13/12/2008 à 13h31

Pom, Gé, Joos... décorateurs de ville

Benoît Gilles | Journaliste


Façade de l’ancien cinéma UGC, sur la Canebière (Rémi Leroux)

Depuis quatre ans, les trois graphistes sauvages Pom Gé et Joos décorent Marseille de scènes colorées collées sur les façades ou les vitrines. Ils commentent ainsi librement la ville et ses évolutions.

Et comme souvent dans les histoires, tout a commencé avec une pomme. Avec ou sans ver en guise de serpent. Peinte par Pom, elle fait partie des premières petites images que ce grapheur a collé aux murs en 2004.

Gé, la fille du groupe, lui a répliqué par une autre image : sans doute un de ces petits bonshommes carrés et sourcilleux qu’elle affectionne. Petit à petit, les images ont grandi et se sont rassemblées pour former des scènes.

Il y a eu la ferme avec paysans, poules et autres bestioles sur un magasin de chaussures désaffecté, Derrick échappé de la télé, quelques B Boys patibulaires, des CRS avinés, des flics cow-boys, une ou deux ménagères et toute une ménagerie imaginaire. En quatre ans, 300 dessins et une centaine de fresques ont ainsi parsemé la ville.

La Canebière, spot idéal

Ces dessins se reconnaissent au premier coup d’œil : colorés, réalisés au trait, mettant en scène des personnages plus ou moins loufoques. Ils sont ensuite collés sur des façades ou des vitrines vides offrant une grande visibilité. Pom explique :

« On s’est vite aperçu que les spots ne manquaient pas. Même sur la Canebière, il y a encore plein de vitrines vides à décorer. C’est le propre d’une ville en transition même s’ils n’ont pas encore réussi à virer la population du centre-ville.

“C’est aussi par ce que l’on tient à cet aspect populaire que l’on puise dans la mémoire collective du cinéma, de la BD ou du dessin animé. Le but est que le dessin soit immédiatement lisible avec le petit décalage qui provoque le sourire.”

Leur jeu d’images met aussi en scène cette évolution de la ville vers un espace public maîtrisé, rénové et forcément aseptisé. Ils ont ainsi proposé un feuilleton graphique aux passants en squattant une vitrine face au chantier du nouveau commissariat de La Canebière.

“Provoquer des réaction en agissant sur notre environnement”

A partir de 2004 et à quelques mois d’intervalles, il y eut donc des policiers plutôt funky, des ouvriers du bâtiment ou des monstres venus d’outre-espace. “C’est carrément le meilleur spot de Marseille”, jubile Joos :

“Cela correspond à notre envie de galerie ouverte, plus c’est vu, mieux c’est. Notre intention est de provoquer des réactions en agissant sur notre environnement de manière libre et gratuite sans intention publicitaire ni message.

Si cela peut inciter les gens à agir sur leur environnement, leur faire comprendre qu’on n’est pas obligé de subir, alors on aura atteint quelque chose.”

La plupart du temps, ils agissent en plein jour avec leurs balais, leurs seaux de colle et leurs rouleaux de papiers peints. Mais n’allez pas croire qu’ils ont recours aux papiers collés pour rendre le graphe plus politiquement correct. Pour Pom, tout ceci participe du même mouvement.

“Je peux faire indifféremment des images à la bombe, au rouleau ou sur papier collé. Et puis en se décollant le papier peut faire beaucoup plus de dégâts sur un mur alors que la peinture le protège.

Mais, en collant nos images en plein jour, on signifie aussi que notre travail est légitime. On met de la couleur dans la ville avec des images qui font du bien visuellement. Une fois, alors qu’on posait une immense pieuvre sur une vitrine de La Canebière, des CRS sont passés devant nous sans rien dire... fort heureusement”.

Black out sur leur véritable identité

On n’en saura guère plus sur le choix du procédé ou leurs secrets de fabrication. Pas un mot non plus sur leur identité ou leur activité dans le civil. Black out complet.

“Ce qui compte, c’est l’œuvre non ? On est deux mecs et une fille, cela suffit.”

