A débattre 10/08/2007 à 17h40

Y a-t-il un nouvel antisémitisme ? Par Raul Hilberg



L’un des tout derniers entretiens accordés par le grand historien américain avant sa mort. Où il est question du passé de l’antisémitisme, des controverses sur le mot « génocide », du Rwanda et des directions que devrait prendre la recherche sur l’Holocauste.

On sait que, d’après vous, il y a eu trois solutions historiques au « problème juif » : la conversion, l’expulsion et, finalement, l’extermination. Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là ?

Il s’agit d’un motif sous-jacent sur lequel je suis tombé dès le début de mes recherches. Tout au long de l’Histoire, il est clair que la conversion est un objectif du monde chrétien. Les expulsions commencent à la fin du Moyen Age, quand il apparaît clairement que les juifs ne sont guère désireux de devenir chrétiens. Le thème de la conversion a duré plusieurs centaines d’années en Europe. Vous pouvez remonter jusqu’à Oxford et ça se prolonge jusqu’en 1492 en Espagne, et un peu plus longtemps au Portugal. Pour ce qui est des expulsions, il s’agit donc bien d’un phénomène qui commence à la fin du Moyen Age et au début de l’ère moderne.

Quant à l’idée de la solution finale, d’une solution définitive, c’est une idée spécifiquement nazie. Si vous remontez aux débuts du parti nazi, vous allez voir qu’ils pensent encore en termes d’émigration des juifs. Il y avait un plan baptisé le plan Madagascar, qui avait en fait été imaginé en Pologne et même en France, vu que Madagascar était une possession française, on pensait que tous les juifs pouvaient peut-être être expédiés outre-mer. Donc, cette idée était encore dans l’air du côté du ministre des Affaires étrangères allemand et de toute la hiérarchie nazie, jusqu’à Hitler lui-même. Et ce au moins jusqu’à fin 1940 quand la France s’est rendue. Mais quand les Allemands se sont rendu compte que la guerre n’allait pas prendre fin à l’Ouest comme ils l’espéraient (ils étaient déjà en train de se préparer à attaquer l’Union soviétique), l’idée d’annihiler les juifs émergea sérieusement. La première indication en est une réunion entre Hitler et un groupe de dirigeants du parti en février 1941. À cette époque, le Führer n’avait pas encore pris de décision définitive, mais il était en voie de le faire.

Il y a eu une conférence révisionniste en Iran il y a quelques mois. Jusqu’à quel point les chercheurs et l’opinion en général doivent-ils être préoccupés par la capacité qu’a ce type de révisionnisme d’engendrer de l’antisémitisme ?

Ce révisionnisme a commencé dans les années 1960. Il n’a rien de nouveau. J’ai boycotté l’Allemagne pendant un bon bout de temps, mais quand j’ai visité Munich à l’époque, je suis allé acheter un journal allemand de droite dans un kiosque, et j’ai découvert à ma grande stupéfaction que j’étais mentionné en première page en tant que dirigeant sioniste. C’était une sacrée surprise pour moi, mais en plus, le titre de l’article était : « Le mensonge de l’Holocauste ». Donc, en Allemagne, dans les années 1960, ce type de croyance avait déjà des adeptes, même si les Allemands auraient été les mieux placés pour savoir ce qu’il en était vraiment. Il y avait aussi un Français qui publiait dès les années 1960. La moitié de son livre m’était consacrée. C’était une publication néo-nazie. À peine « La Destruction des juifs d’Europe » a-t-elle été publiée que je suis devenu la cible de ce genre de groupes.

De mon point de vue, les développements ultérieurs du négationnisme ne sont qu’un phénomène de diffusion très lent, même pas une croissance, une diffusion depuis la France et l’Allemagne vers les Etats-Unis et le Canada, et qui s’est récemment étendue au monde arabe. De toute façon, le monde arabe est extrêmement désorienté face à l’Europe. Ils sont aussi perplexes face à l’Occident que nous le sommes face à eux. Quoi qu’il en soit, la conférence iranienne n’a pas eu un grand succès en Iran même –ils se sont donné beaucoup de peine pour pas grand-chose. Des Iraniens ont d’ailleurs publiquement dénoncé cette conférence. Je ne suis donc pas terriblement préoccupé, même si, à l’époque, en décembre 2006, le gouvernement allemand m’a demandé de participer à une contre-conférence le même jour à Berlin en tant que principal orateur.

Je n’ai pas pour habitude de débattre avec les révisionnistes, et je ne l’ai pas fait non plus lors de la conférence de Berlin. L’essence de mon intervention a été de dire que, oui, l’Holocauste a eu lieu, ce qui est d’ailleurs plus facile à dire qu’à démontrer. Je l’ai démontré, et le public est venu assister à la conférence. Mais les journaux allemands n’ont pratiquement pas couvert l’événement, parce qu’ils n’ont pas pu résister au désir de publier les photos des rabbins qui avaient participé à la conférence iranienne. J’en suis venu à la conclusion, et ce à plusieurs reprises, qu’en ce qui me concerne, je ne suis pas d’accord avec les législations qui interdisent les propos niant la réalité de l’Holocauste. Je ne souhaite pas censurer ce type de discours parce que je pense que, quand vous essayez de faire taire quelqu’un, c’est un signe de faiblesse, pas de force. Alors, oui, je sais, il y a toujours un risque. Dans la vie, rien n’est exempt de risque, mais tout doit être l’objet de décisions rationnelles.

Il y a eu récemment toute une série d’incidents antisémites en Europe qui ont amené certaines personnes à parler d’un nouvel antisémitisme. S’agit-il vraiment de quelque chose que nous devrions prendre au sérieux, ou bien faut-il simplement y voir une continuation de l’antisémitisme traditionnel ?

Ce n’est même pas cela. C’est comme ramasser quelques vieux cailloux en provenance du passé et les lancer contre les fenêtres. Je suis suffisamment vieux pour me rappeler ce qu’étaient les effets des attitudes anti-juives. Ici même, à l’université du Vermont, même dans un Etat aussi progressiste, et jusque vers la fin des années 1970, il était impensable d’avoir un juif comme doyen, sans même parler d’un président d’université. Autrement dit, il y avait encore une ségrégation notable aux Etats-Unis. Si vous remontez plus loin dans le temps et que vous lisez n’importe quel numéro du New York Times des années 1930, et même des années 1940, vous allez trouver des annonces pour des appartements à louer à New York qui comportent le terme « restricted ». Voilà un quotidien dont les propriétaires étaient juifs et qui publiait des annonces de logement excluant les juifs. C’était là un régime de discrimination anti-juive profondément enraciné, approuvé par la société, mais qui a aujourd’hui disparu. Il a tout simplement disparu.

Nous ne pouvons même pas parler des discriminations contre les juifs dans le monde musulman, puisqu’il n’y a plus de juifs dans le monde musulman. Ils sont tous partis, sauf au Maroc et quelques centaines ou quelques milliers ici ou là, mais ce n’est là qu’un résidu des centaines de milliers qui y vivaient encore quand l’Etat d’Israël a été créé. Alors l’antisémitisme du passé appartient au passé, et en particulier le terme même d’« antisémitisme ».
Il y avait jadis un parti antisémite en Allemagne et un autre parti antisémite en Autriche. Quand des types d’extrême droite ont prétendu confisquer les entreprises juives, l’amiral Horthy, chef du régime autoritaire hongrois pendant la Seconde Guerre mondiale, s’y est fermement opposé. Il leur a dit en gros, je paraphrase : « Vous n’avez pas à confisquer ces entreprises parce que les juifs ont au moins le mérite de savoir les gérer, et vous, vous vous prenez pour qui ? Et vous n’avez rien à dire, parce que moi, j’étais déjà antisémite avant même que vous soyez nés. » Adolf Hitler lui-même déclare dans « Mein Kampf » –que personne ne lit plus– que son père ne se serait pas permis d’être antisémite parce que cela l’aurait dégradé socialement. La sœur de Nietzsche avait épousé un dirigeant antisémite et, dans sa correspondance avec sa sœur, le philosophe y fait constamment référence comme au « mari antisémite ». Vous pouvez donc constater que l’adhésion à l’antisémitisme a une connotation plus ou moins rétrograde. C’est un phénomène qui appartient au XIXe siècle avec ses autres « -ismes », avec l’impérialisme, le colonialisme, le racisme. Ça vous paraîtra bizarre, mais les nazis ne s’auto-définissaient pas comme antisémites. Vous ne trouvez même pas le mot chez eux.

Vraiment ?

