04/08/2007 à 00h08

Jean Chesneaux (1922-2007), sinologue et militant

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Jean Chesneaux (Quinzaine Littéraire)

Jean Chesneaux est arrivé en Chine pour la première fois en 1948, un an avant l’arrivée au pouvoir de Mao Zedong. Cet historien, spécialiste de l’Asie orientale, qui vient de disparaître à l’âge de 85 ans, a tout vu de la mutation de la Chine, de l’utopie maoïste qu’il a partagée, à l’autoritarisme productiviste actuel envers lequel ce « rouge » devenu « vert » se montrait très critique.

Longtemps membre du Parti communiste français, il prit dans les années 60 le parti de la Chine lorsque le soviétisme lui est apparu comme liberticide, prenant ses désirs révolutionnaires pour des réalités. Dans un de ses derniers livres, il reconnaît honnêtement qu’à la mort de Mao, en 1976, il se retrouva « dans une impasse intellectuelle après tant d’années d’identification à un projet maoïste dont j’ai un peu trop longtemps rechigné à admettre le naufrage ».

Jean Chesneaux quitta alors l’Université, après avoir servi à la Sorbonne, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et à la fac de Paris VII. On le retrouvera plus tard à la présidence de Greenpeace France (1997-2004), au mouvement altermondialiste Attac, ou encore aux forums sociaux. Et il écrira beaucoup, des articles dans la Quinzaine littéraire ou Le Monde diplo, et de nombreux livres, sur la Chine, le Vietnam, ou ... Jules Verne.

Il retourna en Chine en 1998, cinquante ans après son premier séjour, pour appliquer ses nouvelles grilles de lecture à son terrain d’étude de prédilection. Dans ses « Carnets de Chine » (collection Voyager avec..., 1999), il avait repris ses notes de différents voyages, et tracé un tableau impressionniste pertinent. « La Chine-mirage des illusions maoïstes est devenue une Chine-reflet de notre monde en désordre », écrivait-il. Et de soulever un double paradoxe chinois toujours d’actualité : « Ce pays dont les racines historiques s’enfoncent dans quatre millénaires et dont les origines connues furent contemporaines de civilisations du Moyen-Orient anéanties depuis si longtemps, conserve une étonnante capacité d’auto-affirmation. La Chine reste dans le monde actuel la figure principale du non-Occident, et les Chinois ont à cœur d’en préserver les singularités qui pour eux vont de soi (...). Et pourtant, le “nouveau cours” suivi depuis les années quatre-vingts par le pays des Han joue à fond le jeu de la mondialisation économique et financière : il n’hésite pas à bouleverser l’art de vivre chinois, ses espaces urbains, les bases de sa vie quotidienne, son imaginaire désormais grand ouvert aux programmes télévisés et aux cassettes venus d’outre-Atlantique. Qui sortira vainqueur de ce choc entre l’être-chinois et la grande déferlante de la mondialisation banalisante ? “

L’autre paradoxe chinois, note-t-il, ‘non moins troublant’, est l’engagement à un ‘rythme forcené dans une voie ’moderne’ d’urbanisation, de médiatisation, de consommation, de motorisation, de spéculation, alors que maints autres pays en ont avant elle mesuré les dégâts et cherchent déjà à s’en dégager peu ou prou. Ainsi pour le nucléaire ou pour le ’tout-voiture’’... Un jugement qui reste valable au moment où disparaît Jean Chesneaux, avant d’avoir pu voir jusqu’où ira cette croissance effrénée de l’ex-Empire du Milieu.

CORRECTION 4/8/07 11h00 : citation incomplète, merci David !

