Suis-je vraiment de gauche ? Petit point sur mes credos
Le vaticinateur est-il vraiment « de gauche » ? Les éruptions cutanées qu’il suscite chez les détenteurs d’une carte officielle de progressiste prouvent-elles le contraire ? Eléments de réponse...
La « gauche » comme métaphore politique est une invention relativement récente. Après tout, il aurait suffit au Tiers-état d’aller s’installer de l’autre côté de la pièce, par une belle journée de l’été 1789, pour transformer Olivier Besancenot en fer de lance de l’extrême-droite.
Mais les choses étant ce qu’elles sont, ce terme anodin est devenu l’arbitre des élégances, le mètre étalon, le juge de paix permettant de distinguer les gentils des méchants.
Le problème, c’est que personne ne veut jamais être le méchant. Il est donc possible que mon appartenance putative à la galaxie des gentils ne soit qu’une mascarade, qu’un travestissement de mon hideuse personnalité... Oui, c’est très possible.
Ainsi, on a pu voir que j’étais favorable à l’autonomie des universités ou au traité de Lisbonne, ce qui me place théoriquement dans le camp des affreux.
A ceci près qu’il doit être assez facile de dénicher un trotskiste suédois allergique au centralisme éducatif ou un socialiste allemand amateur de documents juridiques denses et touffus... Ben quoi, l’internationalisme est une valeur de gauche, non ?
Les fondamentaux du parti que je viens de créer par inadvertance
Recensons donc les grands principes du « vaticinatisme » pour mieux le latéraliser. D’abord, et c’est même la donnée de base du mouvement que je viens de créer par inadvertance, je suis antiraciste.
C’est-à-dire que je considère, avec les généticiens, qu’il n’existe pas de « races » à l’intérieur de l’espèce humaine et que les différences d’apparence entre les groupes humains ne justifient pas que l’on s’amuse à les classer -et encore moins à les hiérarchiser.
Dans le même ordre d’idée, je suis démocrate : je pense que la société ne peut fonctionner qu’à la condition que ses membres puissent en élaborer les règles et s’imposer de les suivre en toute égalité.
Bon, évidemment, n’importe quel électeur sarkozyste peut se targuer d’être antiraciste et démocrate. De même, on peut très bien se promener avec une carte de l’UMP dans son portefeuille et se montrer tolérant -au sens où la plupart des religions, philosophies et cultures vous semblent dignes d’intérêt et de respect. Mais tout de même, l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme et l’antisexisme figurent-ils dans les statuts du parti présidentiel ? A vérifier.
Je considère que la vie intime des individus ne regarde qu’eux-mêmes, dès lors qu’ils ont atteint la majorité sexuelle et qu’ils ne sont contraints à rien par qui que ce soit. Je suis donc favorable au mariage des homosexuels (et à l’adoption d’enfants par les mêmes, mariés ou non).
Je pense que le cannabis devrait être légalisé, mais qu’il existe bel et bien des drogues dures qui méritent d’être interdites (ou d’être administrées sous contrôle médical).
Santé, famille, nation, religion...
Je suis partisan d’une organisation sociale permettant à tous d’être soignés gratuitement quels que soient le coût et la nature du traitement dont ils ont besoin.
Je crois également au droit universel à l’éducation, mais seulement jusqu’à la fin du secondaire : au-delà, je préfère faire payer ceux qui le peuvent et aider ceux qui en ont besoin. Tout comme je pense qu’il faudrait mettre allocations familiales et tarifs réduits divers sous conditions de ressources…
Je suis hostile à la violence, d’où qu’elle vienne. Le communautarisme heurte mon sens républicain et mon goût pour l’égalité des individus entre eux.
Je suis probablement agnostique, mais je n’en suis pas certain (ce qui tombe sous le sens). Je suis résolument attaché à la laïcité « à la française », hostile au port d’insignes religieux dans le contexte scolaire mais pas dans le cadre de la vie au travail.
... immigration, Europe, Etats-Unis, Afghanistan...
L’immigration ne m’est jamais apparue comme un problème dans un pays d’à peine 60 millions d’habitants pour 550 000 kilomètres carrés, même si je trouve raisonnable de la maîtriser et de l’organiser. Je suis favorable à la régularisation des sans-papiers qui travaillent, postulant qu’ils n’auraient jamais trouvé un job si l’on pouvait se passer d’eux.
Je suis un pro-européen de l’espèce fédéraliste. Dans l’Hexagone, je milite pour la décentralisation et je suis convaincu que la subsidiarité, concept éminemment bruxellois, serait le meilleur des remèdes à notre tropisme jacobin.
Mais je suis également atlantiste, au sens où je me reconnais, comme Français et comme Européen, une relation spécifique avec les Etats-Unis, dont j’apprécie les institutions démocratiques et de nombreux éléments du mode de vie ou de la culture.