Oui, il y avait le sentiment que le nazisme était quelque chose de nouveau. Les antisémites n’étaient pas allés jusqu’au bout : ils pouvaient bien parler d’éliminer les juifs, mais ils ne savaient pas comment le faire. Les antisémites n’avaient pas le pouvoir, c’étaient de simples propagandistes. Les nazis, eux, étaient sérieux, et là était toute la différence. Quand vous voyez la législation actuelle en Allemagne, en Autriche, et ailleurs, qui définit comme un crime le fait de nier l’existence de l’Holocauste, elle est due au fait que ces gouvernements ont besoin de se démarquer du nazisme. De nos jours, bien entendu, on tend à confondre nazisme et antisémitisme dans une même idéologie, mais il s’agit de deux phénomènes différents. Il y avait en Allemagne une feuille ultra-antisémite publiée par Julius Streicher qui s’appelait Der Stürmer. Un jour on a demandé à un dignitaire nazi –je ne me rappelle plus très bien si c’était Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz, ou un autre responsable– : « Vous avez lu Der Stürmer ? “ À quoi il a répondu en substance : ‘Écoutez, je suis lieutenant-colonel de la SS, vous ne m’imaginez tout de même pas en train de lire Der Stürmer.’ C’était un peu comme lire le pire torchon sensationnaliste aux Etats-Unis. C’était une question de statut social.

Que pensez-vous des usages rhétoriques et symboliques du mot ‘Holocauste’ ?

J’ai longtemps résisté à l’usage du mot ‘Holocauste’ en raison de ses connotations religieuses. En fin de compte, comme toutes les expressions routinières, il devient impossible d’y échapper. N’empêche qu’‘Holocauste’ fait problème sous divers aspects, et l’un de ceux dont on parle le moins, parce que c’est politiquement incorrect, c’est que tout et n’importe quoi devient un holocauste. Un exemple : l’autre jour, je me promenais à Berlin et je vois une pancarte ‘Holocauste’, et des manifestants exhibant des banderoles avec l’inscription ‘Holocauste, holocauste, holocauste’. Je n’arrivais pas à comprendre contre quoi ils protestaient jusqu’au moment et j’ai vu une cage et je me suis rendu compte qu’ils parlaient de la cruauté contre les animaux.

Le mot ‘génocide’ est lui aussi brandi à tout propos et, bien entendu, la Convention sur le génocide en propose une définition qui va au-delà de ce qu’on appelle un ‘holocauste’. Alors si vous séquestrez des enfants pour les obliger à telle ou telle activité, c’est du génocide, si vous consommez de l’opium, c’est du génocide, etc. Vu qu’il s’agit d’une convention internationale, les Grecs y vont de leur grain de sel, les Chinois aussi, et ainsi de suite.

‘Holocauste’ est un mot constamment dévoyé. Avec une majuscule, il est censé désigner spécifiquement la catastrophe juive, et une fois que vous l’appliquez à toutes sortes de choses, il perd son efficacité. Il y a maintenant des ouvrages qui prétendent que les Arméniens ou les Tziganes n’ont pas vraiment été victimes d’un génocide, alors que tous l’ont été à mon avis, mais c’est dans la logique de ce type de discussion, c’est pratiquement inévitable. A peine la commission présidentielle sur l’Holocauste a-t-elle été créée –par le président Carter, le même qui se fait traiter aujourd’hui d’antisémite [1]– que tout le monde s’est précipité : les Arméniens, bien entendu, les Polonais, les Ukrainiens, les Tchèques. Dès que vous avez recours à des termes comme ‘Holocauste’ et ‘génocide’, vous ouvrez les portes à toutes sortes d’arguties et de problèmes de définition.

Au-delà de la façon dont ces mots sont employés sur le plan symbolique et rhétorique, quelle relation voyez-vous entre l’Holocauste et d’autres génocides contemporains ou historiques ? Quelles leçons pouvons-nous en tirer pour affronter le type de violence et de persécution que subissent aujourd’hui certaines populations, que nous considérions ou non qu’il s’agit, au sens sociologique, de génocides ?

Je ne sais pas trop quoi penser du Cambodge ou d’autres événements de ce genre, mais le Rwanda m’a convaincu. C’est d’ailleurs pourquoi je l’ai inclus dans la troisième édition de mon livre. Ce qui répond à votre question. À Buchenwald, et peut-être aussi dans d’autres camps, quand la guerre est finie, les détenus ont arboré des banderoles proclamant ‘Plus jamais’. Je crois que c’était une initiative des communistes, mais je n’en suis pas sûr. Des signes qui disaient ‘Plus jamais’ en plusieurs langues, parce que ces camps étaient une véritable tour de Babel. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants avaient été assassinés simplement parce qu’ils étaient classés comme juifs, alors il ne fallait pas que ça se reproduise et c’était la responsabilité de la communauté internationale. Le résultat de cette sensibilité, ça a été la Convention sur le génocide. Le terme génocide a été forgé par Raphael Lemkin, un avocat juif polonais, auparavant spécialiste du terrorisme. Il avait publié en 1944 un livre intitulé ‘Le règne de l’Axe dans l’Europe occupée’. C’est là qu’il a introduit le mot génocide parce qu’il soutenait que la justice avait besoin de définir ce concept comme un crime spécifique. Bien entendu, les Etats-Unis ne voulaient pas signer la Convention sur le génocide parce que le département d’Etat et d’autres organismes officiels nourrissaient des doutes à ce sujet. Une des principales craintes était que les Noirs américains s’appuient sur ce texte pour contester les lois ségrégationnistes. La Convention sur le génocide est un traité, et par conséquent, en vertu de l’article 6 de la Constitution des Etats-Unis, nous ne pouvions pas la signer parce qu’elle aurait prévalu sur les lois sacrées de certains de nos Etats, qui légitimaient la discrimination contre les Noirs. Tel était l’argument, un argument qui a fini par s’effondrer.

Ce qui reste de tout ça aujourd’hui, c’est que le ‘plus jamais’ est implicite. Et pourtant, quand les évènements du Rwanda sont survenus, le Président Clinton a refusé d’appeler génocide ce qui en était vraiment un ! Nous prétendons que nous ne tolérerons plus jamais ce genre de choses, mais nous laissons assassiner un demi-million de personnes en trois ou quatre mois au Rwanda. Après la mort de dix Belges, les forces internationales de maintien de la paix ont commencé à se retirer. C’était la même chose qu’en Allemagne, les Hutu ont décidé : maintenant, nous allons résoudre le problème Tutsi comme les Allemands l’ont fait avec les juifs. Il est même clair qu’ils ont pris cette décision plusieurs mois avant le début du massacre, parce qu’ils ont importé des machettes et fait des préparatifs, comme les Allemands. Alors nous y voilà, la communauté internationale toute entière, il n’y a pas de Seconde Guerre mondiale en cours, nous ne pouvons pas prétendre que nous ne pouvons pas bombarder Auschwitz parce que nous avons besoin de tous nos avions sur le front occidental. Ce sont les années 1990, la paix règne, et personne ne fait rien. Bref, autant pour le ‘plus jamais’. Par conséquent, le problème est loin d’avoir disparu. Il y a des décisions à prendre. Quand vous êtes membre du département de la Défense ou du département d’Etat, vous ne pouvez pas anticiper toutes les configurations possibles des évènements, alors il faut réfléchir, et ces gens-là n’ont pas le temps de réfléchir. La réflexion, ils sont censés l’avoir faite avant d’arriver au pouvoir. C’est un problème majeur. Quoi qu’il en soit, c’est la première fois dans l’Histoire qu’existe cette notion de responsabilité planétaire. Je ne dis pas que nous sommes seuls, nous avons des partenaires qui partagent cette notion, qui est vraiment une nouveauté postérieure à la Seconde Guerre mondiale.

Que pensez-vous des débats actuels sur l’interprétation de l’Holocauste et de ses conséquences dans l’œuvre de gens comme Norman Finkelstein [2] ou Daniel Goldhagen [3] ?

Finkelstein est maintenant systématiquement calomnié. Il est clair qu’il existe des lobbies qui ont essayé de le délégitimer [4]. Finkelstein est un politologue avec un doctorat obtenu à Princeton, et quoi qu’on pense de Princeton, c’est une excellente préparation pour devenir spécialiste en science politique. Il m’a écrit deux ou trois fois. Il est le premier à avoir pris au sérieux Goldhagen. Il l’a attaqué dans un très long essai que je n’aurais jamais écrit moi-même parce que je n’aurais jamais eu la patience. Goldhagen fait partie d’un groupe universitaire travaillant dans le même domaine de recherche que moi avec des résultats que je considère comme désastreux…

Pourquoi ?

