Un journal peut-il abandonner son imprimerie ?
Enseignant à New York, chroniqueur au Guardian, consultant pour plusieurs médias, Jeff Jarvis est un spécialiste de la manière dont Internet change les médias et ne manque pas d’idées sur la manière dont les médias doivent s’adapter à Internet. Nous lui avons proposé de traduire et de publier certains des billets de son blog Buzzmachine sur Rue89 pour les porter à la connaissance du public francophone. Nous sommes heureux qu’il ait accepté notre proposition et nous l’en remercions. Ceci est le premier article que nous reprenons.
Après l’annonce de la faillite du groupe Tribune, propriétaire notamment du prestigieux quotidien Los Angeles times, Jeff Jarvis a appris que les revenus du site web du journal dépassent désormais la masse salariale de sa rédaction. Selon lui, les quotidiens doivent prendre les devants, éteindre leurs presses à imprimer et repenser leur manière de diffuser l’information.
David Westphal rapporte qu’un journal majeur vient de franchir un Rubicon historique. Il raconte une discussion avec le rédacteur en chef du Los Angeles Times, Russ Stanton, à l’Université de Californie du Sud :
« Stanton a déclaré que les revenus du site web du LA Times dépassent maintenant la masse salariale de la rédaction. »
Les gens de presse m’ont souvent demandé -comme un challenge- quand le web couvrirait les coûts d’une rédaction telle qu’elle existe aujourd’hui. Je répondais généralement qu’il n’y parviendrait pas, que l’échelle du business est simplement différente.
Mais si ce que Westphal rapporte est vrai (Jeff Jarvis en a depuis reçu la confirmation, ndt), cela signifie que le LA Times peut couvrir les coûts de sa rédaction telle qu’elle est aujourd’hui -elle a précédemment subi de nombreuses réductions d’effectif- avec le web. C’est capital.
Une entreprise d’information pure
Pourquoi ne pas aller plus loin et arrêter les presses à imprimer, éliminer les camions et faire du LA Times une entreprise d’information pure, séparée de la fabrication et de la distribution ?
Dans la rédaction post-journal imprimé, de nombreuses tâches -la production, le design, l’édition- peuvent être éliminées. Plutôt que de supprimer les postes correspondants, mieux vaut les convertir pour attirer des réseaux de partenaires -pigistes, blogueurs, citoyens- et étendre la pénétration du journal.
Ajoutez la rumeur selon laquelle le LA Times abandonnerait sa couverture nationale -comprenez : Washington- et internationale pour la confier au Washington Post.
Je soutiens depuis longtemps que les journaux nationaux -le Washington Post mais aussi le New York Times, le Wall Street Journal et USA Today- pourraient devenir les bureaux de Washington des autres journaux du pays, leur permettant de faire des économies et de concentrer leurs équipes (reporters et secrétaires de rédaction) sur la couverture locale, pour donner à leurs lecteurs la meilleure information. Un système de syndication à l’envers.
L’information devient un réseau de liens
Le LA Times pourrait jouer ce rôle avec d’autres journaux, s’il leur offre la meilleure couverture d’Hollywood et du cinéma, en échange de liens et d’une audience plus larges. L’information devient ainsi un réseau de liens assuré par ceux qui se contentent de produire ce qu’ils font le mieux et proposent des liens vers le reste.
Il est vrai qu’en se débarrassant de la fabrication et de la distribution, le LA Times ne se déleste pas seulement de coûts énormes -qui atteignent généralement au moins la moitié du budget d’un journal-, il perd aussi les revenus de la diffusion et de la publicité, qui sont bien plus élevés que le revenu numérique.
Dans notre échange par e-mail, Westphal considère qu’une part de la publicité numérique étant liée à la publicité papier par des offres couplées, il existe même un risque d’endommager le numérique en se débarrassant de l’imprimé.
Mais je suspecte fort que le contraire se produirait : une part de cette publicité imprimée serait forcée d’aller en ligne. Je soutiens depuis longtemps que les journaux devraient forcer leurs lecteurs et leurs annonceurs à aller en ligne -à aller vers le futur. Eteindre les presses à imprimer aurait cet effet.
Bien sûr, l’échelle du business serait plus petite, bien plus petite. Mais avec des coûts limités à la rédaction et à la recherche d’annonceurs, ce serait une activité rentable, une activité numérique et journalistique profitable. C’est la terre promise. Bienvenue dans le futur.
Notez bien qu’une faillite rendait plus facile, pour un journal de la taille du LA Times, d’envisager un changement aussi radical, parce qu’elle remet à zéro les contrats avec les employés et les fournisseurs, ainsi que les relations avec les créanciers. Cette taille est devenue un inconvénient pour les acteurs traditionnels (et c’est pourquoi je pense que de nouveaux acteurs feront leur apparition et commenceront à prendre possession de ces marchés).
Mais, une fois passée la faillite et absorbé le coût de fermeture des activités d’impression, qu’est-ce qui empêcherait le LA Times, comme agence d’information, d’être rentable et de croître ? Oui, croître. L’information est une industrie en croissance aujourd’hui, pas les journaux. Mais ils pourraient le redevenir.
