TRIBUNE 03/03/2009 à 19h09

L'Italie redéfinit son contrat social dans la douleur

Capucine Juncker | L'Italie à Paris

Ces dernières semaines, l’Italie a vécu une série de chocs et de polémiques rares par leur intensité mais aussi par leur proximité dans le temps, et révélatrices des défis qui se posent à tout le pays aujourd’hui.

Quel rapport entre la réintégration des ecclésiastiques schismatiques dont un évêque négationniste, la mort d’Eluana Englaro, l’incendie du centre de rétention d’immigrés clandestins de Lampedusa et la démission de Walter Veltroni suite à la défaite électorale aux régionales de Sardaigne ? Ces chocs touchent au plus vif de l’identité italienne et de ses difficultés à affronter les enjeux d’une certaine modernité.

Cette modernité, on pourrait la caractériser comme la capacité à définir un contrat social où les droits individuels, les droits de l’homme et la cohésion sociale trouveraient leur compte. Contrat social toujours remis en cause et toujours réinventé, dans tous les pays d’Europe, mais comme grippé en Italie.

Le poids du pape

Grippé non à cause de la présence tutélaire du chef de l’Eglise à Rome, comme on le dit trop souvent. Mais grippé par le poids extrême accordé à la parole et aux actes du pape dans une société encore très largement catholique sinon dans sa pratique religieuse, du moins dans sa pratique sociale.

On pourrait même dire que dans un pays où la confiance accordée aux hommes politiques et aux institutions publiques est faible (1% des Italiens fait confiance à la justice selon une étude parue en 2009), la parole papale jouit du rayonnement de quelqu’un situé hors des partis, hors des institutions, voire au-dessus d’eux.

De ce fait, le cas de l’agonie d’Eluana Englaro -cette jeune fille plongée depuis 1992 dans un état végétatif suite à un accident de la route-, est emblématique d’un débat de société largement envahi de considérations théologiques et religieuses.

Jusqu’au dernier moment, après maint retournement judiciaire confirmant ou infirmant la possibilité de ne plus alimenter Eluana, les experts du Vatican auront tenu le devant de la scène, excédant leur cadre normal d’expression pour intervenir dans le champ politique et judiciaire italien (ainsi Mgr Fisichella).

L’épilogue douloureux de cette longue histoire, se terminant par la mort par cessation d’alimentation le 9 février 2009, à la clinique d’Udine, de cette femme de trente-neuf ans (mais dont toutes les photographies publiées montrent une rayonnante jeune femme de vingt ans) a valu ce cri du cœur lancé par le sénateur Quagliarello le 9 février :

« Eluana a été assassinée ! »

Cette confusion du moral et du politique, du religieux et du moral, du civil et de l’ecclésiastique, du Vatican et du parlement, est un grand classique dans la sphère italienne, mais il atteint désormais ses limites : 61% des Italiens se sont déclarés favorables à la cessation d’alimentation d’Eluana.

Et comme toujours, c’est parce que les limites sont atteintes, c’est parce qu’une certaine lassitude de l’interventionnisme de l’Eglise se fait sentir, que les échanges ont été aussi violents au Parlement comme dans les journaux et les débats publics, et donnent au débat sur le « testament biologique » une vigueur et une virulence renouvelées. Quelle voie choisir si le Vatican n’indique plus le juste choix ?

C’est aussi à la lumière de ce dénouement qu’il faut comprendre la polémique née de la réintégration dans l’Eglise des prêtres schismatiques.

La faute de Benoît XVI

En Italie, Monseigneur Williamson a bien évidemment choqué par ses propos négationnistes réitérés. Mais a choqué aussi que le pape, un Allemand, se soit permis de semer la confusion dans la mémoire historique de l’Italie, et dans la façon dont l’Italie avait réussi, plus ou moins, à digérer son passé fasciste et surtout son alliance avec l’Allemagne nazie.

Chroniqueurs et bloggeurs ne se sont pas privés de rappeler la nationalité allemande du pape, son passé dans la jeunesse hitlérienne, etc. Retour de bâton violent pour un pape qui avait réussi à se faire accepter par l’opinion italienne et à maintenir la crédibilité de la parole de l’Eglise dans le débat public italien.

L’erreur diplomatique et politique du pape s’est doublée, en Italie, d’une grave erreur d’appréciation sur la façon dont les Italiens voient leur histoire, et vivent encore aujourd’hui leur relation avec les Allemands -y compris à travers le contraste saisissant entre Merkel et Berlusconi.