Parce qu’il a totalement tort sur tout. Totalement tort. Exceptionnellement tort. En d’autres termes, tout son délire sur l’antisémitisme revient à dire qu’il s’agit fondamentalement d’un antisémitisme éliminationniste. C’est complètement absurde. Il parle d’antisémitisme chez les Allemands, les Estoniens, les Ukrainiens, les Lettons et les Lituaniens, mais d’où vient cet antisémitisme spécifiquement éliminationniste ? C’est tout simplement complètement absurde. Complètement à côté de la plaque et sans aucune base empirique sérieuse. Finkelstein l’a pris au sérieux, moi un peu moins, mais j’étais un retardataire dans la critique contre Goldhagen. Alors quand il parle des Arabes, certains juifs estiment qu’il est aussi antisioniste, qu’il est anti-israélien, qu’il se préoccupe trop de la souffrance des Arabes. Je ne suis pas d’accord sur ce point avec lui, parce que j’ai ma propre opinion, mais on ne peut pas dire qu’il ait entièrement tort. Vous aimeriez être un citoyen arabe en Israël ? Pensez à toutes les portes qui vous seraient fermées. Certes, vous mangerez sans doute mieux et vous aurez un revenu plus élevé que si vous viviez dans un bidonville du Caire. La grande ironie de la chose, c’est que la condition des Arabes israéliens est nettement meilleure que celle du prolétariat de certains autres pays arabes, mais un être humain a besoin d’autre chose, un être humain a besoin d’un sentiment de dignité. Pensez aux postes de contrôle israéliens. C’est là une forme d’existence qui requiert un changement, d’une manière ou d’une autre. Ce combat ne peut pas être mené éternellement. C’est impossible. Les Israéliens finiront par s’en lasser. Ils finiront tout simplement par en avoir assez de vivre dans la méfiance des autres. Ça ne peut pas continuer éternellement. Sur ce sujet, Finkelstein possède le noyau d’une vision correcte du problème parce qu’il est très perspicace. Il a eu raison plus souvent qu’à son tour.

Une dernière question. Alors que nous avançons dans le XXIe siècle, quelle direction les recherches sur l’Holocauste devraient-elles emprunter ?

Bon, si vous m’aviez posé cette question au début, j’aurais mis une demi-heure à répondre. À juste titre, la recherche est désormais orientée vers l’identification des détails, en particulier tout ce qui s’est passé au niveau local. Il existe déjà des travaux dans ce sens. Ce type de recherche n’est pas très développé aux Etats-Unis, mais est déjà assez avancé en Europe. Les principaux spécialistes de l’Holocauste aujourd’hui sont des Allemands et des Autrichiens. Il y a aussi quelques Français et Italiens. Aux Etats-Unis, il n’y a pas beaucoup de chercheurs qui méritent d’être mentionnés.

Une deuxième ligne de recherche devrait être l’investigation des aspects encore tabous de ces évènements. Prenons par exemple la vie quotidienne d’une communauté juive agonisant dans un ghetto : certains ont été les premiers à être éliminés, d’autres sont morts dans une deuxième phase, d’autres encore furent les dernières victimes et, finalement, il y a aussi eu des survivants. Quelle est la logique de ces différentes phases ? Eh bien les premiers à mourir furent les plus pauvres des pauvres. C’est une question qu’il nous faut affronter. Du point de vue scientifique, il n’est pas question de confondre toutes les victimes juives dans une même catégorie –de les appeler toutess ‘Kedoshim’ (à savoir les ‘sanctifiés’), comme je l’ai entendu faire par un rabbin. Ce n’est pas mon langage. Nous ne pouvons pas faire ça. Il nous faut les voir tels qu’ils étaient, et nous n’en sommes pas encore là. Ce que nous avons eu jusqu’à présent, ce sont des sermons. C’est un des points sur lesquels je suis en désaccord avec Élie Wiesel, même si je le connais depuis longtemps. Il nous dit : ‘Soyez à l’écoute des survivants, et aussi de leurs enfants.’ Alors je dis oui, nous devons écouter les survivants. Ça fait même pas mal de temps que nous les écoutons, mais cela ne suffit pas. Cela ne nous dit pas ce qui est arrivé à ceux qui n’ont pas survécu. Les survivants ne sont pas un échantillon statistique aléatoire. Cela exige tout un tas de recherches assidues à travers toute une masse d’archives qui gisent dans l’oubli et n’ont pas été examinées.

Enfin, la troisième tâche importante des chercheurs est d’identifier clairement qui étaient les voisins des juifs. Comment vivaient-ils les évènements, à supposer qu’ils aient eu le moindre impact sur eux ? Par quoi leurs réactions étaient-elles motivées, qu’il s’agisse de se joindre aux persécuteurs, d’aider les victimes ou, comme c’était le cas la plupart du temps, de rester neutre. Mais la neutralité ne signifie pas qu’on ignore ce qui se passe. C’est simplement la décision de ne rien faire. Il nous faut examiner aussi cela. Bref, il nous faut examiner l’Holocauste sous tous les angles possibles, ce qui signifie faire une grande quantité de recherches au niveau local, parce que c’est au niveau local qu’on trouve les documents pertinents. Par exemple, c’est dans des archives locales que j’ai lu que les Allemands se plaignaient que les Biélorusses ne leur livraient pas une quantité suffisante de céréales parce qu’ils en dérobaient secrètement une partie pour fabriquer d’énormes quantités de vodka. Il faut donc commencer à se poser la question suivante : quel pourcentage de la population se trouvait en état d’ébriété permanente ? Toutes ces questions sont extrêmement importantes, et c’est dans cette direction que doit s’orienter la recherche. Ça n’est pas un travail d’amateur, ça ne peut pas être fait par des gens qui ne sont pas formés pour ça, ce n’est pas un travail de philosophes, c’est un travail pour les gens qui connaissent les langues, qui connaissent l’Histoire, qui connaissent la science politique, qui connaissent l’économie, etc. Fondamentalement, des gens biens formés. Aujourd’hui, l’Holocauste n’est plus un sujet pour les amateurs, comme cela a pu être le cas au départ.

[1] La publication par l’ancien Président américain de son dernier livre ‘Palestine : Peace Not Apartheid’, accusant Israël de créer un système d’apartheid en Cisjordanie et à Gaza, lui a valu des accusations d’antisémitisme. Voir l’entretien qu’il a donné à ce propos à Democracy Now.

[2] Politologue américain. Son livre ‘L’industrie de l’holocauste, réflexions sur l’exploitation de la souffrance des juifs’ (La Fabrique, 2001) a suscité une controverse internationale : il y dénonce l’exploitation idéologique et financière de l’Holocauste par les juifs américains.

[3] Historien américain. Son livre ‘Les Bourreaux volontaires d’Hitler’ (Seuil, 1997) cherchait à démontrer que les Allemands étaient devenus des exécutants volontaires de la Shoah du fait d’un antisémitisme atavique.

[4] Sans doute une allusion au refus de l’université DePaul d’accorder un poste de professeur titulaire à Norman Finkelstein.

Article paru sur le site Mouvements :


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  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h14 le 10/08/2007
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Quand vous dites « anti-israélisme » on pourrait croire que Hilberg est contre l’Etat israélien. Or je pense qu’il est pour un Etat israélien, mais il est contre la politique qui y est menée.

    Finkelstein dénonce dans son ouvrage « l’industrie de l’Holocaute » qui a fait scandale dans quelques sphères l’utilisation de l’Holocauste à des fins mercantiles. Il n’est pas question encore une fois de lobby pro-israéliens.

    Hilberg parle clairement, ce n’est pas la peine d’interpréter.

    Les recherches qu’il aurait aimé continuer sur les survivants semblent extrêmement intéressantes. J’espère que d’autres historiens les mèneront à bien.

    Hilberg est donc bien le précurseur de toutes les recherches sur la Shoah.

    • Anonyme répond à caro

      toujours les mêmes hein ? ! peur des déviationistes ? remettre la pensée dans le bon sens.
      ce site devient pitoyable grâce à des interventions comme celle-là

       
      • caro
        caro
        délinquante avérée
        • Posté à 20h58 le 10/08/2007
        • Internaute 6484
          délinquante avérée

        toujours les mêmes à balancer des accusations sans explication ?

        Pitoyable, en effet.

      1 autres commentaires
  • Borderie
    • Posté à 05h17 le 11/08/2007
    • Internaute 14126

    Parfait, absolument parfait ! ! !

  • Sacha_
    • Posté à 06h23 le 11/08/2007
    • Internaute 14195

    Intègre, honnête. Certes. Ce qui m’étonne par contre c’est que vous vous ayez connaissance de ces mots.

    • Anonyme répond à Sacha_

      Quel modèle de tolérance, ce Sacha... Mais comme c’est pour la « Bonne Cause », on lui pardonne...