Pourtant ils ne rechignent pas devant une certaine reconnaissance. Ils ont ainsi accepté qu’un documentaire* soit tourné sur leur travail : sans interview et sans apparaître à l’image. Ils ont juste saisi cette opportunité pour coller des “géants” un peu partout dans la ville.

Sont apparus successivement dans le centre de Marseille : un homme de Cro-magnon, le pied de Gulliver, une tête d’enfant émergeant du sol, un immense serpent à plumes ou un diplodocus rose collé dans une rue fréquentée par les toxicomanes.

Les fausses affiches de ciné de l’ancien UGC

Plus récemment encore, ils ont accepté que les fausses affiches de films qu’ils avaient collé sur un cinéma désaffecté de La Canebière servent de thèmes au concours de courts métrages d’un festival. Joos s’en explique :

“Au départ, on a été contactés par un festival lyonnais, Le cinéma à l’envers, qui propose des films réalisés à partir d’affiches. Finalement, ce plan a capoté et Tita Productions a repris l’idée pour son festival One Shoot One movie, de films tournés sans montage.”

Le résultat sera présenté simultanément au restaurant le Bicock, sur le Cours Julien (6e), et sur Dailymotion, dimanche 14 décembre.

Après ce passage au grand écran, Pom, Gé et Joos ne rêvent plus que d’une chose : s’offrir une façade d’immeuble visible depuis l’autoroute. Pourquoi pas sur la tour de la CMA-CGM en partenariat avec Marseille 2013 ?



Collage sur une vitrine en face du commissariat, Marseille (D.R.)

*Réalisé par Paule Sardou pour Tita Productions, il est en cours de production.

Photos : Façade de l’ancien cinéma UGC, sur la Canebière (Rémi Leroux), collages sur une vitrine située en face du commissariat Noailles, Marseille (Pom)

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  • 10 réactions
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  • dommarco
    dommarco
    travailleur
    • Posté à 13h53 le 13/12/2008
    • Internaute 53279
      travailleur

    Faut reconnaitre que c’est super sympa et que ça fait rigoler. On se dit, tiens les lascars sont passés par ici, tout près de chez moi.
    c’est pas les surfaces qui manquent sur Marseille et au niveau des artistes il y a de la place pour tout le monde. Mais on aurait aussi besoin de graffeurs plus offensifs plus engagés, ici, on a besoin d’un tag offensif, qui crache sur le mépris dont font preuve les pseudo elites de la cité.
    ANF, l’immobilière, nous pollue la vue avec ses panneaux de lendemain qui chantent sur la rue de la République, je déconseille fortement Pom Gé et Joos de venir coller leurs affiches la dessus, mais je rève de vandalisme agressif, de crimes visuels, d’outrages rétiniens pouir combattre la fadeur et l’uniformité de nos espaces verticaux.
    Allez les petits gars, y’a beaucoucoup de surfaces grisonnantes dans cette rue, en particulier les rideaux de fer, alors ne vous privez pas de nous faire sourire.

  • skalpa
    skalpa
    actif et militant ?
    • Posté à 14h30 le 13/12/2008
    • Internaute 7181
      actif et militant ?

    Et que vivent les artistes de rue à l’art éphémère !

    Rouen, déc 2008

    Lien

  • SDCamp
    SDCamp
    high
    • Posté à 14h32 le 13/12/2008
    • Internaute 44829
      high

    Je comprends votre envie de massacre graphique Dommarco mais la stratégie de ces trois là est excellente !
    Eux n’ agissent pas contre les choses mais POUR elles, pour que la ville ait de la gueule en prenant la liberté de le faire et sans en référer à personne. Leur salle d’ exposition c’ est la rue et ils ont la générosité de passer un temps fou à fabriquer ces papiers collés à leurs frais. Les pseudos artistes du merveilleux monde de l’ art contemporain en train de braire du côté de la Friche belle de mai pour obtenir des subventions et des autorisations pour aller pisser feraient bien d’ en prendre de la graine.
    Et pour ceux qui pensent que c’ est du vandalisme il pourront toujours constater le travail des brigades anti-graffiti marseillaises qui préfèrent repeindre un mur taggé avec de la peinture noire imitation crasse pour l’ UNIFORMISER plutôt que de le nettoyer, là on peut dire que pour atteindre ce degré de n’ importe quoi pictural le pire des taggeurs vandale a encore du boulot s’ il veut concurrencer les agents de la ville !
    Et pendant qu’ on y est, on ne voit plus des superbes peintures au spray de Love (du crew C4), j’ espere qu’ il ne lui est pas arrivé d’ ennuis vu que le graffiti en France est puni comme s’ il s’ agissait de grand banditisme.