C’est dans ce contexte où l’autorité de la parole papale se fragilise, et perturbe plus qu’elle ne rassure, dans un contexte où les débats moraux deviennent toujours plus épineux et où la morale catholique semble ne plus suffire à guider l’éthique publique ni à soutenir le législateur, qu’intervient l’épisode de l’incendie du centre de rétention pour immigrés clandestins de Lampedusa.

Vétuste, sordide, ce centre a été incendié le 6 février, dans la nuit, par les immigrants qui y étaient retenus. Brûlant leurs matelas au risque d’être eux-mêmes calcinés, ils ont attiré l’attention de l’Italie sur le sort des étrangers sur son territoire.

Le Roumain, le couteau entre les dents

Alors que, depuis plusieurs semaines, et encore actuellement, les étrangers et surtout les Roumains sont pointés du doigt comme des criminels et des assassins par toute la presse unanime (notamment après le viol d’une jeune fille de vingt-quatre ans survenu à Rome, et perpétré par un Roumain déjà relâché après une autre inculpation pour viol), le principe de réalité rattrape le débat public : les « extracommunautaires » ne sont pas des truands ayant le couteau entre les dents, mais d’abord des miséreux que l’Etat italien, fort du soutien tacite de la population, toute orientation politique confondue, traite cruellement. Et Carlo Bonini d’écrire dans La Repubblica le mot qui fait peur et qui s’impose : Guantanamo.

Inquiétée ces dernières semaines par le débat éthique et historique, la conscience italienne se retrouve face à une vérité qu’elle refusait de voir ou plutôt qu’elle traitait par la seule dureté et par l’intransigeance : l’accueil des étrangers.

Et Bonini de rappeler que 70% des immigrants en Italie viennent des pays en guerre, et non du Maghreb, et ont de ce fait droit à l’asile politique. La presse et le public découvrent l’état d’exception qui régit ces refuges et découvre horrifiés des camps pour immigrés, dont Lampedusa est emblématique.

Les ONG dénoncent la situation. Résultat : l’Italie assez soudée dans son rejet de l’immigrant non européen se met à douter, et à avoir honte de procédés que cet incendie a révélés au grand jour.

C’est aussi dans ce contexte qu’intervient la démission de Walter Veltroni du poste de secrétaire du Partito Democratico (PD), après la défaite de son parti aux élections régionales de Sardaigne, marquant le retour aux affaires sur l’île du centre-droit soutenu par Berlusconi.

La fin du rêve de centre-gauche contre Berlusconi

Une démission disproportionnée ? Peut-être. Mais avec cette démission, c’est le rêve d’une coalition de centre-gauche capable de faire front contre les insolents succès électoraux de Berlusconi qui s’effondre.

L’ancien maire de Rome et ministre de Prodi avait tiré parti d’une gestion municipale très visible, plutôt moderne, très soutenue par une communication habile (il a notamment importé le concept de Nuit Blanche et publié des romans), pour lancer sa carrière nationale au sein du PD, créé en mai 2007.

Mis en échec aux législatives, il assiste à l’arrivée à la mairie de Rome d’un jeune leader de droite radicale, puis fait face à la défaite en Sardaigne sur fond de dissensions au sein de son parti, motivées notamment par… le débat sans fin sur le « testament biologique », relancé par la mort d’Eluana !

L’espoir d’une gauche éthique, moderne, copiée de la social-démocratie blairiste, aura fait long feu, et se sera enlisée dans la complexité des enjeux politiques et moraux de l’Italie actuelle. Les vieux clivages demeurent.

Ainsi se creuse dans le paysage politique italien l’idée que seuls des choix politiques très tranchés peuvent imposer une majorité viable.

Alors même que des débats majeurs et des évolutions radicales s’imposent à une nation mise face aux défis de la modernité, cette série de chocs ouvre-t-elle la possibilité pour l’Italie de définir enfin le schéma politique qui lui permettra d’entrer de plain-pied dans le monde contemporain ?