  • tak
    tak
    • Posté à 20h08 le 10/08/2007
    • Internaute 8639

    le danger vient quand on confond les termes « juif » « israélien » et « sionniste ». c’est à mon avis ça le « nouvel antisémitisme ».
    on peut être juif sans être ni israélien ni sionniste, israélien sans être ni juif ni sionniste, et sionniste sans être ni juif ni israélien. et bien plus de combinaisons encore, c’est important de le dire.
    malheureusement, et c’est très compréhensible, dès qu’une conversation démarre sur l’un de ces trois sujets (le judaïsme, israël ou le sionnisme) ou la shoah, tout-le-monde parle de tous les sujets à la fois. et c’est en faisant cela àmha qu’on participe à développer chez certaines personnes des sentiments antisémites.
    malheureusement, beaucoup de gens ont intérêt à ce que persévère l’antisémitisme, et en premier lieu l’état d’israël. alors je doute qu’on sorte de la confusion avant bien longtemps...

    • Anonyme répond à tak

      Je ne pense pas que cette confusion puisse être qualifiée d’antisémitisme parce qu’elle est réalisée de tous les côtés. En effet, de nombreux juifs se sentent visés quand on attaque Israël ou le sionisme. La confusion est partout et entretenue par tout le monde, donc ne mélangez pas tout vous aussi.

    • Deborah
      Deborah répond à tak
      • Posté à 13h28 le 11/08/2007
      • Internaute 3584

      Il n’y a pas un « nouvel » antisémitisme ; l’antisémitisme depuis l’antiquité n’a jamais cessé d’être recyclé. La haine, finalement et on ne le dit jamais parce que ce n’est pas décent, la haine c’est une véritable jouissance. Ca permet de se sentir exister, puissant, méprisant et supérieur.ça permet de manipuler les gens. Ce qu’ont compris depuis longtemps bien des gouvernants un peu partout dans le monde. Pendant qu’on crie ahro sur les juifs, on oublie les ratés de son gouvernement puisque les responsables ce sont les Juifs ;
      En France, de nos jours, l’antisémitisme n’a pas disparu, et ne disapraîtra jamais de la surface de la terre. On en est réduit à le canaliser, et si possible à le détruire comme pour les mauvaises herbes, plant par plant.

      L’humanité ne sera jamais parfaite (et encore faut-il s’entendre sur le sens de cette perfection). Elle reste perfectible mais c’est compliqué et lent.

      • Alan Shore
        Alan Shore répond à Deborah
        • Posté à 19h09 le 11/08/2007
        • Internaute 14196

        Bien vu Deborah. Simple, sans bavures, avec une porte de sortie qui laisse de L’espoir.

  • Anonyme

    Je ne connaissais pas ce chercheur et je trouve son discours très intéressant et intelligent.
    J’ajouterai mon point de vue à propos du « Plus jamais ca ». Je pense que le problème fondamental est que la plupart des personnes ont intégré cette phrase comme « Plus jamais il ne faudra toucher à un juif » au lieu de l’interpréter comme « Plus jamais il ne faudra de génocide ». Ce qui entraîne qu’on finit par trouver plus grave de voler le portable d’un juif que d’assassiner 2 millions de rwandais. J’exagère mais il y a eu certaines affaires outrageusement médiatisées ces dernières années qui revêtaient quasiment cette logique absurde.
    Je me rappelle d’ailleurs avoir entendu Kouchner déclarer un jour qu’il est effectivement plus grave de tuer un juif qu’une autre personne. Je me demande ce qu’en pense Sarkozy, qui ne cesse de clamer qu’il faut arrêter avec la repentence (à moins que cela ne s’applique qu’aux africains).

    • caro
      caro
      délinquante avérée
      • Posté à 23h02 le 10/08/2007
      • Internaute 6484
        délinquante avérée

      est-ce que vous croyez vraiment ce que vous écrivez, même si vous ajoutez que vous exagérez ? Je cite :

      « on finit par trouver plus grave de voler le portable d’un juif que d’assassiner 2 millions de rwandais »

      Et qu’est-ce qui vous permet d’affirmer : « la plupart des personnes ont intégré cette phrase comme “Plus jamais il ne faudra toucher à un juif” au lieu de l’interpréter comme “Plus jamais il ne faudra de génocide”. »

      Où avez-vous entendu Kouchner déclarer « qu’il est effectivement plus grave de tuer un juif qu’une autre personne. » ?

      Décidément, les banalités racistes ont toujours du succès !

      • Anonyme répond à caro

        Je ne peux pas vous citez l’émission de mémoire, mais j’ai entendu cette phrase de Kouchner à la télévision, j’en suis certain.
        Pour illustrer mon propos, je peux citer l’affaire Ilan Halimi (j’espère que ca s’écrit comme ca). On a entendu pendant des mois parler de ce crime commis sur un jeune juif. Le problème c’est qu’au même moment le même type de crime a été commis sur un employé de PSA à Mulhouse dans l’indifférence totale et une semaine plus tard un arabe a été assassiné à Lyon vraisemblablement par un raciste dans l’indifférence quasi-générale. Ce n’est qu’un exemple, dès qu’il y a un acte antisémite en France, on en entend parler pendant des jours alors que le même type d’acte sur une autre personne passe inapercu.
        De plus, je pense que cette attitude ne fait que renforcer le sentiment que les juifs sont des personnes à part et donc l’antisémitisme, c’est complètement contre-productif.
        Et pour finir, j’aimerais bien savoir en quoi mon propos aurait une quelconque teneur raciste ? C’est décidément difficile de vouloir que tout le monde soit traité sur un pied d’égalité.
        J’aimerais aussi savoir pourquoi il est légitime pour la France de se repentir sur l’holocauste et pas sur l’esclavage ou la colonisation ?

         
        • Borderie
          • Posté à 06h54 le 11/08/2007
          • Internaute 14126

          Contre-productivité, dîtes-vous... Oh, que oui ! A force de se prétendre victime à tout bout de champ, on provoque une réaction inverse à celle qu’on recherchait.

        • caro
          caro
          délinquante avérée
          • Posté à 09h37 le 11/08/2007
          • Internaute 6484
            délinquante avérée

          Sur l’esclavage, connaissez-vous la « loi Taubira » qui dit, dans son article 1er :

          « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »

          Lien

          C’est vrai qu’elle date du temps où la gauche était au pouvoir et la droite se garde bien d’en parler et de la promouvoir.

          Pourquoi, alors que l’on parle d’un texte sur la Shoah doit-on parler de l’esclavage et de la colonisation ?

          En ce qui concerne les crimes que vous citez, Ilan Halimi (mort, quand même, après avoir été atrocement torturé), celui de Mulhouse et de Lyon, à toute les cérémonies et manifestations, les organisations musulmanes et juives (eh oui, même le CRIF !) étaient représentées, sans parler des plus importantes associations anti-racistes. C’est quand même bizarre qu’on ne fasse pas allusion à ces manifestations unitaires. C’est pour mieux promouvoir le racisme envers les uns ou les autres ?

          • Anonyme répond à caro

            Pour ce qui est de l’esclavagisme, je parle de Sarkozy qui visite le mémorial de la shoah puis 1 semaine plus tard déclare à Dakar que la France doit cesser de se repentir et les africains doivent arrêter de revendiquer la reconnaissance des crimes esclavagistes. Personnellement je mets ca sur le même plan puisque dans les 2 cas il s’agit du devoir de mémoire.
            Pour les crimes que j’ai cités, je parle bien du traitement médiatique plus qu’inégal qui n’a parlé que d’une seule des 3 affaires pendant des semaines et pas des autres (alors que dans tous les cas la victime a été tuée), et que les politiques de tous bords ne se sont rendus qu’aux obsèques d’Ilan Halimi. De la même façon, lorsqu’un jeune étudiant africain a été retrouvé assassiné sur le bord d’une route dans le sud de la France il y a quelques semaines (alors qu’il ne faisait que rentrer chez lui à pied après avoir travaillé pour financer ses études), je n’ai entendu aucun homme politique dénoncer le racisme et aucun n’a assisté aux obsèques.
            Et je le répète pour que ce soit bien clair, je ne suis pas antisémite et je pense sincèrement que lesjuifs n’ont aucun intérêt à se porter en victimes permanentes, au contraire (d’ailleurs ce n’est pas forcément eux qui se portent en victimes mais les médias et politiques qui en rajoutent des couches sous la pression de certaines organisations lobbyistes).

        • georges972
          • Posté à 18h03 le 21/08/2007
          • Internaute 14029

          Il ne s’agit pas de faire une concurrence victimaire. Cela ne sert a rien qu’a noyer le poisson.

          Y a-t-il aujourd’hui un antisemitisme en France ? Probablement !
          Y a-t-il un racisme anti-noir en France ? Oui, Anti-arabe ? Oui, Anti-Roms ? Oui.

          Une chose excuse-t-elle l’autre ? Non.