Cette sympathie pour le pays des « founding fathers » (pères fondateurs) ne s’étend pas à la frange chrétienne fondamentaliste et patriotarde que mes concitoyens croient majoritaire. Incidemment, je n’étais pas favorable à la guerre en Irak, même si la posture française ne m’a pas franchement satisfait.
Je suis toutefois favorable au maintien des troupes alliées en Afghanistan, à la lutte contre le terrorisme (dans le respect absolu des libertés civiles puisqu’il n’y a plus rien à défendre dans le cas contraire) et à la préservation de la capacité de la France et de l’Europe à se protéger des agressions quelles qu’elles soient…
... économie, libéralisme, solidarité, handicap ...
Hum là, évidemment, ça commence à chauffer. Anti-raciste, tolérant, tout ça… Ça colle. Mais atlantiste et favorable à l’envoi de troupes françaises chez les Talibans, c’est une autre paire de manches ! Allez, j’aggrave mon cas : je ne crois pas que l’économie de marché soit le meilleur système faute de mieux. Je crois que l’économie de marché est un excellent système.
Je crois en l’Etat de droit, à la propriété privée, à la liberté d’entreprendre, à la concurrence. Mais je crois aussi en la fiscalité comme outil de redistribution et je pense que nous ne payons pas assez d’impôts sur le revenu (en volume et en nombre de foyers concernés) et trop de TVA.
Je pense que le crédit (immobilier et à la consommation) est un merveilleux instrument d’amélioration de la qualité de vie ; que la constitution d’un patrimoine est une bonne chose mais que sa transmission doit être taxée.
Je crois en la responsabilité individuelle dans la gestion de sa propre vie et je préfère la solidarité à l’assistanat. Je ne crois pas qu’il existe de « bad jobs », pas plus qu’il n’y a de sots métiers.
Je ne pense pas que les Français soient majoritairement en passe de se retrouver SDF. Je pense qu’il faut aider ceux qui ne peuvent pas s’aider eux-mêmes ou qui traversent une passe difficile. Je m’indigne de l’absence d’infrastructures permettant aux handicapés de mener une vie normale dans ce pays, ou de l’impossibilité de conduire des actions collectives en justice.
Je suis conscient des déséquilibres démographiques qui imposent le recul de l’âge de la retraite, mais je suis scandalisé par la mise au rebut parallèle des seniors.
... énergie, et pour finir, le Proche-Orient
Je suis pro-nucléaire par réalisme, mais attaché au développement d’énergies renouvelables par conviction. Je n’aime pas consommer, mais je sais que la consommation est le moteur de la croissance. Je suis pour l’ouverture des magasins le dimanche, mais favorable aux 35 heures. Je suis sioniste et propalestinien…
Tiens, c’est marrant, d’ailleurs, de conclure sur ce qui passera sans doute pour un impossible paradoxe chez ceux qui exigent le dialogue entre Israël et le Hamas mais qui pensent que parler à François Bayrou relève de la cour martiale.
Bah, il faut bien s’arrêter quelque part et cette petite déclaration de principes du vaticinatisme se prolonge dans les textes du blog. Ah, j’oubliais : pour les demandes d’adhésion au mouvement, faites-moi un petit mail. Pour les procès en social-traitrise, faites comme vous le sentez…
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Cher Serraf de gauche...
Je dois dire que je n’ai pas été peu content de découvrir le petit topo que vous nous avez fait sur vos credo (ainsi dites-vous). Enfin ! Enfin, j’allais comprendre quelque chose à cette gauche mystérieuse qui suscite tant d’enthousiasme sur sa droite, et tout autant de répulsion sur sa gauche. Il était temps que vous nous éclairiez et, ne serait-ce que pour cela, grâce vous soient rendues. Je dis ne serait-ce que pour cela parce que pour le reste, je dois bien vous avouer que je reste sur ma faim (même si je doute que cela vous surprenne).
Ainsi donc vous êtes de gauche puisque vous êtes gentil. Si je vous ai bien lu, c’est à cela, finalement, que se résume votre théologie politique. Vous aimez les gens, vous aimez acheter diverses bimbeloteries, vous êtes contre la guerre, la paix c’est bien, vous aimeriez bien que les gens aient de l’argent : inutile que je poursuive, je dois bien convenir que votre catalogue est à peu près complet. Croyez-moi ou non, mais savoir que vous êtes gentil, je trouve ça plutôt sympa de votre part. Après tout, vous n’étiez pas obligé.
Le hic (que du reste vous soulevez vous-même), c’est que plein de gens de droite sont, eux aussi, gentils. Si, je vous assure, j’en connais même un nombre assez conséquent d’exemplaires. Ils ont des convictions, moi d’autres : ça ne fait pas d’eux pour autant des diablotins fourchus, ni de moi un angelot joufflu. Néanmoins, ils se reconnaissent sans mollir de droite, aussi aisément que je me reconnais de gauche. Et, pour tout dire, ni eux ni moi n’en faisons tout un fromage.
