en images 05/07/2007 à 19h36

« Oubliées » de Juarez : gros plan sur les lieux du crime

Maria Malagardis | Journaliste


Alejandra, assassinée en janvier 2005 (Guillaume Herbaut/Galerie Paul Frèches).

La presse serait-elle devenue impuissante à rendre compte de la réalité des drames ? Les photographies de Guillaume Herbaut sur la tragédie de Ciudad Juarez, petite ville mexicaine où plus de 400 jeunes filles ont été assassinées depuis 1993 sont aujourd’hui exposées dans une galerie d’art contemporain à Paris. Elles imposent un autre regard, qui illustre les limites d’un certain traitement de l’information dans les médias.

Des images intenses et surprenantes qui évoquent une ville plongée dans une étrange torpeur. Traces de sang, coupures de presse évoquant les meurtres, corps abandonnés, dealers et prostituées capturés dans les néons de la nuit. Mais aussi paysages désertiques, faussement tranquilles, qui signent les lieux des crimes : les photos collées les unes aux autres déroulent ainsi un fascinant storyboard. Un scénario cruel qui paradoxalement rend le drame plus réel.

Tel ce visage livide d’Alejandra, celui encore souriant de Claudia, 20 ans, enlevée et assassinée en octobre 2001, fait écho aux traces de sang des règlements de compte entre narcotrafiquants ou au no man’s land dans lequel furent assassinées trois autres jeunes filles en 2004.

A 37 ans, ce photographe, membre fondateur du collectif L’Œil public, travaille régulièrement avec un grand nombre de magazines. Depuis 2002, il développe aussi un projet personnel sur des lieux évocateurs de drames où se joue une part de notre humanité.

Des lieux qui font partie de notre mémoire collective comme Hiroshima et Auschwitz (devenu aujourd’hui Owiecim). Ou bien qui sont le théâtre d’une fracture pour la société, comme Skoda, ville des vendettas et des crimes d’honneur en Albanie, ou encore Ciudad Juarez où les crimes et viols de jeunes filles ont conduit à forger le néologisme de « féminicide » . Chaque lieu est ainsi conçu comme un épisode, il y en aura sept au total. La dernière destination, dont Guillaume Herbaut préserve le secret, fera l’objet d’un dernier voyage l’an prochain.

« L’idée m’est venue après un reportage sur les quinze ans de Tchernobyl. Je me suis demandé comment montrer les blessures invisibles des radiations. On connaissait tous ce drame, sans en mesurer forcément l’ampleur, les souffrances réelles au quotidien. Ma méthode reste celle du journalisme, mais j’essaye d’affirmer un point de vue. D’interpeller le regard. »

Pourtant, les photos de Guillaume Herbaut ne trouvent plus de place dans la presse trop souvent focalisée sur une information à court terme, privée de sens. « Guillaume tente d’inventer un nouveau langage, mais sa démarche montre aussi le désarroi d’une génération qui doute, qui ne trouve plus dans les médias l’espace pour réfléchir aux événements » explique Paul Frèches, à la tête de la jeune galerie qui vient d’ouvrir dans le quartier des Abbesses à Paris.

Les photos de Ciudad Juarez constituent la première exposition présentée. Et c’est la galerie qui a financé le reportage du photographe au Mexique. Une démarche atypique, certainement encourageante pour la photo documentaire, mais qui devrait aussi faire réfléchir dans la presse.

Cliquer ici pour voir le diaporama en plein écran

Ciudad Juarez, photographies de Guillaume Herbaut - galerie Paul Frèches - 12, rue André-Barsacq, Paris XVIIIe - jusqu’au 28 juillet - entrée libre - plan.

A voir, le site La cité des mortes.

  • 10803 visites
  • 15 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Anonyme

    et pendant ce temps là les journalistes français nous bassinent avec les petits problèmes domestiques de cecilia et nicolas

  • Anonyme

    Un excellent site très complet en français sur le sujet :

    Lien

  • pikasso02
    • Posté à 21h15 le 05/07/2007
    • Internaute 10134

    Faut-il que les morts soient vrais pour que les photographies deviennent oeuvres d’art ? Que la mort participe à la création ? Que l’acte de tuer soit glorifié ? Comme si les photographes n’avaient toujours pas compris que l’oeuvre d’art n’a rien à voir avec le réel. Pourquoi avoir placé ces photos qu’il faut montrer, dans CULTURE ? Je les aurai vues et acceptées dans MONDE, POUVOIRS, CITE ou MEDIAS.

