raison, le mot « farsi ».

    En ce qui concerne la musique en Iran, il faut savoir que bien avant l’essor d’internet en Iran, les iraniens contournaient déjà massivement la censure musicale en regardant les chaines musicales par satellites. Ces chaines, émises pour une bonne part d’entre elles depuis « Tehrangeles » (voir Lien ) diffusent en continu de la « pop » iranienne, sorte de « dance music » aux accents latinos sur laquelle danse la jeunesse iranienne durant leur soirées.
    Les paraboles, bien qu’interdites, couvrent les toits des immeubles de Téhéran et les satellites constituent le principal média non contrôlé par le gouvernement. L’internet, encore cher et facturé au Giga-octet consommé, est lui de plus en plus filtré. Si les moyens de contourner cette censure existent, ils sont eux aussi relativement chers et pas toujours évident à mettre en place.

  • Camille
    Camille
    Mauvais genre
    • Posté à 21h45 le 10/03/2009
    • Internaute 48427
      Mauvais genre

    Excellent article qui permet d’avoir un point de vue très original les moyens de l’oppression d’un peuple, en même temps que de la culture et du rôle des artistes.
    Merci.

  • Utilisateur désinscrit à sa demande 2
    • Posté à 02h20 le 11/03/2009
    • Internaute 71957
      nc

    L’Iran est tout de même une des sociétés les moins pires de la région.

    Il y existe une véritable société civile, qui se développe, bien qu’avec difficulté en raison du contrôle social quotidien des pasdaran et des basij. Le régime n’est pas démocratique au sens où on l’entend chez nous, mais il n’est pas totalitaire non plus ; dans certaines limites fixées en gros par le guide suprême, on peut contester le pouvoir. Il y a des élections pluralistes, même si elles sont limitées à une partie seulement des expressions politiques, puisque les candidats maire ou député doivent être validés et jugés convenables avant de pouvoir se présenter.

    C’est un peuple qui n’a jamais été colonisé, et qui a gardé très présente la mémoire de la grande civilisation perse d’avant l’Islam.

    C’est vrai que le retour des conservateurs durs et populistes en 2005 a causé un certain nombre de régressions, par rapport aux progrès enregistrés sous les régimes conservateurs plus modérés précédents. Mais il ne faut pas se leurrer, il n’y a pas encore de place pour les modérés. La prochaine présidentielle, cette année, se jouera entre conservateurs durs et conservateurs normaux.

    On peut espérer une évolution naturelle de l’Iran vers un modèle de société plus libre, si le contexte géopolitique et la baisse du pétrole ne viennent pas se mettre en travers.