Tribune 03/09/2007 à 12h20

Pour une troisième république au Liban


Le Liban connait, depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, une instabilité chronique qui dépasse les enjeux de l’élection présidentielle, du gouvernement d’union nationale ou du tribunal à caractère international sur l’assassinat de l’ex-Premier ministre.

D’un point de vue géopolitique et historique, le Liban n’est pas un Etat et n’a pas été conçu en tant que tel. Pourtant, l’identité libanaise existe, du moins sociologiquement. La formation de l’Etat libanais moderne, en 1920, était le résultat d’une compétition entre le patriarcat maronite, promoteur d’un Liban chrétien, et les nouvelles élites modernisatrices, qui oeuvraient au développement d’une culture commune transcommunautaire. Un duel gagné par le premier. La recherche d’un consensus et l’élaboration d’une politique nationale se sont faites pour et contre, au cœur et autour de cette prééminence chrétienne ; pour et contre cette entité étatique spécifique dans son environnement régional.

L’Etat communautaire de l’après-guerre se caractérise au contraire à la fois par l’absence d’une autorité supérieure, et par le refus d’une prééminence communautaire. Aucune autorité libanaise n’est plus en mesure de réguler la compétition communautaire. Plutôt que la volonté de vivre ensemble, qui fonde la démocratie de consensus helvétique, les communautés libanaises partagent un devoir de vivre ensemble.

Ce devoir de vivre ensemble, que les pères fondateurs libanais appellent démocratie consensuelle, ou confessionnelle, montre plusieurs limites, surtout en périodes de crise. Depuis l’instauration de la deuxième république, on assiste à un processus d’édification de l’Etat mené sous deux contraintes impératives, qui sont aussi deux tabous : les communautés identitaires renforcées et les mobilisations centrifuges. L’esprit localiste s’impose, l’habitude du développement séparé reste prégnante et les frontières imaginaires puissantes. L’Etat persiste à nier les aspirations centrifuges en refusant de mettre en place un système de décentralisation pourtant adopté par le document d’entente de Taëf.

Le blocage de la vie politique, sociale et économique atteint aujourd’hui un point de non-retour. Le Liban connait une communautarisation très forte et un risque de plus en plus probable d’embrasement, la crise économique aidant à mettre en péril la paix sociale. Malgré un environnement régional instable et une crise interne mêlant le politique, la religion et la géopolitique, les Libanais doivent, plus que jamais, réfléchir à une modernisation de leur système politique.

Face aux blocages institutionnels, une troisième république s’impose, et par conséquent, une nouvelle constitution qui fasse entrer le pays dans la modernité. En développant la notion de la guerre des autres sur notre territoire, nous oublions notre responsabilité dans la guerre qui a secoué le pays pendant plus de quinze ans. Libérés de l’occupant israélien et du tuteur syrien, nous devons réfléchir à une méthode de vivre ensemble qui passe obligatoirement par une réforme institutionnelle

Tout d’abord, une nouvelle loi électorale est nécessaire, respectueuse de toutes les tendances politiques et sociologiques. Un découpage basé sur le canton semble le plus approprié pour la structure libanaise, avec une dose de proportionnelle, garante de la représentativité de toutes les fractions qui forment le pays.

Ensuite, la société civile doit avoir le courage d’imposer un code civil, à commencer par le mariage civil optionnel. C’est un premier pas vers la modernisation de la vie sociale, qui permettrait progressivement une séparation entre les institutions religieuses et l’Etat et permettrait à ce dernier d’assoir sa légitimité et son lien avec les citoyens.

De plus, une politique d’aménagement du territoire et d’urbanisation bien conçue est la réponse idéale aux phénomènes de communautarisation. Une politique de mixité sociale et communautaire dans le travail et l’éducation, et à long terme dans l’habitat, diminue le sentiment de rejet de l’autre et prépare le terrain d’une cohésion nationale.

Enfin, une politique éducative intégrant toutes les religions du pays pour tous les étudiants est une façon de forger une histoire commune. Il est clair que l’Etat et les institutions religieuses jouent un jeu à somme nulle, pourtant l’augmentation du pouvoir de l’Etat ne signifie pas nécessairement l’affaiblissement de la religion.

Un Liban moderne ne signifie pas un système politique non respectueux de la religion ; bien au contraire, c’est le développement d’une laïcité laïcisée qui permet de développer une approche universelle et moderne de la compréhension de la religion.

