décryptage 29/01/2009 à 21h09

Etats généraux de la presse : les défis pour transformer l'essai

Jean-Marie Charon | Sociologue, CNRS

Tirer le bilan des Etats généraux, de son livre vert et de la réponse du président de la République n’est pas facile. Les dizaines de recommandations se situent dans des registres tellement différents, à des degrés de finalisation incomparables. Peut-on mettre sur le même plan l’intention d’initier un nouveau contrat social, permettant une baisse de 30% des coûts de fabrication, et le soutien de l’Etat à l’abonnement de tout jeune de 18 ans, à un quotidien de son choix ?

Tirer un tel bilan implique de revenir à ce qu’étaient les principales questions sous-jacentes à l’initiative prise par Nicolas Sarkozy. Soit trois problèmes assez distincts par leur nature, leur ampleur et leur impact pour la presse écrite :

  • imaginer une parade immédiate à la dégradation des comptes des journaux ;
  • s’attaquer aux blocages structurels et anciens qui pèsent sur le média ;
  • dégager les lignes de forces du redéploiement du média écrit dans un système médiatique en complète mutation.

Les annonces du Président manifestent l’ampleur de l’engagement de l’Etat (600 millions d’euros sur trois ans), qui prend à bras le corps une question telle que celle du portage, en multipliant par dix son aide directe. L’Etat fait aussi un incontestable effort sur le soutien financier immédiat (moratoire sur les tarifs postaux, doublement des budgets de communication institutionnelle de la presse, etc.).

Distribution et impression : tout reste à faire

Le volet structurel fait l’objet de louables objectifs en matière de coûts et réorganisation de la fabrication, de priorité donnée aux vendeurs de la presse, comme aux réseaux de portage. Cependant dans ce domaine, hormis l’aide au portage, tout reste à faire et l’ampleur du défi est considérable. Les acteurs ont-ils bougé ? Sont-ils dans de nouvelles dispositions ? Les délais annoncés et le ton conciliant du Président à l’égard du syndicat du Livre donne une idée de la délicatesse de la manœuvre.

Dans les orientations pour l’avenir, un déséquilibre transparaît entre des annonces précises à propos du développement de la presse en ligne (liée à la presse papier ou non), et des promesses floues sur la presse papier. L’annonce d’un statut de l’entreprise de presse en ligne, comme les dispositifs favorables à l’investissement et la création d’entreprise sur ce secteur, sont de bon augure.

Tout en revanche, est plus flou, disparate, voire parfois un peu anecdotique, pour la réinvention du média imprimé. Les affirmations de la priorité à l’offre, à son adaptation, à la recherche, à l’innovation, à la créativité sont essentielles, tout comme la volonté, plusieurs fois évoquée de l’accompagnement de l’Etat dans ces domaines. Si les chiffrages manquent, c’est qu’ici la matière est plus neuve, l’incertitude importante, alors que le cœur de l’impulsion doit venir des éditeurs et des équipes qu’il leur revient de mobiliser sur ces objectifs.

Et si l’obstacle était trop difficile à franchir ?

Une inquiétude germe alors dans l’esprit du vieil observateur de la presse. Et si la difficulté et l’ampleur de l’obstacle industriel, des négociations sociales qu’il suppose, de l’inventivité dans les solutions à proposer à tous ceux qui vont devoir quitter, changer, reconcevoir leur emploi, ne pouvait finalement être suffisamment franchi ? Et si le prix à payer, non chiffré complètement, se trouvait beaucoup plus important que l’enveloppe envisagée ?

Dans ces conditions, aura-t-on encore toute l’énergie et les moyens à mettre du côté des pouvoirs publics et surtout chez les éditeurs, pour véritablement s’engager dans les chantiers de l’avenir ? Sans quoi la certitude du développement du Net, facilité, s’imposerait, alors que l’imprimé tarderait sa mue et verrait se rétrécir son espace et ses chances.

Les défis sont immenses. Les mois qui viennent seront décisifs et il importe que tous les acteurs se sentent impliqués et mobilisés, y compris le public dont l’impôt abonde les aides, alors même qu’il se voit invité à financer des initiatives nouvelles d’édition.

Pas de signaux suffisants en termes de crédibilité et d’éthique

Or, précisément, ledit public n’a peut-être pas reçu les signaux suffisants en matière de crédibilité de l’information, d’éthique et déontologie de l’information : foin de médiation, absence de garantie d’une quelconque autonomie des rédactions même lorsque les journaux sont détenus par des industriels sans lien avec l’information.

