11/01/2009 à 14h45

Enseignants chercheurs : les dangers de la réforme (1/2)

Florence Boulc’h et Gaetan Hagel | enseignants chercheurs

Le rythme s’accélère dans les attaques menées par le gouvernement contre le système d’enseignement supérieur et de recherche. Deux importantes réformes, indissociables de l’actuelle démolition du CNRS, seront mises en place dès septembre 2009 sans qu’il y ait eu concertation : la réforme du statut des enseignants chercheurs et la réforme de la formation des enseignants.

Dans la continuité de la loi de liberté et de responsabilité des universités (LRU), le projet de décret modifiant le statut des enseignants chercheurs contribue à la disparition de l’université française en transformant les universitaires en employés de l’université.

L’un des principaux points de ce projet concerne la reconnaissance de la modulation de service, alors que jusqu’à présent, le statut des enseignants chercheurs (maîtres de conférences et professeurs des universités) repose sur un partage égal entre une charge d’enseignement et une charge de recherche.

Cette modulation doit s’entendre en double sens : les autorités compétentes peuvent, de manière discrétionnaire, imposer un volume de service d’enseignement en hausse ou en baisse.

Certes, la modulation de service était déjà inscrite dans les textes antérieurs et permettait de diminuer le service par des décharges officielles.

L’association inextricable entre enseignement et recherche

Dans le contexte de ce décret, sa systématisation attribue aux autorités de l’université le pouvoir de fixer les obligations de service. Les universitaires ne jouiront plus alors du principe d’égalité antérieurement dû au titre de la fonction publique ; la modulation des services imposée par les autorités locales signe ainsi la décentralisation de la gestion des universitaires.

En outre, ce décret instaure l’enseignement comme mission par défaut ; en effet, une évaluation négative du travail de recherche d’un enseignant chercheur conduira automatiquement à une augmentation de son service d’enseignement.

Il est alors important de noter qu’aucune garantie n’est offerte dans le projet de décret aux principaux intéressés pour se défendre contre une mesure unilatérale d’augmentation de ce service.

En parallèle, nous pouvons craindre que l’augmentation du service d’enseignement ne devienne la règle si, dans le contexte de rigueur budgétaire, les universitaires partant à la retraite ne sont pas tous remplacés et si l’affectation de la masse salariale conduit à sa contraction.

Manque de moyens, manque de temps ?

Or, le principal problème dont souffrent les universitaires en France est leur manque de temps pour enrichir leur enseignement et effectuer leur recherche. Le décret néglige totalement la spécificité du métier d’universitaire défini par l’association inextricable entre l’enseignement et la recherche.

Le projet de décret dégrade aussi fortement le statut des enseignants chercheurs en vidant de son contenu leur qualité de fonctionnaires supérieurs de l’Etat. En effet, le décret stipule que les ressources humaines concernant les enseignants chercheurs sont approuvées chaque année par le conseil d’administration de l’établissement et indique donc la volonté de gérer les universitaires comme s’ils étaient une ressource humaine de l’entreprise université.

Ainsi, les présidents d’université disposeront de leur personnel comme ils l’entendront, tant pour les recrutements, pour les promotions que pour l’attribution des primes. Cette réforme introduit donc un principe hiérarchique en vertu duquel certains universitaires auraient autorité sur la carrière de leurs pairs.

Le principe de collégialité dénigré

Ce décret mettrait ainsi fin aux libertés universitaires dues à la particularité de leur statut. Cette liberté consistait notamment dans la liberté dont ils bénéficient dans leur propre enseignement et dans la liberté de recherche à travers le choix des thèmes de recherches sans pression du marché économique ou des forces politiques.

Le projet gouvernemental dénigre le principe de collégialité qui est la véritable garantie de la liberté de l’enseignant chercheur puisque ce dernier n’est pas soumis à l’autorité d’une tierce personne, mais se soumet volontairement à l’autorité de ses pairs.