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  • Sophia
    • Posté à 21h12 le 03/09/2007
    • Internaute 358

    Beau projet. C’est pourtant ce que demande l’opposition de manière explicite depuis novembre 2006 et que le gouvernement de Fouad Sanyura refuse d’entendre. Il semblerait même que Sanyura, appuyé par l’arabie Saoudite et Saad Hariri, le chef de la ’majorité’, aient choisi l’option sunnite pour le Liban, la domination sunnite, avec le Consentement des chefs chrétiens désavoués par leur propre base...
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  • Sophia
    • Posté à 21h16 le 03/09/2007
    • Internaute 358

    Pour corriger mon propos initial, je dirais que l’opposition demande exactement cela mais sans la cantonisation. On ne peut cantoniser un pays avec une répartition démographique si disparate sur le plan économique, même si vous prévoyez des espaces communs pour les communautés, ils seront artificiels si le niveau de vie des libanais reste comme il est maintenant, et toute la rhétorique sur le ’vivre ensemble’ restera lettre morte.
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  • Anonyme

    Un apprenti « intelectuel » de plus qui croit devoir indiquer la voie du salut aux Libanais avec des formules aussi creuses que son statut de « doctorant ». POurrait-il nous citer un seul membre de ces « nouvelles élites modernisatrices, qui oeuvraient au développement d’une culture commune transcommunautaire » (sic)dont il parle ? Quel ennui ! ! !

  • Sophia
    • Posté à 01h34 le 04/09/2007
    • Internaute 358

    Pour la deuxi ; me fois, Jamil Abu Assi véhicule les idées du 14 mars, de Samir Gea’gea, de Walid Jumblatt, de Israel et des ÉU pour le Liban avec un vernis de modération et d’académisme. Avec la prolifération de bons experts sur le Liban ma question est la suivante : Y-a-t-il des collusions d’intérêts entre Rue89 et ces groupes ? Y-a-t-il collusion d’intérêts entre Rue 89 et l’argent Saoudien qui soutient ces groupes par exemple ?

    • Arnaud Aubron
      Arnaud Aubron répond à Sophia
      Les Inrocks (et ex-Rue89)
      • Posté à 08h04 le 04/09/2007
      • Internaute 77
        Les Inrocks (et ex-Rue89)

      Non Sophia, je vous rassure tout de suite, il n’y aucune collusion entre Rue89 et « ces » groupes, bien que cette notion ne soit pas très claire dans mon esprit. Et non nous n’avons aucun lien avec les Saoud, Total ou Exxon si cela vous rassure aussi.
      Nous avons juste décidé de diffuser cette tribune, avec laquelle vous êtes tout à fait libre de ne pas être d’accord et de l’exprimer ici (c’est le principe), sans forcément y voir un complot mondial. Peut-être simplement une divergence d’opinion. Et le respect des opinions divergentes, n’est-ce pas cela la démocratie que tout le monde réclame pour le Liban ?

  • Anonyme

    sophia illustre bien la mentalité de « l’opposition » libanaise : « complot », « connivence, “collusion”, “argent saoudien”, “sionistes”...il ne manquait plus que d’accuser Rue89 de “collusion” avec les Saoud ! ! ! hilarant !

  • Anonyme

    J’ai beaucoup aimé cet article, théorique peut-être mais qui a eu le mérite d’être écrit et ses idées diffusées. Et suis effarée par certains commentaires. Merci à Arnaud pour avoir recadré le débat : un échange de point de vue ni plus ni moins ! Ouf !

  • Anonyme

    l’article est clair et joli sur la forme
    par contre il est ennuyeux sur le fond
    car c’est ce qu’avait réclamé le mouvement progressiste dans les années 60-70 (et absolument pas l’opposition communautaire de Hezbollah le chiite et Aoun et Frangieyh qui parlent du « peuple chrétien » ! !)
    à part ce mouvement qui n’existe plus de nos jours (sauf les quelques bureaux vides du PC libanais !), personne, ni opposition ni majorité électoralement désignées ainsi, ne propose une laicité et une politique économique, urbaine, et sociale, qui fait sauter les barrages que des partis comme hezbollah ou les salafites mettent entre les jeunes d’un même peuple.

    Je suis d’accord avec le courageux anonyme que ces modernisateurs présumés n’oeuvraient pas contre le patriarche, et de toute façon ce dernier n’a pas eu le mot final, puisqu’il ne voulait pas l’annexion des larges territoires du bekaa et du nord, qui ont modifié la donne démographique !

    pour revenir aux idées de l’article, l’ennuyeux c’est que les répéter ne sert à rien tant qu’aucune force sociale montante ne les adopte pas !
    alors mieux se demander, académiquement, quelles forces nouvelles peuvent naître au Liban aujourd’hui, et quelles seront leur tendances !

    si la solution, comme pour Palestine, et le « mal arabe », est bien connue, il manque une volonté de l’appliquer et une étude sur les conditions d’une telle aplication et de ses coûts !

    merci Rue89 !