          On peut chercher les causes de tous ces ressentiments, que ce soit d’ordre economique, social, politique, ideologique, religieux. Ce sont des sentiments humains, condamnables certes, mais profondement humains.

          Ces sentiments ont des fonctions bien precises : affirmation de soi par rapport a l’autre, affirmation d’une communaute nationale par tapport a d’autres, envies, jalousies, que sais-je !

        4 autres commentaires
  • Grégory
    • Posté à 22h12 le 10/08/2007
    • Internaute 12569

    Fascinante interview. Merci Rue 89, j’espère plus de choses de la même veine (notament faire parler des historiens).

  • Anonyme

    parler d’antisémitisme est un anachronisme.
    Pour être clair, espérer un peu d’honnêteté et avancer dans le débat, il faudrait s’interroger sur « la haine des juifs ».
    juju75

  • Anonyme

    Les documentaires d’Hilberg sur « La destruction des juifs d’Europe » ont la particularité qu’ils comportent les non-dits du pourquoi et du comment la destruction a aussi pu être possible dans un pays où le peuple (allemand)a en fait, des aspirations pacifistes dans sa nature même. Quand la sauvagerie éclate, elle ne tombe pas comme ça sans prévenir - c’est un procéssus qui agit très lentement aussi bien de par l’éducation scolaire que de par la propagande religieuse. Et justement, l’Eglise chrétienne allemande part depuis Martin Luther, le fondateur de l’Eglise protestante (15ème siècle) sur le principe que Dieu a donné aux allemands la mission de christianiser la terre entière. Luther a fondé son Eglise en « adoptant » la « spécificité » des juifs, c’est à dire qu’il a déterminé que « les allemands sont eux le peuple élu de Dieu », qu’il « existe un peuple allemand et non un peuple juif », que « la race allemande existe et non la race juive », qu’il fallait « dissoudre l’autonomie de la communauté juive pour qu’elle disparaisse à la longue », qu’il fallait « interdire les livres religieux des juifs » et « interdire aux rabbins d’exercer ». Ces termes étaient des éléments de conflits permanents entre les chrétiens et les juifs, jusqu’au moment nommé le « Siècle des lumières » et là, alors qu’ailleurs en Europe, les juifs ont pu au 18ème siècle sortir des ghettos sans conditions spécifiques, en Allemagne, un Edit de la Tolérance a été décrété par l’Empeureur Joseph. Cet Edit a (entre autre) :

    - aboli...totalement l’autonomie juive en mettant
    -les rabbins sous l’autorité chrétienne
    -en obligeant les rabbins a apprendre leur métier dans des universités dirigées par l’Eglise
    -tout juif désirant demeurer juif devait s’inscrire membre dans une communauté dite juive et en cas de refus de ce citoyen de s’y soumettre, le tribunal d’Instance lui retirait pas jugement ses origines, jusqu’en 1919 (naissance de la Weimar Republik, ces ex juifs devaient se faire baptiser d’office)

    Depuis cet Edit de la Tolérance, il est inculqué dans toutes les écoles d’Allemagne qu’un peuple juif n’existe pas. Aussi bien cet Edit que le procédé « scolaire » et l’apprentissage pour devenir rabbins de par des universités dirigés par l’Eglise chrétienne sont encore actuel en Allemagne.

    En 1933, Hitler a renforcé le pouvoir de l’Eglise de par le Reichskonkordat avec le Vatican - depuis, tous les livres scolaires, toutes les écoles et universités sont supervisés par l’Eglise.

    En fait, à la venue d’Hitler, il n’y avait pas plus de 100 000 membres (dit juifs) dans les communautés juives. Le reste était baptisés ou étaient selon le terme après 1919 : des non croyant de Dieu (puisque pas membre, donc démissionnaires de la religion juive..)L’assimilation était parfaite et membres ou pas, ils étaient dans leur grande majorité, des nationalistes convaincus. Par contre, juste avant la 1ère guerre mondiale et jusqu’en 1933, des centaines de milliers de juifs fuyant les pogromes de Russie, de Pologne etc ainsi que la pauvreté vinrent en Allemagne - pas mal étaient des religieux, habillés en noir et tout le pipapo. L’Allemagne qui avait cru s’être enfin débarrasser de ces religieux se retrouva « envahi » par ces immigrants qui de surcroît faisaient augmenter les loyers et cela, dans une période économique très difficile..
    En résumé, la destruction des juifs d’Europe a débuté avec l’application de cet Edit de la Tolerance - puis, l’Allemagne ayant besoin d’argent pour augmenter les revenus des allemands, faire la guerre et payer l’armée, il fallu bien tuer les juifs pour les voler - personne n’offre son patrimoine librement à son voisin.

    En dehors de cela, c’est Hitler qui a introduit des tas de facilités et juridiques, fiscales, et sociales en Allemagne. Sous Hitler et jusqu’en 1942, les allemands vivaient grassement et ne manquaient de rien. Voila pourquoi ils s’en foutaient que leurs camarades juifs disparaissaient.

    Quand on se pavane sur le fait que l’Allemagne applique une loi condamnant ceux qui tentent d’affirmer que l’Holocauste n’a pas existé, on met de préciser que c’est le seul pays au monde qui de par sa Constitution ne reconnait pas aux juifs le droit d’appartenir à un peuple et, qui retirent sans rougir, aux juifs leurs origines par trinunal.

    Elie Wiesel, Hilbeg etc n’ont en fait, jamais vraiment bien ni tout expliqué dans leurs bouquins.
    Ce sont encore des sujets tabous.
    Comme le système n’a pas changé en Allemagne, il faudra bien s’y faire, l’avenir nous réserve de mauvaises surprises. Quand on ne retire les origines d’une minorité, le peochain pas, les tuer, ne pose plus de problème de conscience.

    • Anonyme

      Merci pour cet éclairage très important.
      Pouvez-vous conseiller un livre qui traite de cet édit de la tolérance de Luther ?

    • Julien Dodeler
      • Posté à 01h28 le 14/08/2007
      • Internaute 12223

      Théories plus que fumeuses, sans fondement, pour tout dire, grotesques.

      De plus elles renvoient l’explication des origines du génocide des Juifs à une causalité « magique » ou « tabou », et ancienne (ce côté « du fond de la nuit des temps ») qui en invoquant une cause ex-nihilo, permet de s’abstenir de tout questionnement historique ultérieur.

      Des formules à l’emporte-pièce telles que :
      « des centaines de milliers de juifs fuyant les pogromes de Russie, de Pologne etc ainsi que la pauvreté vinrent en Allemagne - pas mal étaient des religieux, habillés en noir et tout le pipapo. »

      ou encore :

      « l’Allemagne ayant besoin d’argent pour augmenter les revenus des allemands, faire la guerre et payer l’armée, il fallu bien tuer les juifs pour les voler - personne n’offre son patrimoine librement à son voisin »

      sont :
      - méprisantes : « le pipapo ? » ; doit-on comrpendre ici que c’est l’habit traditionnel des juifs ashkénazes pratiquants qui fait l’objet de railleries infantiles ? ;

      - ignorantes : les populations ayant fui les pogromes qui touchèrent essentiellement la Russie d’avant 1917 et la Roumanie ont fui en grande majorité vers le nouveau monde, à savoir les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine (2 750 000 environ de 1881 à 1914) ; avec les débuts du projet sioniste animé par Theodor Herzl, environ 50 000 s’exilèrent en Palestine. Il y eut résiduellement, des émigrations vers l’Allemagne ou l’empire Austro-Hongrois, mais compte tenu des relations difficiles de ces pays avec la Russie tsariste et les limitations de déplacement qui leur étaient imposées, ils furents somme toute, bien moins nombreux que ceux qui tentèrent l’aventure américaine, et que ceux qui restèrent.

      - simplificatrices : la majorité des victimes de la destruction des Juifs d’Europe sont des Juifs polonais, ukrainiens, baltes, roumains, hongrois. Nombre d’entre eux vivaient en Pologne et en Russie « blanche » (Ukraine, Bielorussie), du fait des obligations que l’empire russe leur avaient imposées, à savoir interdiction ou restrictions de circulation, organisation communautaire localisée dans les régions frontalières et concentrée en « shtetl ». En 1935, les Juifs Allemands sont peu nombreux (moins de 500 000), en dépît de quoi ils seront également massacrés.