A lire aussi sur Rue89
Pourquoi Berlusconi plaît-il malgré tout aux Italiens ?
Wu Ming : « Aucun pays n’est à l’abri de devenir un peu l’Italie »
Tous les articles de Rue89 sur l’Italie

Ailleurs sur le Web
Le Vatican envahit l’Italie, sur LeMonde.fr
L’état actuel de la démocratie en Italie, tchat avec Marc Lazar, auteur de « L’Italie sur le fil du rasoir », sur NouvelObs.com
La gauche cherche une solution après la démission de Veltroni, sur France24

  • 3989 visites
  • 19 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Serge Quadruppani
    Serge Quadruppani
    Nomade italo-bellevilois
    • Posté à 20h14 le 03/03/2009
    • Internaute 40213
      Nomade italo-bellevilois

    Récemment, l’un des premiers et des plus ardents dénonciateurs de Roms et de Roumains s’appellait... Walter Veltroni. Rappelons que ses déclarations irresponsables, comme maire de Rome, suivies de la destruction au bulldozer de bidonvilles sans relogement, ont bien participé au lancement de la campagne de xénophobie.
    Pourquoi la solution blairiste qui montre si largement ses limites aujourd’hui (l’Angleterre n’est plus le paradis qu’on nous vendait) séduirait-elle les Italiens ?
    La défaite de Veltroni est celle de cette social-démocratie institutionnelle qui n’a cessé, au niveau européen, de dériver vers la droite par ses discours sécuritaires et son acceptation décervelée du discours néo-libéral.
    L’article ne correspond guerre à son titre : le contrat social a été mis à mal en Italie depuis longtemps par toutes les lois développant la précarité avec le soutien de ce centre-« gauche ».
    Seuls des mouvements sociaux seront à même de s’opposer à la continuation de la mise à sac des droits sociaux, comme l’a fait provisoirement et partiellement l’Onda (le mouvement dans l’éducation, du primaire à l’unviersité). Et de redéfinir un « contrat social », comme vous dites.
    Les situations des pays européens (la France et l’Italie) par exemple on tendance à se rapprocher, il me semble.

  • yoruk
    yoruk
    au fil de l'eau
    • Posté à 20h41 le 03/03/2009
    • Internaute 57383
      au fil de l'eau

    « Ces chocs touchent au plus vif de “l’identité italienne” et de ses difficultés à affronter les enjeux d’une certaine modernité. »

    Cà va être très très difficile pour l’Italie. Il n’y a pas « d’identité italienne »... Il y a plusieurs Italie, fort différentes...

    Demandez aux vénitiens...

    Yoruk

  • 101.7
    101.7
    Promeneur
    • Posté à 20h45 le 03/03/2009
    • Internaute 59121
      Promeneur

    « L’espoir d’une gauche éthique, moderne, copiée de la social-démocratie blairiste, aura fait long feu »

    Il y a là un énorme paradoxe démontré par les causes de la crise que nous supportons aujourd’hui.

    Gauche, éthique et moderne ça ne colle pas avec social-démocratie blairise, ça me fait l’effet d’une craie qui grince sur un tableau.

    Cette posture qui attrape le drapeau rouge, lui enlève sa couleur, utilise le mot « travailliste » tout en pratiquant une politique de droite décomplexée montre aujourd’hui le vrai visage de l’hypocrisie qui a conduit à la faillite.
    Gérer le capitalisme le plus injuste, le libéralisme financier qui se fout de l’humain est une imposture intellectuelle.

    Si les italiens en sont là où ils sont c’est pour avoir voulu fondre les valeurs dans de l’attrape tout.

    On ne peut pas, c’est impossible, faire un centre mou sans renoncements. Ces renoncements sont toujours au détriment de ce qui a motivé le fait « d’être de gauche », les premières valeurs trahies sont toujours celles de la solidarité au profit d’une soit disant « gestion saine » qui n’a de saine que la parure qu’on lui donne.

    La gauche italienne se re-grandira lorsqu’elle sera de nouveau vraiment à gauche, les événements mondiaux sont là pour lui redonner un terreau.
    La gauche « centriste-libérale-socio-démocrate“française” ferait bien de prendre en compte les aspirations profondes des peuples qui n’en peuvent plus des compromission et promesses non tenues.

  • nicolarsouil
    nicolarsouil
    handicape
    • Posté à 01h47 le 04/03/2009
    • Internaute 64181
      handicape

    bonsoir

    perso je pense que la place du « duche » est encore chaude et il me semble qu un pretendant s impatiente.....

    en esperant bien sur que notre bon roy ne s en inspire pas ...

    • supprimé à la demande du riverain24mars
      • Posté à 06h55 le 04/03/2009
      • Internaute 71634
        Sarkozyste de gauche

      Sauf que, avant de fonder le Parti Fasciste, Mussolini était membre de l’aile gauche du Parti Socialiste Italien.

