Le manque d'argent a-t-il rendu les syndicats réformistes ?
« L’Argent noir des syndicats » est un livre qui compte, à double titre. D’abord en énumérant patiemment les dérives du système paritaire : formation professionnelle, fonds du handicap, comités d’entreprise… Rien n’échappe aux grandes confédérations. Mais l’ouvrage ne se contente pas de dénoncer, il propose des solutions. Exercice salutaire en plein débat sur la représentativité syndicale.
Sont-ils acrimonieux ? Simplement déçus ? Ou encore trop naïfs ? Deux des auteurs sont d’anciens syndicalistes -Christophe Mongermont à FO, Jean-Luc Touly à la CGT- le troisième, Roger Lenglet, enquête depuis longtemps sur les pratiques de corruption. Ils sont en conflit ouvert avec leur confédérations, comme tous ceux qui, un jour, ont osé s’opposer aux petits arrangements du paritarisme français. Procès, menaces, pressions sur leurs témoins : les anciens « camarades » deviennent parfois leurs meilleurs ennemis.
Cinq fois moins de cotisants, cinq fois plus de permanents
Le constat est pourtant accablant : sur ces trente dernières années, les syndicats ont vu leurs effectifs divisés par cinq, tandis que leurs permanents se multipliaient dans les mêmes proportions. D’où le recours à des financements occultes, voire franchement illégaux. Le tout sous la protection de la loi Wadeck-Rousseau de 1884 qui organise l’opacité du fonctionnement des partenaires sociaux.(Voir la vidéo)
Le tournant des années 80 et 90
Pour Jean-Luc Touly et ses acolytes, le tournant en matière de financement remonte aux années 80. A cette époque, la CFDT, sous l’impulsion d’Edmond Maire, décide d’amorcer un virage réformiste qui l’éloigne d’une ligne contestatrice. « Un changement qui ne va pas dans l’intérêt des salariés », estime l’auteur, et qui a lieu par nécessité, « par faiblesse » des moyens à disposition. « On accepte des compromissions, des financements occultes… Car je ne peux pas croire que les dirigeants ne soient pas au courant », tranche Jean-Luc Touly. La CGT suit le même chemin à partir du mitan des années 90.
Et de reprendre longuement le témoignage de Jean-Claude Lam, ancien permanent de la CGT chargé de la formation des conseillers prud’hommaux à la tête de l’institut Prudis. Aujourd’hui retraité, il explique que la moitié au moins des fonds consacrés à cette formation partait directement dans les caisses de la confédération. Mais ce n’est pas tout : l’ensemble des mécanismes gérés paritairement font eux aussi l’objet de détournements massifs et réguliers. Formation, médecine du travail, Agefiph ou 1% logement : aucun n’est épargné.(Voir la vidéo)
Au hit-parade des détournements, la formation professionnelle arriverait en tête, devant la publicité dans les magazines syndicaux et les arrangements des comités d’entreprise. Un long chapitre du livre revient d’ailleurs sur l’histoire mouvementée du comité central d’entreprise de la SNCF. Le plus riche de France : 400 millions d’euros de budget annuel. Un fabuleux fromage, entièrement géré par la CGT.
Leurs solutions : cotisations obligatoires et comptes certifiés
En fin de parcours, les trois auteurs s’interrogent sur les solutions pour sortir de cette crise financière qui dure. A l’encontre des idées reçues, ils prônent une forme de cotisation obligatoire reposant sur la triple participation des entreprises, de l’Etat et des salariés. « Parce que les syndicats sont aussi une forme de service public », analyse Jean-Luc Touly, tout en relevant le danger d’avoir un financement entièrement public qui viderait de sa substance la revendication syndicale.
Autre chapitre : la modification de la loi Waldeck-Rousseau pour moraliser les règles comptables des partenaires sociaux. A l’heure du scandale de l’UIMM, le parallèle est d’ailleurs évident avec la situation des partis politiques à la fin des années 80. Confrontés aux affaires, le RPR comme le PS furent alors obligés d’adopter une législation stricte en matière de financement. L’idée serait donc d’avoir des comptes certifiés et consolidés dans les confédérations, de façon à pouvoir analyser précisément « les versements de chacun » (unions locale, départementale et nationale).(Voir la vidéo)
Enfin, Jean-Luc Touly est très critique sur le pas de deux esquissé par les deux grandes centrales syndicales (CGT et CFDT) avec le président de la République. Nicolas Sarkozy, estime-t-il, a négocié une sorte de paix armée avec les leaders syndicaux : modération sur les 35 heures en échange de la passivité gouvernementale sur la question de la représentativité. Avec ça, les « camarades » vont lui en vouloir.
► L’Argent noir des syndicats de Roger Lenglet, Jean-Luc Touly et Christophe Mongermont - éd. Fayard - 297p., 19€.
► A lire aussi sur Rue89 : Comment sont financés les syndicats français
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CALCIFICATION
La préoccupation du financement des syndicats est sans doute en partie une explication à leur orientation de plus en plus réformiste, voire, comme la CFDT dès son époque Notat, ouvertement « moderniste ».
L’argent comme nerf de la guerre, mais pas seulement.
Toute structure tend à se figer avec le temps, à se calcifier. Du généreux pari de départ (la création d’une structure au service d’un objectif et d’une action) on en arrive au bout du compte à la démarche inverse : les actions (molles) ne servent plus qu’à justifier et pérenniser une structure sclérosée. En oubliant peu ou prou l’objectif initial. La défense mordicus de la structure est devenue l’objectif prioritaire.
Ce douloureux phénomène de vieillissement ne concerne d’ailleurs pas que les structures syndicales. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner le parcours des vieilles forces politiques claudicantes comme le PS ou le PC.
Il est remarquable de voir à quel point nos archaïques structures sont peu à peu atteintes du syndrome dit de Stockholm : cette irrépressible pulsion qui poussent les otages à comprendre, sinon à adopter, la position de leurs kidnappeurs. Parce qu’au bout du compte, leur existence dépend intimement de la survie de ceux qu’elles prétendent combattre.
Pire, pour assurer la prédominance du coq dans la geôle, nos « otages » en viennent à se châtaigner entre eux : à ces benêts de la CGT et de la CFDT qui sont tombés dans le panneau en signant imprudemment le texte gouvernemental sur le temps de travail, s’oppose l’irresponsabilité crasse des autres centrales syndicales (FO, CFTC, UNSA) qui ont allègrement torpillé la journée de protestation du 17 juin.




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