  • JAA
    JAA
    • Posté à 11h47 le 05/09/2007
    • Internaute 11463

    Bonjour,

    Tout d’abord, je remercie Lien pour la publication de ma tribune dont j’assume la totalité des propos. Préférant ne pas entrer dans le jeu des réactions simplistes, je me permets d’émettre quelques réflexions sur les commentaires qui ont été posté à la suite de ma tribune.

    Je suis pour un dépassement d’un système jugé non approprié pour l’évolution vers une situation plus stable. J’invite à laisser de côté l’analyse cartésienne trop utilisée en France dans l’explication de certains événements et utiliser une analyse systémique qui reflète plus la réalité libanaise et moyen-orientale, c’est le conseil de Georges Corm qui a rejeté la théorie de complot en analysant parfaitement dans sa bibliographie abondante le phénomène libanais (Lien).

    Certes la réforme des institutions est la demande de l’opposition, mais cette opposition n’est pas assez claire dans ses demandes, d’autant que le principal parti d’opposition, le Hezbollah, tout en œuvrant pour une société nationale n’a toujours pas enlevé de sa charte l’établissement d’une république islamique. Cela ne doit pas faire oublier la réalité sociologique d’une communauté chiite en pleine évolution, le processus d’éducation et d’individualisation de la communauté chiite fait en sorte que c’est cette communauté qui rejetterait en premier un projet islamiste. (Liban, une guerre de 33 jours, Elizabeth Picard et Franck Mermier)

    Certains ont avancé un projet hégémonique sunnite, je dirais que l’action des sunnites est plus une réaction qu’une stratégie ; je vous rappelle que l’ancien premier ministre assassiné a monopolisé la vie politique sunnite autour de sa personne, sa disparition a laissé un grand vide qui n’a pas pu être occupé par d’autres hommes politiques sunnites déjà affaiblis ; le soutien saoudien s’inscrit dans cette logique ajouté à une lutte d’influence entre la puissance wahhabite et la nouvelle puissance régionale ; l’Iran.

    Concernant les chrétiens, ils n’ont pas pu jusqu’à l’instant sortir du cercle vicieux dans lequel ils se sont mis tant par l’occident que par la Syrie depuis 1975, dire que certains leaders sont déconnectés de leur base c’est méconnaitre la réalité sur le terrain. Le général Aoun dispose certes d’une assise importante, mais les dernières élections ont prouvé que cette communauté comme les autres communautés, est assez divisée sur les choix politiques.

    Enfin j’invite les internautes à lire un récent ouvrage sur le mouvement civil au Liban et les perspectives de la formation d’une nouvelle classe politique (Le mouvement civil au Liban : Revendications, protestations et mobilisations associatives dans l’après-guerre, Karam Karam). La personne qui a posé la question d’une élite modernisatrice peut être trouverait certaines réponses. D’un autre côté le système westphalien des états européens fête ses 500 ans d’existence, je crois qu’il faut donner une chance aux sociétés moyen- orientales de se restructurer et de se décomposer pour construire un modèle national propre à eux.

  • Anonyme

    ah la théorie du complot, quand tu nous tiens !
    le constat est limpide, et tout le monde s’accorde là dessus : la formule libanaise est un échec patent, puisque basé sur un consensus qui n’a jamais existé.
    il est vrai que le Liban est né grâce au maronitisme politique. le Liban s’est fait CONTRE toutes les autres communautés du Liban. celui ci s’est prolongé tant bien que mal, avec le saupoudrage du pacte national qui l’a encore maintenu un temps sous perfusion.
    vint ensuite le sunnisme politique, pratiquement dans les cartons de l’occupant syrien, avec la caution et la bénédiction des saoudiens. l’assassinat de Hariri a en quelque sorte sonné son glas, une figure sunnite charismatique, parlant avec l’accent libanais faisant cruellement défaut à cette communauté.
    nous sommes ensuite entrés, et nous y sommes encore, dans l’ère du chiisme politique. sans doute le plus dangereux de tous, non pas parce que les chiites sont dangereux, mais parce que la transition impliquent pour eux la réparation d’une longue injustice , et revêt donc un caractère révolutionnaire autrement plus compliqué à concilier avec la mosaïque libanaise.
    alors oui, en effet, il est grand temps de repenser le système de fond en comble, de le moderniser, de cantonner le confessionnel dans des espaces prévus à cet effet, dans le genre sénat ou chambre haute, et de libérer les rouages de l’état de la tartufferie du « six et six répétés ».
    quand à la décentralisation poussée, voir le fédéralisme, des gens sérieux y planchent avec beaucoup de bonne volonté, se disant que faire chambre à part est finalement moins grave que de détruire la maison sur la tête de ses habitants.
    quant à « l’opposition », citée plus haut, je n’en parlerai pas par charité, qui à l’occasion peut être laïque.

    sacha