      « A cette époque, il se range dans l’aile révolutionnaire du Parti socialiste italien (PSI) dirigée par Arturo Labriola et envoie des articles au journal milanais l’Avangardia socialista. C’est au cours de cette période qu’il fait preuve de la plus grande affinité idéologique avec le syndicalisme révolutionnaire. »

      ... peut-on lire sur Wikipedia... De Droite, Mussolini ? La belle blague....

  • liberationdelevangilepopulaire
    liberationdelevangilepopulaire
    sans mandat du ciel ni de (...)
    • Posté à 08h25 le 04/03/2009
    • Internaute 71809
      sans mandat du ciel ni de (...)

    L’église, une secte qui a réussi (à détourner l’évangile).

    Sur la crise du Vatican face au révisionnisme :
    Lien

  • jean breton
    • Posté à 10h58 le 04/03/2009
    • Internaute 51943

    C’est sûr Caroline, tout le monde est d’accord dans la guache italienne : il faut cacher les fachos pour mieux détruire ce qu’il reste des conquêtes sociales (secu, services publics, indeminisation chomage, retraites, écoles, hopitaux etc.).
    C’est moderne.
    C’est jeune.
    C’est mode.
    C’est facho.

  • sinclair
    • Posté à 11h34 le 04/03/2009
    • Internaute 2580

    Est on vraiment convaincu que la situation en France est si radicalement différente que cela ?

    Du chanoine qui nous gouverne a Boutin et les homosexuels en passant par ce pretre que l’instituteur ne pourra remplacer, de ces demandes d’euthanasie que l’on est infoutu d’accepter, de ces adoptiions par ces couiples homosexuels ou de responsabilites de l’enfant. Pensez y .

    Avant de toujours voir cette Italie comme en difficulté, elle a semble t il évolué sur ces questions pendant que nous nous endormions sur nos acquis de la loi de séparation de l’église et de l’état . Pendant ce temps en France nous perdons de cette liberté vis a vis des religions (chretien, musulman et juif envahissent l’espace de liberte des athées)

  • expat
    • Posté à 12h09 le 04/03/2009
    • Internaute 25627

    Je trouve toujours extremement choquant que nous soyons capable de’actes aussi depourvu de sens.

    si quelqu’un doit etre euthanasie, le moins que l’on puisse faire est de leur offrir une mort rapide et sans douleur, supprimer l’alimentation et l’eau est tout le contraire de ca ! Et je n’appelle pas non plus ca mourir dans la dignite !

    Dans un certain nombre de cas, ils sont dans un etat vegetatif et on peut esperer que la douleur ressentie est minimale. Par contre (au moins en Grande-Bretagne) dans certains cas les tribunaux autorisent la non-alimentation/nonhydratation quand il y a dommage cerebral irreversible qui empeche seulement la vie independente et l’expression volontaire, ils ressentent dont parafaitement la douleur, ils ne peuvent juste pas l’exprimer.

  • tlaloc
    tlaloc
    Retraité
    • Posté à 14h56 le 04/03/2009
    • Internaute 47359
      Retraité

    Et les chinois venus travailler dans le textile haut de gamme payés comme des chinois ? reportage ce matin sur France2 chey W Leynergie.

  • yoruk
    yoruk
    au fil de l'eau
    • Posté à 22h06 le 04/03/2009
    • Internaute 57383
      au fil de l'eau

    L’Italie redéfinit son contrat social dans la douleur

    Le titre me plaît bien, et contrairement à certains commentaires acerbes, je trouve que le développement de Capucine Juncker, traduit bien la complexité italienne. En fait la complexité des Italie…
    Beaucoup de commentaires cherchent à plaquer un schéma de raisonnement simpliste d’affrontement gauche – droite. C’est un peu court, la « combinazione » est autrement plus complexe, et il convient de garder en mémoire l’histoire « des cités » pour comprendre qu’un contrat social imposé par la « Rome honnie et détestée » par toutes les autres cités, aura bien du mal à imposer une remise à jour d’un ordre social multi séculaire.
    Un lombard me disait plaisamment : le plus grand criminel de guerre italien, c’est Garibaldi… Hé oui…
    J’ai vraiment peur que ce soit très difficile pour l’Italie, et pas pour des raisons politiques, mais pour des raisons culturelles et sociales. Le ciment italien a été la dynamique romantique révolutionnaire : Garibaldi, puis fasciste, hélas, enfin les trente glorieuses ont données à tous l’illusion de lendemain qui chanteraient.
    Mais là, avec la crise terrifiante qui se profile, les forces centrifuges risquent fort d’être le détonateur d’une explosion attendue par les lombards en particulier.

    Yoruk promeneur