    • dommarco
      dommarco répond à SDCamp
      travailleur
      • Posté à 17h52 le 13/12/2008
      • Internaute 53279
        travailleur

      Mais je suis tout a fait d’accord avec vous.
      cependant j’ai connu une époque ou le tag et les murs interdits étaient comme un cheveu dans la soupe que l’on essayait de nous faire avaler.
      Les artistes de rue sont très importants, A leur manière ils luttent contre l’etablishement culturel. Le travail de ces trois est vraiment ludique et je les encourage à continuer.
      J’aimerai seulement que les murs, s’expriment plus contre les formatages. si j’avais l’age de le faire, j’irais moi même et croyez moi ce n’est pas l’envie qui m’en manque.
      Je me souviens il y a vingt ans à Paris d’une guerre, d’une guerilla, dont l’issue a été la suppression des première classe du metro parisien. les taggueurs old school ont disparu, mais ceux là m’ont vraimentr procuré du plaisir.
      C’est malheureux à dire, mais l’art revendicatif ne peut s’exprimer que dans l’oppression.
      Il nous faudra souffir un peu pour assister à une réaction salutaire, à mois que nous ne soyons définitivement endormi dans la main de big Brother..

  • Utilisateur désinscrit 2
    • Posté à 12h34 le 14/12/2008
    • Internaute 19086
      nc

    Ca m’fait penser aux Gouzous de Jace à la Réunion. Où qu’on aille, on tombe sur ce p’tit personnage qui fait partie du décor, auquel on s’attache. Il est devenu un symbole de l’île.

  • Avril
    • Posté à 00h03 le 15/12/2008
    • Internaute 24503

    Super article. Merci !

  • Kéké du 13
    Kéké du 13
    Exilé à Marseille
    • Posté à 09h33 le 15/12/2008
    • Internaute 56662
      Exilé à Marseille

    Chaque fois que je passe sur la Canebière je prend toujours une minute pour regarder ces affiches, tellement elles sont excellentes. Il y avait aussi une petite fresque où on voyait des gens à un arrêt de bus qui a hélas disparu.

    Continuez, ce que vous faites est excellent.

  • Mohamed81
    Mohamed81
    Président de la Raie Publique
    • Posté à 11h37 le 15/12/2008
    • Internaute 62480
      Président de la Raie Publique

    « Si cela peut inciter les gens à agir sur leur environnement, leur faire comprendre qu’on n’est pas obligé de subir, alors on aura atteint quelque chose »

    LA ça me parle !

    A priori contre les graff & tags, parce que hors-la-loi, & il faut bien dire souvent moches, j’avais une « indulgence » pour le travail du trio que je trouvais beau & plus « respectueux » des murs... Bon, je lis dans cet article que, plantade, les affiches collées abiment encore plus les murs que la peinture...
    Mais du moment que ça égaie des vitrines à l’abandon... & puisqu’on est de toute façon emmerdés par des panneaux publicitaires plus grands et plus permanents...
    Vive l’art de rue !

    Un vieux shnock repenti...

  • Nadja.R
    Nadja.R
    Clown lyrique
    • Posté à 11h52 le 15/12/2008
    • Internaute 19039
      Clown lyrique

    Je souris toute seule quand je croise votre humour au détour d’une rue, j’ai l’impression de croiser un ami...Ces oeuvres sont pour moi aussi représentatives de Marseille que la Bonne Mère ! Bravo et encore !