Un constat identique prévaut pour les journalistes. Le Président n’a pas retenu l’interrogation sur les doutes de la profession sur lequel s’ouvrait la contribution du pôle emmené par Bruno Frappat. Il ne fait aucune allusion à la question lancinante des pigistes et des plus fragiles dans la profession. Toutes questions qui furent très explicitement formalisées lors des Assises du journalisme du 20 janvier.

Le livre vert, comme le discours du Président ne closent cependant pas le processus des Etats Généraux. Ils ont su expliciter qu’ils n’étaient qu’une étape, que le chantier restait devant nous. A tous les acteurs, public compris, de s’impliquer. La mutation à laquelle la presse fait face est d’une ampleur, d’un degré d’incertitude et d’une durée dont nous n’avons pas l’équivalent dans l’histoire des médias.

  • 2892 visites
  • 10 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • General Subverciòn
    General Subverciòn
    viva Makhnovchtchina
    • Posté à 23h46 le 29/01/2009
    • Internaute 47117
      viva Makhnovchtchina

    petite traduction à peine exagérée :

    * imaginer une parade immédiate à la dégradation des comptes des journaux ;
    _Privatiser toute la presse au profit de ses potes
    * s’attaquer aux blocages structurels et anciens qui pèsent sur le média ;
    _Virer les contestataires et autres gauchistes qui empêchent de faire du profit et qui râlent tout le temps
    * dégager les lignes de forces du redéploiement du média écrit dans un système médiatique en complète mutation.
    _Leur apprendre à devenir « La voix de leur maître ».

    ’Tain,c’est flippant ! ! ! Pôvres de vous...
    Moi je serais journaleux,je demanderais l’asile politique au Turkménistan ou à la Corée du Nord...
    mais bon, je ne suis pas journaleux.....

  • désinscrit à sa demande
    • Posté à 07h08 le 30/01/2009
    • Internaute 65988
      Entrepreneur

    Les différents acteurs de la presse ne cessent de s’en prendre à Sarkozy, lui reprochant tous les maux dont ils souffrent. S’ils avaient un minimum de courage, c’est au syndicat du livre qu’ils s’en prendraient, syndicat qui exerce sur la presse une véritable dictature depuis 1945. C’est encore un héritage des cocos !

    • Numerosix
      Numerosix répond à désinscrit à sa demande
      Prisonnier dans le village (...)
      • Posté à 08h45 le 30/01/2009
      • Internaute 14499
        Prisonnier dans le village (...)

      Bien sur , c’est la faute des rats communistes ; le seul problème des journaux , c’est le syndicat du livre . Sans eux , avec un prix facial diminué de 15 ou 20% , les acheteurs se précipiteraient soudain tous dans les kiosques pour s’ arracher les journaux ...

      • désinscrit à sa demande
        désinscrit à sa demande répond à Numerosix
        Entrepreneur
        • Posté à 08h49 le 30/01/2009
        • Internaute 65988
          Entrepreneur

        Commentaire nul et non avenu. Vous nous aviez habitué à mieux, Numéro6. Vous avez la gueule de bois ?

         
        • Numerosix
          Numerosix répond à désinscrit à sa demande
          Prisonnier dans le village (...)
          • Posté à 10h06 le 30/01/2009
          • Internaute 14499
            Prisonnier dans le village (...)

          Pas du tout , mais c’est le fait que le syndicat du Livre ( comme celui des Dokers) ai effectivement dérivé dans le clientelisme qui vous choque ? ou c’est plutot le postulat de départ : le fait que des ouvriers soient normalement payés et puissent travailler dans des conditions acceptables ? J’ ai comme un doute.

          Quoi qu’ il en soit , tout mettre sur le dos du syndicat du Livre concernant la crise de la presse releve avant tout d’ une idélogie ,un terme que vous execrez pourtant , je suis désolé .

        • léo solo
          • Posté à 13h42 le 30/01/2009
          • Internaute 2483

          Conmentateur nul et non advenu.

          Fait divers :
          un vendeur de l’huma arrêté sur un marché pour vente illicite.

          Là le préfet du département se couvre.