En renforçant de manière inconsidérée les pouvoirs du conseil d’administration, ce projet de décret poursuit une politique consistant à bouleverser le système universitaire français en faisant le pari que son salut viendra des présidents de ses universités.

Enfin, ce décret est très dangereux pour l’image négative de l’enseignement supérieur qu’il véhicule, à savoir qu’il conduira les étudiants à recevoir des enseignements donnés par obligation et non par vocation.

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  • 11548 visites
  • 11 réactions
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  • jean breton
    • Posté à 15h22 le 11/01/2009
    • Internaute 51943

    Chacun sait que la vraie recherche est une recherche libre de pression.
    L’autonomie des univsersités crée un système de pression continue sur les enseignants chercheurs. Les chercheurs auteurs de cet articles ont bien raison de dire que le défaut principal du système français est de limiter la part de recherche dans les travaux des enseignants et pas l’inverse.
    Je sens que dans les commentaires à venir on va critiquer cette liberté de recherche.
    Mais bien sûr, les ensiegnants chercheurs ont des arguments très précis et chiffrés.

  • Ophiolite92
    Ophiolite92
    Etudiante
    • Posté à 15h37 le 11/01/2009
    • Internaute 65675
      Etudiante

    C’est affligeant d’entendre des nouvelles pareilles !
    Je suis élève ingénieure et malgré ma formation je ne me vois pas travailler en entreprise. Je préfèrerais enseigner pour échapper à la logique d’entreprise et maintenant on nous dit que dans l’enseignement on se fera autant avoir qu’en entreprise !

  • Etoile polaire
    Etoile polaire
    Bipolaire
    • Posté à 16h29 le 11/01/2009
    • Internaute 57421
      Bipolaire

    « (...) ce décret instaure l’enseignement comme mission par défaut ; en effet, une évaluation négative du travail de recherche d’un enseignant chercheur conduira automatiquement à une augmentation de son service d’enseignement ».

    Qu’est-ce à dire ?
    Que les enseignants-chercheurs qui se retrouveront avec beaucoup d’heures de cours à prester pourront être considérés comme des chercheurs plus ou moins « ratés » (sanctionnés ? !), quel sera alors le regard des élèves sur ces enseignants-chercheurs dont les travaux sèment le doute au comité d’évaluation ?
    Et puis cette contradiction effarante : évaluation négative donc bon pour l’enseignement !
    Ne sommes-nous pas en droit d’attendre de la part d’un enseignement de niveau universitaire, que les étudiants bénéficient du meilleur de la recherche ?
    Continuons comme ça et nous finirons tous dans une usine de yaourt !

  • barbouille
    barbouille
    surfeuse
    • Posté à 17h35 le 11/01/2009
    • Internaute 62861
      surfeuse

    Franchement des profs de fac qui enseignent pas vocation , j’en ai rencontré peu !
    peut etre que ces mesures pourraient permettre à des enseignants d’être réellement dans leur fonction. Les chercheurs sont si souvent de bien médiocres pédagogues ; tellement imbus de leurs personnes, en oubliant que les étudiants sont les forces vivent de la recherche.
    J’en ai eu un qui se vantaient que personne n’aurait la moyenne
    si son sujet était selectionné, à l’épreuve du DEA ( et oui ; à BAC+5 ; nous étions encore évalués sur du « par coeur », comme en primaire ). Pauvre con.
    Là où il a réussi son coup c’est que je ne me souviens même plus ce qu’il enseignait.
    En tout cas , entre un cours magistral un prof de fac et un bon bouquin j’ai rarement vu la différence. Les deux sentent le renfermé.

    • Ethelbert
      Ethelbert répond à barbouille
      (né trop tard dans un monde (...)
      • Posté à 18h31 le 11/01/2009
      • Internaute 65688
        (né trop tard dans un monde (...)

      D’un autre côté, le niveau des étudiants est souvent bas, voire affligeant actuellement en France. Du moins, les étudiants que je vois autour de moi.
      Cela ne me choque pas qu’un prof vise à l’excellence de ses élèves. Bon, après, il faut que ceux-ci aient quand même une chance de réussir leur examen avec les connaissances et la bibliographie que leur enseignant leur a transmises.