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  • Anonyme

    Je suis triste d’apprendre la nouvelle du départ de Jean Chesneaux. Je l’ai rencontré pour la première fois à l’Université McGill, à Montréal, probablement en 1969, et j’avais trouvé l’homme fort sympathique au premier abord. Au moment de terminer mon mémoire de maîtrise, j’ai passé 6 mois à Paris où j’ai fréquenté des sinologues et campé dans des centres de recherche pour satisfaire mon appétit grandissant de la Chine. Je ne voyais pas ce pays asiatique comme un pays qui s’apprend dans les livres ni à partir d’autres Occidentaux. Mais avant de prendre le lent transsibérien vers le pays de Mao, je me suis quand même inscrit au petit doctorat avec Jean Chesneaux comme directeur. Je m’intéressais au Sichuan et à son existence lointaine du centre du pouvoir. J’ai gardé le contact avec Chesneaux mais il me semblait que j’avais d’abord à me plonger dans la langue et la culture ce qui ne fut possible qu’à Hong Kong. ’’Allez demander le visa au Canada’’, me répondait-on un peu bêtement à l’agence Xinhua sans le moindre sourire. Entre temps, j’ai lu les ouvrages de Chesneaux mais je me suis plutôt orienté vers le journalisme que vers un doctorat. Je me souviens encore de ses recherches sur les sociétés secrètes. Jules Verne aussi à cause du prénom identique au mien. Je vais maintenant retourner à ses autres ouvrages avec une bonne pensée pour cet homme qui m’a reçu si chaleureusement à Paris. Et qui m’a encouragé aussi.

    signé Jules Nadeau, consultant, Communik-Asie (Montréal)

  • Anonyme

    Jean Chesneaux, auteur de « l’Histoire ça sert d’abord à faire la guerre » (Maspéro), avait été, avec d’autres enseignants de Paris VII, l’initiateur du « Forum Histoire » dans les années 70, regroupant des universitaires qui s’interrogeaient critiquement sur l’histoire des programmes et des manuels scolaires. Un grand colloque tout publics avait lancé le débat, notamment sur les refoulés de l’histoire coloniale et sur l’histoire à l’école. Des « Cahiers “du Forum Histoire furent publiés.

    Après quelques années ce mouvement s’est désintégré pour des raisons internes mais aussi par l’impuissance de la Gauche officielle et de l’université officielle d’assumer la mise à distance critique de l’histoire telle qu’enseignée alors.

    Suzanne Citron

  • Anonyme

    recificatif :

    Le livre de Jean Chesneaux c’était « Du passé faisons table rase ».

    Et, à peu près au même moment, Yves Lacoste publiait : « La géographie ça sert d’abord à faire la guerre ». Puis il lançait la revue Hérodote, toujours vivante.

    Suzanne Citron

  • Anonyme

    Rectificatif et mille excuses : le livre de jean Chesneaux c’était « Du passé faisons table rase ».

    À peu près au même moment, Yves Lacoste publiait : « La géographie ça sert d’abord à faire la guerre ». Peu après il fondait la revue Hérodote, toujours vivante.

    Suzanne Citron

  • Anonyme

    J’apprends seulement en cette rentrée le décès de Jean Chesneaux, qui me fit faire (sur Singapour) mes premiers pas de chercheur, vers 1975 à Paris-VII Jussieu. Nous nous sommes depuis lors revus de loin en loin, et j’ai toujours trouvé ses interventions et la conversation avec lui stimulantes, même si ce fut parfois pour prendre le contre-pied de ses positions.
    J’ai particulièrement apprécié que ma participation, au titre de l’Asie, au « Livre noir du communisme » (Robert-Laffont, 1997), ait été l’occasion d’une reprise de contact et d’une discussion de fond sur le bilan du maoïsme, sans aucun sectarisme de sa part, alors même que bien des nostalgiques du communisme, pourtant moins engagés que lui, me traitaient en traître à la Cause.
    Nous avions ensuite échangé certaines de nos publications. Je souhaite qu’il ait eu le temps d’ouvrir mon dernier travail (« L’armée de l’empereur »), que je lui avais fait expédier dès parution, en mars dernier.

    Adieu, cher vieux professeur. J’ai perdu une référence.

    Jean-Louis Margolin