        2 autres commentaires
      • Lechat
        Lechat répond à Numerosix
        esprit critique
        • Posté à 10h06 le 30/01/2009
        • Internaute 23925
          esprit critique

        Bonjour

        L’article

        ....................Pas de signaux suffisants en termes de crédibilité et d’éthique

        Or, précisément, ledit public n’a peut-être pas reçu les signaux suffisants en matière de crédibilité de l’information, d’éthique et déontologie de l’information : foin de médiation, absence de garantie d’une quelconque autonomie des rédactions même lorsque les journaux sont détenus par des industriels sans lien avec l’information
        ..................

        un exemple

        Gaza - Médias en guerre (1) : Sous couvert de neutralité
        Lien

        Lien

        Il faudrait que les journalistes comprennent qu’aujourd’hui grâce à Internet nous avons les moyens de nous informer

        Ils peuvent pratiquer la désinformation peu importe d’autres journalistes ont une autre éthique

        Lien

        Voir cartographie

        Lire liens

        Lien

        La désinformation c’est terminé du moins pour les personnes qui souhaitent s’informer

        Bonne journée

  • racbey
    racbey
    cadre fonctionnaire
    • Posté à 23h44 le 30/01/2009
    • Internaute 65585
      cadre fonctionnaire

    la presse à fait un bond de près de 70 ans en arrière.....on est revenu au temps de la collaboration........

    • Jean-MarieCharon
      Jean-MarieCharon répond à racbey
      sociologue
      • Posté à 18h54 le 31/01/2009
      • Internaute 67968
        sociologue

      Il ne me semble pas juste de voir dans les Etats généraux de la presse, tout du moins jusque là, une mainmise du pouvoir politique sur la presse écrite. Le livre vert, comme le discours de Nicolas Sarkozy sont plutôt dans le droit fil des aides à la presse en France, qui ne prennent pas en compte des critères de contenus.

      On peut regretter que la presse française soit aidée par l’Etat, c’est ce que ne cessent de répéter les anglo-saxons et les tenant d’un libéralisme économique chimiquement pure appliqué aux médias. L’arrêt des aides de l’Etat serait aussi l’arrêt de mort de très nombreux titres à commencer par la presse d’information politique et générale. Sit un recul sensible du pluralisme de plus de 70 ans...

      Il n’est pas non plus possible de dire que tout cela n’a pour objet que les profits des propriétaires de journaux, alors que ceux-ci sont presque tous plus ou moins déficitaires et lourdement endettés (Le Monde, Libération, L’Humanité, La Tribune, etc.).

      Quant à la volonté de licencier massivement, la question des effectifs se pose pour la fabrication, comme dans beaucoup de secteurs économiques lorsque de « nouveaux » moyens de fabrication (notamment numérique et robotique) permettent des gains de productivité. Combien coûterait une voiture fabriquée avec les moyens des années 30 ? Un prix qui la rendrait inaccessible à beaucoup. Pour un quotidien en France le surcoût est aujourd’hui de l’ordre de 30%.

      Pour autant il n’est pas question de diaboliser une catégorie de salariés. Personne n’accueille de gaité de coeur la perte de son emploi... D’où le fait qu’il faille lancer une négociation d’ensemble sur le sujet de la fabrication, qui prenne en compte l’avenir des ouvriers et techniciens concernés et un meilleur emploi des moyens de fabrication qui ne turnent que quelques heures chaque nuit.

      Je suis d’accord avec l’idée que l’arrivée d’un nouveau média et l’Internet soit un enrichissement possible pour l’information de chaque citoyen, pour autant que l’on ne l’envisage pas comme une substitution.

      D’autant que jusqu’à présent l’économie du nouveau media ne permet pas de faire vivre des rédactions suffisamment importantes, avec des moyens suffisants pour enquêter, faire des reportages difficiles, traiter des dossiers complexes, avoir des correspondants dans suffisamment de pays, etc. Or quel que soit le regard porté sur les défaillances et faiblesses de celles-ci, les réseaux contributifs ne me paraissent pas pouvoir s’y substituer dans ces domaines. Leur apport est différent, sans doute pas une alternative.

      • planete2009
        planete2009 répond à Jean-MarieCharon
        consultante éducation-culture
        • Posté à 15h19 le 01/02/2009
        • Internaute 67949
          consultante éducation-culture

        La présence d’intellectuels aux débats d’idées manque cruellement , ainsi que la « vulgarisation » ou médiation scientifique, permettant au public « profane », dont je fais partie dans le domaine des médias, d’accéder à votre savoir. Le rôle des « clercs » reste primordial.

        Et, comme vous le précisez..personne n’accueille de gaité de coeur la perte de son emploi, nous (vous et moi) restons des privilégiés, mais pour combien de temps encore ?

        Sociologue, ancienne élève à l’EHESS.