    • Autre raleur
      • Posté à 14h42 le 14/01/2009
      • Internaute 39310

      Il y a des mauvais profs. On est d’accord. Cela ne dit pas en quoi cette réforme va améliorer les choses. Pensez-vous qu’un enseignant chargé d’enseigner plus parce que ses activités de recherches ont été jugées trop faible va se mettre à enseigner mieux ?

  • Ethelbert
    Ethelbert
    (né trop tard dans un monde (...)
    • Posté à 18h29 le 11/01/2009
    • Internaute 65688
      (né trop tard dans un monde (...)

    Cela fait maintenant quatre ans que je travaille dans le supérieur, en tant qu’administratif.
    Et depuis, j’ai vu de tout :
    - des profs consciencieux et soucieux de ce qu’ils enseignent à leurs étudiants
    - des glandeurs qui ne mettent pas à jour le contenu de leur cours
    - des enseignants qui se prétendent chercheurs tout en assurant plus de 1000 heures de cours par an (à 40€ brut de l’heure, et environ 35€ net, yabon les heures complémentaires ^^)
    La seule constante que j’ai pu voir, c’est que les enseignant du supérieur ne sont effectivement redevables à personne quant au contenu de leurs cours, ni la qualité de leur enseignement.

    Alors, autant je trouve qu’essayer de dire à un chercheur sur ce quoi il devrait plancher (avec la dérive tendancieuse d’impératifs économiques), c’est quelque chose qui ne devrait pas être ; autant je pense que vouloir recadrer un peu ce corps de métier, et demander à ses membres de rendre des comptes sur l’enseignement qu’il dispense, et sur l’usage qu’ils font des deniers publics dans le cadre de leurs recherches, cela me semble moral.

    L’image des enseignants-chercheurs est déjà sérieusement écornée, depuis plusieurs années. Ce qui est dommage, c’est que cette communauté n’ait jamais voulu se remettre en cause. Résultat : il faut en passer par une loi...

  • kanmaron
    kanmaron
    enseignant
    • Posté à 10h53 le 12/01/2009
    • Expert 65748
      enseignant

    Comme pour toutes les dites réformes de ce gouvernement Sarko pointe du doigt les trains qui n’arrivent pas à l’heure afin de justifier la démolition des « portants » de notre société française .....et bien sur l’on trouve toujours des moralisateurs pour cautionner des agissements au nom de l’on ne sait quoi....Comme l’eau du bain est quelquefois polluer par des éléments non conformes on jette le bébé et même la baignoire ! tout ça pour Vaseliniser la société à l’américaine que notre sauveur veut en France

  • Cornegidouille
    Cornegidouille
    ingénieur études à Arles
    • Posté à 21h40 le 12/01/2009
    • Internaute 26953
      ingénieur études à Arles

    Cela surprendra sans doute plus d’un thésard d’apprendre que règne le principe de collégialité à l’Université !
    L’attitude des directeurs de thèse et de labos relève plutôt de la manipulation que d’une ambiance de franche camaraderie !
    On a même parfois l’impression qu’ils favorisent le recrutement des médiocres pour éviter qu’ils leur fassent de l’ombre.

    Comme ailleurs le gouvernement profite du malaise et des problèmes existants pur avancer ses pions.

    • Autre raleur
      • Posté à 14h44 le 14/01/2009
      • Internaute 39310

      Certes. Mais cette réforme ne peut guère qu’augmenter le clientélisme et le féodalisme des universités...

    • kelux
      kelux répond à Cornegidouille
      Doctorant
      • Posté à 17h08 le 15/01/2009
      • Internaute 59700
        Doctorant

      Il ne faut pas faire de quelques cas une généralité !
      Je m’entends très bien avec mon directeur de thèse et l’ambiance est beaucoup plus proche de la franche camaraderie que de la manipulation.
      Après je ne viens pas du monde des bisounours, je ne vais pas dire pour autant que c’est partout pareil.