      - ridicules et évidemment dénuées de sens : l’Etat nazi n’avait pas besoin de « tuer les Juifs pour les voler » : dans le système totalitaire du régime hitlérien, l’état peut tout, y compris évidemment confisquer les biens de ses « sujets », ce qu’il n’a pas manqué de faire, par les lois d’aryanisation économique de 1937 et 1938 ; ces lois ont exclus les Juifs de l’activité économique en leur interdisant d’exercer certaines fonctions, en obligeant les employeurs à licencier le personnel juif, en forçant les entrepreneurs juifs à vendre leurs affaires à vil prix ; évidemment toute transaction immobilière leur était interdite, et leurs bien enregistés. Par ailleurs, les persécutions à l’encontre des Juifs allemands ont débuté bien avant la guerre et sont sans rapport avec la marche de celle-ci : le 7 avril 1933, la « Loi pour la restauration du fonctionnariat » interdit aux Juifs d’excercer toute fonction publique. Les lois instaurant une « séparation » raciale (interdiction des mariages et des rapports sexuels entre Juifs et non-Juifs)datent de 1935 ; ces lois dites de Nuremberg abordent d’ailleurs la « question juive » non sous l’aspect religieux (il n’est nullement question de culte ou de foi) mais « racial » en instaurant une définition précise, administrative et civile, du « Juif ». Celle-ci est fondée sur le « sang », puisque 3 grands-parents Juifs suffisent à faire de vous un banni intérieur.

      - d’une naïveté confondante : parler de l’Allemagne des années vingt ou trente comme d’un pays aux « aspirations pacifistes » alors que
      1) son souci constant est de contourner le « diktat » du traité de Versailles pour retrouver la souveraineté totale sur ses territoires ou ceux sur lesquelles elle estime avoir une légitimité,
      2) dès 1925, sous la République de Weimar, elle reconstitue son arsenal militaire (grâce à un accord secret avec l’URSS)
      3) les partis de la droite conservatrice (issue de l’aristocratie militaire), de la droite nationaliste et la parti nazi, dont les programmes en matière de politique internationale reposent sur la réfutation du traité de Versailles, la remilitarisation et la lutte contre le « bolchevisme », font à eux seuls 35 à 45% des voix jusqu’aux dernières élections libres de 1933.
      dénote une méconnaissance totale de l’histoire allemande du 19è siècle à 1945. Oubliez-vous que l’unification de l’Allemagne commence par la guerre contre le Danemark et s’achève par la victoire de 1871 ?

      Tout le reste est à l’avenant, y compris les considérations sur l’Allemagne contemporaine, dont on se demande, vu leur degré de paranoia aigüe, si elles ne traduisent pas une sorte d’angoisse existentielle chez l’auteur qui n’a toujours pas avalé le France-Allemagne de 1982. Si toutefois il était né, car compte tenu de sa méconnaissance ahurissante de l’histoire, il n’a pas été jusqu’en troisième.

      Pour finir en beauté et répondre à l’interpellation (d’outre-tombe) visant l’historien, celui-ci a eu une réponse :

      « [Les Allemands] ont très peu inventé, même pas le portrait du Juif qu’ils ont emprunté à des textes remontant au XVIe siècle. Ainsi même la propagande, monde de l’imagination, de l’invention, même là, ils furent à la remorque de leurs prédécesseurs, de Martin Luther au XIXe siècle. Là encore, ils n’inventèrent pas. Ils inventèrent avec la Solution finale. Ce fut leur grande invention et c’est en quoi le processus entier fut différent de tout ce qui avait précédé. À cet égard, ce qui s’est produit, lorsque la Solution finale fut adoptée ou, pour être plus précis, lorsque la bureaucratie en fit sa chose, fut un tournant dans l’Histoire. Même ici, je suggérerais une progression logique qui vint à maturation dans ce qu’on pourrait appeler une culmination :
      Car dès les premiers temps, les missionnaires chrétiens avaient dit aux Juifs : “ Vous ne pouvez pas vivre parmi nous comme Juifs. ”
      Les chefs séculiers qui les suivirent dès le haut Moyen Âge décidèrent alors : “ Vous ne pouvez plus vivre parmi nous. ”
      Enfin les nazis décrétèrent : “ Vous ne pouvez plus vivre. ”
      (Raul Hilberg in Shoah, Claude Lanzmann)

  • Anonyme

    Ils y en a beaucoup qui pensent que ci on critique Israël on est forcement antisémite et que cette antisémitismes est culturel. Ce qui est faux dans bien des cas.

    Voila quelque temps des « ’philosophes’’ comme Finkielkraut parlent d un antisémitisme des noirs
    et notamment des antillais en mettant dans un même panier Dieudonné et tous les noirs.

    Voila la petite histoire :

    Aux Antilles il n y a pas de culture antisémite pour la simple et bonne raison que un blanc c est un blanc on ne fait pas culturellement de différences. Les blancs plus “’beurré’’ on les appelle (en Martinique) des syriens parce que c était les premiers du Moyen-Orient a s installer, du coup toute personne venant de cette région est appelé syriens même si c est un libanais un arabe ou un juif…

    La Shoa est vue par la masse antillaise comme un massacre de blancs (dit juif) fait par d autres blancs (dit nazis) dans des pays de blancs (l Europe) dans une guerre de blancs(2’guerre mondial) .
    Simpliste ? Pas plus que la vision des masses européenne sur le génocide du Rwanda : comme un massacre de noirs (dit hutus) fait par d autres noirs (dit tutsis) dans un pays de noir (Rwanda) dans une guerre de noirs(conflits des grand lacs).

    De même qu’il n y aura aucun levier passionnel chez les européens pour le génocide du Rwanda personne va être pro ou anti quelque chose, ils vont juste constater le drame dans toute son horreur et ne vont pas voire dans tel ou tel allusion un discoure pro tutsie ou pro hutu.

    De même qu’aux Antilles il n y aura aucun levier passionnel pour la Shoa, ils vont juste constater le drame dans toute son horreur et ne vont pas voire dans tel ou tel allusion un discoure antisémite ou pro sionistes.

    Mais alors me direz-vous pourquoi des ‘’philosophes’’ comme Finkielkraut parlent d un antisémitisme aux Antilles ?
    Parce qu’il y a une forte critique d Israël aux Antilles et comme pour eux si on critique Israël on est antisémite cela ne va pas plus loin.

    Mais alors me direz-vous pourquoi aux Antilles on critique Israël si cela n est pas du a une culture antisémite ?

    C est tout simplement à cause de l apartheid en Afrique du sud (et en Rhodésie) qui était soutenu par Israël. Israël qui sera le seul pays à soutenir jusqu’ au bout le régime fasciste d Afrique du sud, ca les antillais ne l ont pas oubliés. Pas plus qu’ils n ont oubliés que les usa était l’avant dernier pays à soutenir l apartheid sud africain et que ce sont les élus noirs aux usa qui ont fait pression pour empêcher que se poursuive cette situation honteuse, situation qui avait son défenseure en la personne de m. Henri Kissinger …

    Henri Kissinger qui comme les autorités israéliennes avait comme toute réponse : l apartheid n est pas antisémite donc pas fasciste car le fascisme se caractérise par l antisémitisme.
    En oubliant que la classification des races humaine en apartheid était exactement la même que les nazis a une seul différence prêt : les juifs ne figurait pas des la liste des sous hommes.

    Voila la cause de la critique d Israël aux Antilles : l apartheid était une saloperie et ceux qui l on soutenu des personnes méprisables(juif, chinois ou inuits on s en fout !). Y voir un antisémitisme est simpliste et c est un raccourcie facilement pris par beaucoup dont des ’intellectuels’’ mediatique.

    Donc oui on peut être contre la politique d Israël sans être antisémite. (Mais bon butter et parano comme vous êtes c est peine perdu)
    Bien à vous.

    • Anonyme

      Israël, un des plus farouches soutiens au régime de l’Apartheid, un de ses plus importants fournisseurs d’armes : on n’en parle peu, hein ?

      • Julien Dodeler
        • Posté à 01h46 le 14/08/2007
        • Internaute 12223

        En Israël, nombre d’historiens en parlent, et ce depuis une bonne quinzaine d’années.

        Laissez tomber le « Diplo » cet été et lisez Zeev Sternhell. « Aux origines d’Israël : Entre nationalisme et socialisme » pour commencer...

  • Anonyme

    Bonjour,

    Je pense honnêtement que le nouvel antisémitisme est une imposture.
    A force de crier au loup, vous connaissez la suite...
    Lorsque Ilan Halimi a été tué, il y a eu une mobilisation nationale.

    Le même mois, un Arabe était assassiné à Mulhouse (cité dortoire Citroën) et un autre à Lyon (qualifié de crime raciste par la justice).

    Par ailleurs, je n’ai jamais entendu que’un Juif s’était vu refuser un poste parce que Juif.

    Les Arabes, les Roms, les Noirs sont victimes de racisme et de discriminations bien plus importantes que les Juifs mais malheureusement, personne n’en parle.