De nouveaux lecteurs et aussi de nouveaux annonceurs
S’ils réussissent, les journaux peuvent passer du rétrécissement continu à une croissance quasiment illimitée. S’ils créent de bons réseaux hyper-locaux, ils peuvent offrir un nouveau contenu avec un coût et un risque bien plus faibles (à travers des partenariats plutôt qu’avec une équipe permanente) et attirer de nouveaux lecteurs à un niveau très local (tout en attirant de nouveaux lecteurs au plan international avec la couverture d’Hollywood).
Ils peuvent servir une population entièrement nouvelle et très importante d’annonceurs plus petits, locaux, qui n’auraient jamais pu se permettre de recourir au LA Times précédemment. Ils peuvent créer de nouveaux services, de nouvelles plateformes et dégager de nouvelles lignes de revenus.
Ça me fait presque me demander si la faillite n’a pas toujours été la stratégie de Sam Zell (le président du groupe Tribune, propriétaire du LA Times, qui a fait faillite, ndt) -mais je ne pars jamais du principe qu’une entreprise ou un « mogul » puisse penser aussi loin.
Il se peut qu’il perde son investissement, mais s’il parvient à réduire ses coûts et à émerger avec des entreprises rentables et en croissance, il pourrait faire mieux que compenser cette perte avec la valeur future de l’entreprise et même l’introduire à nouveau en Bourse.
Tout ceci est la raison pour laquelle j’ai reçu une bourse de la McCormick Foundation pour créer le projet « new business models for news » (nouveaux modèles écomiques pour l’information) dans le cadre du Centre pour l’innovation journalistique de CUNY (une université de New York, ndt). Je prévois de travailler avec des étudiants en gestion (des volontaires ?) pour faire vivre ce modèle, avec beaucoup d’autres. Le temps de la spéculation est révolu. Celui de la reconstruction est arrivé.
Traduit par Laurent Mauriac
Lire aussi le post original sur Buzzmachine, le blog de Jeff Jarvis
Photo : Devant l’immeuble du LA Times le 8 décembre (Fred Prouser/Reuters).
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En ce début de XXIe siècle, force est d’admettre que le quotidien classique imprimé sur papier appartient au passé. Avant toute chose, un journal est, doit être, une œuvre de journalistes. Or, si nous évaluons la part prise par ceux-ci dans la réalisation d’une publication classique, nous devons reconnaître qu’elle ne dépasse pas quelques pourcents. Même si on cessait de rémunérer les journalistes en ronds de carottes, le coût d’une équipe rédactionnelle resterait marginal face aux frais impressionnants représentés par la composition, l’impression et surtout la distribution d’un journal. Non seulement d’un coût prohibitif, ces opérations sont également énergophages, consommatrices de matières premières et génératrices de CO2 pour ne citer qu’une partie des inconvénients qu’elles engendrent.
Même si quelques réactionnaires nostalgiques regrettent le contact du papier et l’odeur de l’encre fraîche, le journal imprimé est, à terme, condamné et devra laisser la place à son homologue électronique. Ce n’est pas la première fois que l’humanité doit se plier à un changement de ses habitudes. J’imagine que le passage des tablettes d’argile au papier ne s’est pas déroulé non plus sans soulever de rouspétances. Mais rien n’a jamais arrêté la marche du progrès et espérons qu’il continuera d’en être ainsi.
L’évolution du journal ne se limite pas aux tâches annexes. La profession de journaliste elle-même est appelée à subir une mutation en profondeur. En offrant à ses lecteurs un droit de réponse immédiat sous forme de réactions aux articles, le journal électronique dispose non seulement d’une mesure de son indice de lecture mais en plus d’un nouvel outil de saisie de l’information. Certains sites comme notre Rue vont plus loin : ils ouvrent leurs colonnes à ceux qu’on pourrait appeler des journalistes citoyens. Après des initiatives comme Wikipedia, les journaux aussi deviennent participatifs et c’est un progrès sans précédent.
En cette époque de mensonge médiatique généralisé, l’existence des journaux participatifs et des sites de partage d’information écrite, photographique ou filmée est un rempart solide contre les pressions dont les professionnels de l’information sont de plus en plus souvent les victimes. Pour que la Vérité s’impose, ces sites doivent rester ouverts aux amateurs et même admettre que, à l’occasion, le journaliste citoyen soit lui-même l’acteur des faits qu’il relate. Il peut arriver qu’un événement apparaisse trop peu important ou trop personnel pour qu’un professionnel juge rentable de s’en occuper. Alors ceux-là mêmes qui l’ont vécu ont la possibilité, peut-être devrais-je dire le devoir, de créer eux-mêmes un document et de le télécharger sur un site de partage. Souvent, ce genre d’initiative évitera à un professionnel de risquer sa vie sur le terrain pour saisir un événement qu’on lui interdira quand même de publier. Pensez aux résistants irakiens qui filment eux-mêmes leurs exploits pour les télécharger sur YouTube en sachant que les médias classiques n’ont ni les possibilités techniques ni la liberté de montrer leurs images.
Grâce à ses coûts de fonctionnement infiniment inférieurs à ceux de son homologue sur papier, le journal électronique peut être beaucoup moins vulnérable aux pressions diverses. À la limite, il peut même s’en affranchir totalement par le biais d’une participation modique, voire volontaire, des lecteurs aux frais de fonctionnement. Pour rappel, Wikipedia fonctionne sans pub.




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