Israël-Hamas : un but de guerre peut en cacher un autre
Au-delà de l’arrêt des tirs de roquettes, Israël veut renverser le Hamas et surtout rétablir la peur de Tsahal dans la région...
Au quatrième jour de ce qu’il faut désormais appeler la Guerre de Gaza, première du nom, l’objectif d’Israël reste ambigu. Et comme souvent au Proche-Orient, un but de guerre peut en cacher un autre.
Officiellement, il s’agissait initialement d’un objectif simple et clair : empêcher le Hamas, maître de la bande de Gaza, de lancer ses roquettes qui terrorisent les villes du sud d’Israël.
Puis, lundi, le vice-Premier ministre israélien, l’ancien syndicaliste rallié à Kadima, Haïm Ramon, a déclaré à la télévision que l’objectif de l’opération « Plomb durci » était de « faire tomber le régime du Hamas à Gaza », ce qui constitue une escalade sensible.
La crédibilité de la dissuasion israélienne
Et si le véritable but de guerre était en fait de redonner de la crédibilité à Tsahal, l’armée israélienne, dont le mythe d’invincibilité a pris un sacré coup lors de la guerre du Liban de 2006, face au Hezbollah.
C’est toute la doctrine de dissuasion de l’Etat hébreu qui s’en trouvait fragilisée, et que Gaza doit, aux yeux des dirigeants israéliens, permettre de restaurer à la face du monde. Du monde musulman en premier lieu, notamment l’Iran.
Mark Heller, un expert stratégique israélien réputé, cité lundi par Ethan Bronner dans l’International Herald Tribune, l’a explicité en termes particulièrement clairs :
« Il y avait depuis deux ans un sentiment récurrent d’incertitude sur le point de savoir si quiconque a encore peur d’Israël. Le concept est que par le passé -peut-être un passé mythifié-, on ne s’en prenait pas à Israël de peur des conséquences.
“Aujourd’hui, la région regorge de réthorique agressive qualifiant Israël de tigre de papier. Cette opération est une tentative de réétablir le sentiment selon lequel si vous menacez ou si vous attaquez Israël, vous en payerez un prix disproportionné”.
Ce triple objectif -arrêt des tirs de roquettes, renversement du Hamas, rétablir la peur de Tsahal...- met la barre très haut pour ce conflit, et signifie qu’il n’est pas prêt de s’arrêter.
Il explique que, comme au Liban en 2006, mais en ayant tiré les leçons de ses échecs, Israël ait choisi d’utiliser massivement son aviation, sans prendre de gants sur le nombre de victimes. L’objectif est de choquer, dans tous les sens du terme.
Dissuasion ciblée, ou massive ?
Il fut un temps où la dissuasion israélienne reposait sur des opérations ciblées : l’enlèvement du nazi Adolf Eichmann en Argentine en 1960, une opération de commando menée en 1973 au coeur de Beyrouth par un certain Ehud Barak, déguisé en femme, celui-là même qui dirige aujourd’hui cette guerre en tant que ministre de la Défense... Ou encore le bombardement audacieux du réacteur nucléaire (français) d’Osirak, en Irak, en 1981.
Le changement de la donne stratégique au Proche et Moyen Orient, l’émergence de forces comme le Hezbollah libanais ou le Hamas palestinien, ont fait monter les enchères. Et la guerre foirée de 2006 a montré que l’armée israélienne n’était pas prête.
Deux ans et une réorganisation complète plus tard, Tsahal repart en guerre, et n’a pas droit à l’échec. Car son revers au Liban avait donné des ailes -et des idées- au Hamas, et un échec cette fois à Gaza serait fatal à la dissuasion israélienne. C’est dire si l’enjeu est lourd.
C’est là que le but politique de la guerre reste flou. S’il s’agissait de pousser le Hamas à négocier ou à s’accommoder de l’existence d’Israël, il serait intelligible. Mais en voulant renverser un régime mis en place par une victoire électorale en janvier 2006, certes suivie d’un coup de force en juin 2007, Israël met la barre très haut.
D’autant que la chute du pouvoir islamiste à Gaza ne fera pas disparaître le Hamas du paysage politique palestinien, et risque au contraire de le rendre plus redoutable encore, replongé dans une clandestinité d’où l’avait partiellement sorti la nécessité de gérer le quotidien des Palestiniens.
Le Hamas, né de la première Intifada en 1987, sait se nourrir de la tragédie, des souffrances et du martyr, et c’est la pièce manquante essentielle de la stratégie israélienne qui le renforce en le combattant.
Le cynisme des dirigeants
Mais de ces considérations, les dirigeants de la coalition israélienne n’ont sans doute cure. Leur objectif est d’abord de restaurer le crédit d’une armée dévalorisée à la bourse de la dissuasion régionale, bien au-delà de l’enjeu limité de la bande de Gaza. Et de redorer leur blason personnel et politique avant les élections législatives anticipées de février. Cynique, mais cruellement réaliste.