    • caro
      caro
      délinquante avérée
      • Posté à 22h41 le 12/08/2007
      • Internaute 6484
        délinquante avérée

      je peux donner l’exemple d’un jeune à la recherche d’un employeur pour un contrat d’apprentissage en vente (vêtements). Il a refusé l’offre d’un magasin parce que le patron était juif.

      A propos des 3 crimes racistes, pourquoi ne pas dire qu’à chaque fois il y a eu des manifestations inter-culturelles (juifs et musulmans ensemble) pour dénoncer ces crimes ?

      • Borderie
        Borderie répond à caro
        • Posté à 07h14 le 13/08/2007
        • Internaute 14126

        A nouveau, nous voilà dans le domaine du « mythe » ! ... de la « légende urbaine » du genre : il y a des colonies de crocodiles dans les égouts, etc... Pas mal trouvé d’ailleurs, l’histoire du demandeur d’emploi qui refuse un boulot parce que le patron de l’entreprise est juif... On nage en plein délire !
        Quant aux trois crimes racistes : il me semblait pourtant n’avoir entendu parler, des semaines durant, que du fait divers purement crapuleux dont avait été victime le malheureux Ilan Halimi... Je dois me tromper...

         
        • caro
          caro répond à Borderie
          délinquante avérée
          • Posté à 08h02 le 13/08/2007
          • Internaute 6484
            délinquante avérée

          hélas, cette histoire n’est pas un mythe. Elle est bien réelle. Nous ne sommes pas à Orléans où les commerçants Juifs étaient accusés de faire disparaitre les clientes.

          Si on a beaucoup plus parlé de Halimi, cela tient aux journaux. Je répète que les communautés musulmanes et juives de villes où se sont produits les crimes ont manifesté ensemble. Apparemment, que ce soit dans les journaux ou même dans Rue89, certains préfèrent donc continuer à opposer les arabes aux juifs ? On parle bien de « nouvel antisémitisme » ?

          • Julien Dodeler
            Julien Dodeler répond à caro
            • Posté à 01h50 le 14/08/2007
            • Internaute 12223

            Je loue vous efforts pour souligner ce qui rapproche et non ce qui sépare ; malheureusement, en ces temps de compulsion victimaire (« Je » veux être « aussi » une victime, et même notre Prézydent se sent persécuté par les vilains journalistes) et de crispations communautaires, il devient difficile de célébrer l’universel qui réside en chaque être humain.

        2 autres commentaires
      • Thierry75
        Thierry75 répond à caro
        • Posté à 07h23 le 13/08/2007
        • Internaute 12958

        Ferait mieux de chercher dans le bâtiment, le terrassement, le transport routier, ce jeune ! ... Dans le vêtement, forcément... (Hé, Caro ! Il s’agit d’une plaisanterie !).

         
        • Anonyme répond à Thierry75

          Oh, toi t’es un malade ! ! ! Tu vas te faire écharper, toi ! ! !

        • caro
          caro répond à Thierry75
          délinquante avérée
          • Posté à 09h07 le 13/08/2007
          • Internaute 6484
            délinquante avérée

          vous avez entièrement raison... à ceci près que si un jeune porte un prénom ne figurant pas dans le calendrier romain catholique, il n’a pas intérêt à chercher une place chez un artisan, comme un plombier, ou dernier exemple un informaticien dans une boite de maintenance à domicile Très peu l’accepterait prétextant que les « clients » n’en voudrait pas... Si on n’a pas à faire à des employeurs racistes, ça marche très bien

           : -)

        2 autres commentaires
      • Anonyme répond à caro

        pouurquoi quand on parle de manifestations unitaires il n’y a qu’un seul point rouge, histoire de fermer ce commentaire ? Vous croyez que ce n’est pas vrai ou vous êtes contre ?

    • Anonyme

      « Par ailleurs, je n’ai jamais entendu qu’un Juif s’était vu refuser un poste parce que Juif »... Non, tu te trompes l’ami, tu es mal informé : essaie de rentrer dans les médias, tu verras, les portes se fermeront !

      • Anonyme

        Oh, le vilain persifleur qui sous-entend que la communauté juive est sur-représentée au sein des médias ! ! !

  • Julien Dodeler
    • Posté à 13h44 le 12/08/2007
    • Internaute 12223

    Raul Hilberg est un grand historien, un « historien total », pour paraphraser Braudel, qui a eu l’audace de se pencher sur une problématique presque absolument ignorée de ses pairs à l’époque où il a commencé à travailler sur la question. Le biais méthodologique choisi est déterminant et valide le caractère scientifique de sa démarche : Hilberg va à la source, s’appuyant sur les archives allemandes du troisième Reich ; il révise son travail et l’affine dès l’apparition de « nouvelles » sources telles que celles de l’Union Soviétique après sa chute. Ni en Europe, ni aux Etats-Unis, la destruction des Juifs d’Europe de 1933 à 1945 n’avait encore été abordée en tant que telle avant les années soixante (voire soixante-dix).

    Certes, Leon Poliakov, autre éminent historien, avait commencé à rédiger son histoire de l’antisémitisme (« Le bréviaire de la haine »), qui se voulait globale et s’attachait notamment à analyser les différents visages de l’antisémitisme au fil des siècles, mais la spécificité du travail de Raul Hilberg doit être saluée, car il a agi en défricheur et a ouvert ainsi la voie aux chercheurs.

    A la même époque en France, une rapide analyse historiographique des travaux consacrés à la période 1941-1945 ne relève quasiment aucune évocation de la Shoah, ni même de la persécution des Juifs par l’Etat français ; l’univers concentrationnaire est certes évoqué, le plus souvent par le biais de témoignages bruts apportés par des rescapés issus de la résistance (déportés politiques), mais il n’est pas encore question du massacre planifié - et de la collaboration du régime de Vichy à celui-ci - dans les ouvrages historiques ; en France, la mode est encore à l’édification d’une mythologie officielle d’une nation résistante, ayant été durement éprouvée dans sa chair ; gaullistes et communistes (« Le Parti des Fusillés ») s’accordent pour défendre ce postulat*.

    Face à eux, des écrivains qui « racontent l’histoire » sans réelle méthodologie (absence de sources diversifiées, pas d’analyse documentaire, pas de critique interne, ni externe des rares pièces étudiées, usage inconsidéré des archives de presse), tels Amouroux ou Castellot, tentent de légitimer Vichy en apportant un vernis érudit à des théories relevant du café du commerce (« 40 millions de Pétainistes » ; « Les vraies raisons de la défaîte : le Front Populaire ») aux relents parfois antisémites (le « Juif » Blum, dont le « tropisme anglo-saxon » et « cosmopolite » n’était pas « compatible » avec le gouvernement de la France). Plus généralement, dans le travail des historiens, pourtant riche de l’époque (Soboul et Lefebvre d’un côté, Richet et Furet de l’autre, débattent vivement de la manière d’analyser et d’interpréter... la Révolution Française), pas une note, pas un article, pas un texte consistant sur l’assassinat des Juifs par les nazis et leurs affidés.

    Il faudra attendre les années soixante-dix et quatre-vingt pour que le travail théorique sur cette période s’étoffe. A la suite des travaux de Paxton sur Vichy - d’abord, une thèse sur l’Armée et Vichy, qui lui a permis d’accéder aux archives de Vincennes et à celles du secrétariat d’Etat US ; ensuite une somme incontournable : « La France de Vichy » - de l’oeuvre de Hilberg (qui consacre plusieurs chapîtres à la France dans « La destruction des Juifs d’Europe » mais qui ne paraît traduite qu’en 1988 !) et de Poliakov, une génération de jeunes historiens (Rousso, Peschanski, Winock, Azéma), encouragée par Pierre Vidal-Naquet, s’empare de ces questions pour y apporter un éclairage scientifique. Les archives françaises sont ouvertes (souvent sur dérogation ministérielle, compte tenu des contraintes du délai de confidentialité d’une soixantaine d’année qui les frappe). Ces travaux sont ensuite suivis et soutenus par de nombreux chercheurs, dont certains se retrouvent, au CNRS, dans le très sérieux « Institut d’Histoire du Temps Présent ». Ils sont toujours en cours, mais ont également abouti a de nombreuses productions.

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    *NB : La réfutation du postulat « Tous résistants », non-sens historique essentiellement élaboré par la IVè et la Vè République pour effacer la souillure de Vichy, ne doit pas aboutir, comme certains l’ont fait à tort, au raccourci tout aussi absurde « Tous collabos » ; à ce titre, l’ouvrage de BHL « L’idéologie française », pamphlet intéressant mais aux conclusions très spécieuses paru à la fin des années soixante-dix, ne résiste pas à la comparaison avec les travaux mieux documentés et moins empesés d’esprit polémique de Paxton, Rousso, Ory ou Burrin.