Ce qui me frappe à la lecture de votre confiteor, c’est que certains des gens de droite que je connais pourraient, à la virgule près, le signer. Des gens de droite qui ne sont pas racistes, qui sont favorables à la dépénalisation du cannabis, qui militent pour la décentralisation, qui sont démocrates (y compris lorsqu’il s’agit d’encenser Obama), ça court les rues. Tous ces choix ne sont d’ailleurs pas indignes, simplement ils me paraissent insuffisants à déterminer ce qui vous ferait de gauche (puisque vous y tenez tant).
Ce n’est même pas votre exaltation du marché qui m’effraie : je fais partie de ceux qui considèrent que le marché existe toujours, dès lors qu’il s’agit d’acheminer des biens vers ceux qui en ont besoin. Certes, je n’irais pas jusqu’à lui chanter des cantiques ou à en faire un fétiche ; mais reconnaître son existence et son utilité ne me pose aucun problème. Contrairement aux idées reçues, même l’Union soviétique avait un marché (remarquablement mal organisé, mais un marché tout de même), et il ne me paraît pas inconcevable qu’un certain degré de fluidité peut être mieux atteint par les voies habituellement nommées libérales, même si je préfère qu’il soit régulé, à l’occasion strictement.
Alors, me direz-vous, pourquoi ne serais-je pas de cette gauche que vous représentez ? Ou, ce qui revient au même, pourquoi persisterais-je à vous considérer comme étant de droite ? Pour deux raisons, principalement.
Votre atlantisme, tout d’abord. Certes, j’entends bien que les États-Unis nous ont, pas qu’un peu, sauvé la mise face au nazisme et au soviétisme. Ce faisant, ils ont autant sauvegardé leurs intérêts que les nôtres, mais il n’est pas question de le leur reprocher. Certes. Mais enfin, il ne vous a pas échappé que l’Union soviétique n’est plus, pas plus que le Reich millénaire. Si les mots ont un sens, l’atlantisme n’a plus de raison d’être, puisqu’il n’existe plus de menace dans l’Atlantique Nord. L’OTAN, telle qu’elle existe aujourd’hui, s’est très largement transformée en bras armé de la confrontation Nord-Sud, confrontation dont je conteste qu’elle serve les intérêts européens. Vous me direz que l’OTAN n’est plus guère qu’une coquille vide qui sert au cas par cas, et vous n’aurez pas forcément tort.
Mais alors quelle utilité alors de se proclamer atlantiste ? S’il s’agit pour vous du mot poli pour dire pro-étasunien, alors là pardon, mais je ne vous suis plus du tout. Parce qu’il me semble qu’être pro-étasunien, ça ne consiste à rien d’autre que valider et promouvoir un système (aussi bien politique qu’économique) qui ne peut tenir que sur la prédation, et notamment sur la prédation du sud. Que cette prédation soit indispensable à notre confort, je veux bien en convenir, quoique avec de sérieux bémols ; mais pour autant je ne me résous pas à un écart des richesses aussi vertigineux et à un système qui asservit les neuf dixièmes de l’humanité pour gaver le dixième restant.
L’autre raison qui fait que je refuse de vous suivre sur les voies d’une gauche blairisée, c’est votre renoncement à la transformation sociale. En gros, si je vous suis bien, la gauche est meilleure pour gérer le système économique et social de la droite. Eh bien là non plus, pas d’accord du tout. Si la gauche n’est que cela, alors vous ne nous proposez que des variantes plus ou moins mangeables de la droite. Il me paraît tout à fait inconcevable que la gauche aspire au pouvoir pour se contenter de gérer. De ce point de vue, la colère de Mélenchon quand le PS a décidé de retirer de ses statuts l’article qui stipulait qu’il s’agissait de mettre les outils de la réforme au service des aspirations révolutionnaires (je vous le cite de mémoire) me paraît tout à fait justifiée.
La question n’est pas, comme vous feignez régulièrement de le croire, d’aspirer à un grand bain sanglant et purificateur. La question est de savoir pour quoi la gauche veut prendre le pouvoir. En certaines circonstances, la révolution est un moyen nécessaire. Dans une large mesure, je partage sans doute votre point de vue selon lequel les conditions ne sont pas, aujourd’hui, réunies en France. Devons-nous pour autant accepter de capituler sur nos objectifs ? Si la réponse est oui, alors ne vous étonnez pas que nous nous détournions de cette voie. Que les compromis soient indispensables en politique, c’est une évidence. Encore s’agirait-il d’établir ces compromis sur les bases qui sont les nôtres quand nous sortons vainqueurs du suffrage universel, et non pas d’aller les rechercher sur le terrain de l’adversaire politique.
En effet, vous êtes tout à fait à votre place au PS tel qu’il se présente aujourd’hui (à condition tout de même de payer votre cotisation). Mais précisément ces impasses sont celles qui font que nous sommes nombreux à nous détourner scrutin après scrutin de ce parti. Assez nombreux en tout cas pour que le PS ait besoin de nous : à lui de choisir qui seront ses électeurs.




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