De ce point de vue, le sentiment de succès que ressent l’opinion israélienne depuis quatre jours tranche singulièrement avec la révulsion que provoquent les images de Gaza dans une bonne partie des opinions mondiales. Israël est revenu à une doctrine primiitive qui veut inspirer la peur comme protection ultime. On est loin des discours lyriques des années 90 sur les valeurs de la paix d’un certain prix Nobel devenu président de l’Etat hébreu, Shimon Pérès.
Face à de tels buts de guerre, en semant ainsi les graines des haines et des vengeances de demain, Israël risque fort d’avoir commis à Gaza pire qu’un crime : une erreur.
Photo : chars israéliens au nord de Gaza lundi (Baz Ratner/Reuters).
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LE SYNDROME DU LEMMING
Dans les années 60, courait la légende du suicide des lemmings. Pris d’une incontrôlable pulsion de mort suicidaire, ces petits rongeurs de Norvège se précipitaient en masse, nous racontait-on, du haut des falaises qui dominaient les fjords. C’est un mythe que ce suicide collectif, démenti depuis par toutes les études scientifiques - les lemmings ne sont pas si fous ! Mais il éclaire sur l’esprit échauffé des humains qui l’ont propagé.
Et si Israël était devenu le propre artisan de sa future destruction, se ruant tête baissée, tels les lemmings de la légende, vers le néant, l’anéantissement ?
Saisi de la même fureur que celle prêtée aux minuscules campagnols nordiques, Israël vient de partir une nouvelle fois à l’assaut de l’ « ennemi palestinien », pulvérisant, massacrant, mutilant, sous des prétextes sans commune mesure avec des actes aussi gravissimes. « C’est le Hamas ou nous ! » proclament-ils. Mais il y a une grande différence entre les gens du Hamas et Israël.
Israël est né de la volonté des nations victorieuses de la Seconde guerre mondiale. C’est un État artificiel résolument colonialiste, ne reposant sur aucune réalité historique, sinon celle d’une communauté religieuse. A-t-on jamais vu autre pays fondé sur une appartenance religieuse ? Israël est bâti sur du sable. Dès 1948, dans Lien au New-York Times, des Juifs aussi peu suspects que Hannah Arendt et Albert Einstein s’inquiétaient déjà des dérives « fascistes » (je cite) qui accompagnaient la création de cet État, avec la complicité des États-Unis.
Le Hamas, comme le Hezbollah ou Al Quaïda et tous les extrémismes islamiques modernes, ne préexistaient pas à la création d’Israël. Ils sont nés sur les ruines laissées par ce nouvel État, n’existent que par ces décombres. Ce sont nos folies qui nous font engendrer nos propres démons, sécréter les venins qui nous tueront.
En multipliant les exactions meurtrières, en atomisant Gaza, Israël n’éradique pas le Hamas, il le renforce et le légitime comme résistant unique à sa démence. Car c’est bien de démence dont il s’agit. De celle qui conduit un forcené à massacrer tout ce qui l’entoure avant de disparaître à son tour. De cette rage meurtrière et froide qui s’empare des puissants quand ils se rendent compte que leur puissance a atteint ses limites. Tous ces morts civils, ces cadavres d’enfants pulvérisés, c’est autant de kamikazes en gestation pour les temps à venir.
Quelle différence entre un kamikaze islamique et Tsahal (nom de l’armée israélienne) ? La disproportion des moyens logistiques et c’est tout.
Cela en est fini de tout espoir de paix pour des générations dans cette région du monde. Envolée la perspective ne serait-ce que d’une simple coexistence de raison. Israël va jusqu’à décourager ceux qui, à défaut de le soutenir, admettait son existence comme un fait accompli incontournable de l’Histoire.
Alors quoi ? Que reste-t-il à Israël et à ses formidables moyens logistiques pour aboutir à ses fins, éradiquer ces « terroristes » toujours plus nombreux qui l’entourent et le menacent ? Quelle autre solution trouveront-ils, poussés au cul par le monstre états-unien, sinon la …
La solution finale ?
Combien doit être douloureux pour des Juifs d’entendre cette expression terrible ! Pourtant, elle court désormais dans tous les esprits. J’essaie d’imaginer les sentiments qu’aurait éprouvés aujourd’hui le vieil ami juif auquel je dois tant, lui qui passa son adolescence à Auschwitz et ses premières années d’adulte dans les prisons staliniennes. Sans doute, serait-il agité des mêmes émotions que celles qui bouleversent maintenant sa fille, la mère de mes enfants : un terrible sentiment de douleur, de colère et de honte devant cette barbarie prétendument « civilisée », ce gâchis humain irrémédiable, ce suicide collectif qui n’est plus un mythe.
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Note : une précédente version de ce commentaire a déjà été publié sur Rue 89 le 26/08/2008 ; devant la gravité des évènements actuels au Moyen-Orient, il m’a semblé nécessaire de le reproduire ici.




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