  • Anonyme

    J’ai eu, il y a peu, l’extrème surprise de voir qu’une ancienne connaissance était passée dans le camp des revisionnistes.

    Cette personne noire, selon moi, n’a su se dégager de l’absurdité d’une « hiérarchie des souffrances ».

    Je n’ai pu considérer cette personne comme faisant encore partie des mes connaissances.

    • Anonyme

      L’Histoire est révisionniste par nature.

      • Julien Dodeler
        • Posté à 10h07 le 13/08/2007
        • Internaute 12223

        Oui, c’est vrai.
        D’ailleurs, sur la question de la Révolution Française, Furet était considéré comme « révisionniste » par rapport à Soboul par exemple, car sa grille de lecture et d’analyse, de même que son biais méthodologique, différaient du « maître ».

        Mais ce terme pose aujourd’hui problème car il a été détourné de son sens par les négationnistes du massacre planifié des Juifs d’Europe. Sous prétexte que le questionnement de l’historien doit être permanent et le regard sur les sources (récentes ou anciennes) renouvelé, les « Eichmann de papier » tels que les a dénoncés à juste titre l’historien Pierre Vidal-Naquet ont cherché à développer leurs théories mensongères, profitant de la confusion qu’ils ont sur entretenir sur le caractère soi-disant scientifique de leur démarche.

        Répétons aujourd’hui que l’histoire de la Shoah est récente mais qu’elle a établi la preuve irréfutable d’un massacre des Juifs et des Tziganes planifié reposant sur une organisation politique, administrative et industrielle, par des moyens mobiles (EinsatzGruppen) ou permanents (camps d’extermination) et dont le nombre de victimes est évalué entre 5 et 6 millions d’êtres humains.

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        Au plan historiographique, j’ai oublié d’évoquer la première somme de témoignages recensés à la libération des camps - si l’on excepte les minutes du procès de Nüremberg - à savoir « Le livre noir » d’Ehrenbourg, interdit par Staline.
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        • Anonyme répond à Julien Dodeler

          La Shoah ne devrait quand même pas être le seul événement historique qui soit désormais « vitrifié », soustrait à toute nouvelle recherche. Furet l’avait bien compris qui écrivait : « L’Holocauste (...) doit d’autant moins faire l’objet d’un interdit préalable que bien des éléments en restent mystérieux et que l’historiographie sur le sujet n’en est qu’à son commencement » (Le Monde, 26 septembre 1998, p. 26.).

          • Julien Dodeler
            • Posté à 23h37 le 13/08/2007
            • Internaute 12223

            Je crois au contraire que tout le travail mené par Raul Hilberg démontre que l’étude de ce fait historique n’est en rien figé : sa méthodologie en est la meilleure preuve, et l’hommage qu’il rend à certains « nouveaux » historiens de la question tend à prouver qu’il n’était en rien partisan d’une histoire vitrifiée dans ce que d’aucuns nomment le « devoir de mémoire », qui est un autre problème et qui ne relève pas stricto sensu de la démarche historique.

            La confusion faite par certains lecteurs entre les deux a amené à ce sujet de nombreux commentaires, très déplacés sur la « concurrence des mémoires ». Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire et donc à la compréhension du passé pour éclairer le présent (ou pour comprendre le passé, car oui, c’est une fin en soi), il existe d’excellents ouvrages d’historiens sur l’esclavage (dont l’origine ancienne, antique, nous rappelle qu’elle ne se résume pas à l’infâme traite des noirs), la traite des noirs en particulier, le colonialisme ou le génocide arménien.

            Entretenir des polémiques aux sous-entendus parfois malhonnêtes intellectuellement, voire idéologiquement douteux, et s’invectiver à coup de millions de victimes n’est pas le propre du travail d’historien ; la vie, les productions, et les positions de Raul Hilberg nous l’ont montré.

            • Anonyme répond à Julien Dodeler

              Raisonnement spécieux ! Il ne s’agit pas de s’invectiver à coup de millions de victimes, de cela il n’a jamais été question. Désolé, mais il est quand même important de savoir quels chiffres sont réels, et quels chiffres sont symboliques !

              • georges972
                • Posté à 18h27 le 21/08/2007
                • Internaute 14029

                Pouvez vous preciser votre pensee ?

                Raul Hilberg, dans la premiere edition de son ouvrage s’est penche sur le nombre des victimes juives. Il en est arrive a la conclusion que ce nombre toutnait autour de 5.1 millions. Au fur et a mesure des annees, et avec l’ouverture des archives, ce nombre a ete revise. Aujour’dhui, avec notamment les derniers travaux sur le terrain du Pere Desbois et de son equipe, il s’avere que dans la seule Ikraine, le nombre des victimes juives s’eleverait a plus de 1.5 millions alors qu’Hilberg parlait de 1 million pour l’ensemble des territoires sovietiques. La Bielorussie, la Moldavie, les territoire russes occipes n’ont pas encore ete explorees par le Pere Desbois.

          • Anonyme

            « Vitrification » est le mot qui convient, hélas ! Dès que la communauté cambodgienne représentera une force de pression suffisante, cet interdit touchera les études concernant le Cambodge entre 1975 et 1979. Puis la communauté Rwandaise, etc...

        5 autres commentaires
  • Anonyme

    On aurait bien aimé que Raul Hilberg ait le temps d’élaborer un peu plus (mais peut-etre l’a-t-il fait dans un de ses livres) sur la manière dont l’antisémitisme a « tout simplement disparu » aux US alors qu’il y était encore « profondément enraciné » jusque dans les années 60-70. Ca a l’air tout simple, alors on aimerait bien la recette, nous qui avons la prétention d’être le « pays des droits de l’homme » mais qui ramons sans progresser sur le sujet depuis des décennies.

  • Anonyme

    Juste pour compléter : Si, en effet, la thèse de Goldhagen est d’une connerie sans nom, il faut lire, absolument, « Des Hommes Ordinaires » de Christopher Browning (en poche, chez 10/18) Pour la première fois, un historien se penchait sérieusement sur cette partie du génocide la moins connue : pas celle des chambres à gaz mais des Einzatz Gruppen, qui agissaient derrière les lignes de l’armée allemande, massacrant les juifs non pas industriellement mais « à l’ancienne » Stupéfiant, terrifiant et remarquable de précision. Je troque 30 pages de Browning contre 300 des Bienveillantes !

  • Anonyme

    L’article est vraiment très intéressant.
    J’ai noté les noms des auteurs pour plus tard.
    Je n’ai pas beaucoup de connaissances quand à ce
    sujet, je reconnais le « devoir de mémoire » // « pardonner mais ne jamais oublier » et je me souviens très bien de mes cours d’histoire mais est ce suffisant ?

    Une seule chose me dérange, effectivement, et je vais être hors sujet ou bien discursif...
    Voilà, ce qui me dérange c’est l’esclavage et l’apartheid que le monde semble avoir oublié ou tenté d’oublier. On vient de le reconnaitre (2005 ? 2006 ?) mais combien de décennies après que les « déportations » ont cessé ? Et l’esclavage a duré combien de temps ? combien de milliers d’invidividus ont été touchés par cela ?

    Je trouve que la balance, s’il y en a une est désiquilibrée...

    • babayaga
      babayaga
      musique du monde
      • Posté à 15h50 le 13/08/2007
      • Internaute 7147
        musique du monde

      l’esclavage a été reconu par la loi Taubira comme « crime contre l’humanité », ce n’est pas un génocide (volonté de faire disparaître une population), contrairement à la Shoah ou au massacre des Rroms par exemple.

      Le devoir de mémoire des uns ne fait pas oublier le devoir de mémoire des autres.

      Je trouve également l’article fort intéressant et prouve que les recherches sur la Shoah ne sont pas « vitrifiées » et demeurent vivaces (en exceptant les recherches des négationnistes et révisionnistes en tout genre).

      • Julien Dodeler
        • Posté à 00h11 le 14/08/2007
        • Internaute 12223

        Et si l’on veut bien séparer le débat sur le devoir de Mémoire (qui est capital, mais ne relève pas stricto sensu de l’histoire), je me permets de renvoyer les lecteurs à quelques références bibliographiques majeures sur ce sujet :

        - Marc Ferro (ouvrage sous la direction de) : Le livre noir du colonialisme (ed. Robert Laffont) ;
        - Les travaux de Pierre Vidal-Naquet sur la Grèce Antique qui permettent de comprendre comment l’esclavage s’intègre dans une société qui considère pourtant qu’elle est la plus avancée du monde connu ;
        - Les travaux de Petré-Grenouilleau sur ce même thème, mais dans le cadre moderne de la traîte des Noirs (Nantes au temps de la traite des Noirs, ed. Hachette, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, ed. Gallimard) ;
        - Les travaux de Ternand et Chalion sur le génocide arménien font référence.