    • Anonyme répond à pikasso02

      Je ne crois pas que G. Herbaut veuille que ses images soient classées ’oeuvres d’art’ mais avant tout document.
      La photographie de morts commence un peu après le milieu du XIXe siècle : guerre de Sécession, Crimée, Commune de Paris. L’Art n’y est jamais revendiqué, sauf peut-être par Hippolyte Bayard quand il se photographie en noyé après sa lettre à Arago.
      La photo de mort, c’est le reportage de guerre essentiellement, mais depuis la 1ère guerre du golfe (en gros) on s’aperçoit que ce type de document est devenu très ’propre’ comme si l’on voulait nous vendre l’idée (n’est-ce pas ce que les USA tentent ?) des guerres avec zéro mort.
      La photo étant un Art (même si toutes ne s’en réclament pas) il est logique que l’article soit dans Culture.

  • Anonyme

    Un vrai reportage documentaire avec du fond (investigation)et de la forme... oui.

    Une série de photographies de documents déjà existants ou bien de sites vus et revus au fil des très bons documentaires déjà réalisés sur le sujet... moueff... est-ce vraiment du photojournalisme ? De l’art peut-être ?

    Pour obtenir ne serait-ce que quelques bribes de nouvelles informations fiables, il faudrait pouvoir déplacer (pour plusieurs semaines) un collectif de photographes et de journalistes de haut vol...

    Bref. Si j’osais, je dirais que cette expo est quelque peu opportuniste... Mais j’espère me tromper.

    • Anonyme

      oui vous vous trompez ! je connais très bien le travail de Guillaume Herbaut, j’ai eu l’occasion d’acheter ses photos pour mon travail graphique et je peux vous confirmer qu’il n’y a ni voyeurisme, ni complaisance dans son travail. Il trace ce chemin-là dans la photo depuis un certain temps sur des sujets difficiles avec beaucoup de discrétion. Le problème maintenant avec la photo de reportage c’est qu’on ne peut en vendre qu’une ou 2 mais le reportage ne passe jamais en entier. Alors autant essayer de les montrer quelque part.

      le mieux étant de les voir, allez sur le site de son collectif L’oeil public :

      Lien

      Françoise

  • Dieter_Freezer_Disco
    Dieter_Freezer_Disco
    Le promeneur solitaire
    • Posté à 00h18 le 06/07/2007
    • Internaute 11877
      Le promeneur solitaire

    J’ose espérer que l’Ambassadeur du Mexique a été invité au vernissage de cette exposition.

    • dulconte
      dulconte répond à Dieter_Freezer_Disco
      Mordu par un fachogarou
      • Posté à 01h27 le 06/07/2007
      • Internaute 250
        Mordu par un fachogarou

      Et celui des Etats Unis, Ciudad Juarez est une ville frontière.

      C’est hallucinant ce qui s’y passe , j’admire le travail du photographe, si cela peut permettre que ces crimes cessent ce sera déjà bien ! ! ! !

      Il y aurait le dixième de ces assassinats dans la même ville en France ça serait la panique la plus totale, il y en as eu plus de 400 là-bas ! !

  • Anonyme

    journaliste exilé au mexique, j’ai publié récemment une chronique sur Juarez, dans le magasine culturel strasbourgeois, Poly.
    il sera certainement très difficile de défaire le sac de noeuds de cette histoire. car entre histoires de narcos, politiciens et policiers corrompus ou un machisme ambiant encore très présent, il est bien difficile de savoir qui tue toutes ces femmes. ce qui est certain toute fois, c’est que Ciudad Juarez est devenue pour les femmes du Mexique, synonyme d’enfer.

    Les larmes de Juarez

    COUP DE GRÂCE VIOLÉE Étranglée transpercée d’une balle Non identifiée Fée marraine Fée Traîtres aux carrefours présomptueux Brûlée Amour Bâillonnée Attachée La tête recouverte d’un sac plastique Des yeux pour les fées Sourire de communicateurs transis dans la poche des puissants. Violée Poignardée Souillée A moitié nue Glorification de l’horreur Étranglée Fée Fée Frappée NON IDENTIFIÉE (1)

    A Ciudad Juarez, dans l’Etat de Chihuahua, depuis 1993 plus de 400 femmes ont été torturées, violées puis sauvagement assassinées. Le nombre des disparues dépasse les 600 ! Malgré la mobilisation nationale et internationale, les autorités locales et fédérales ne semblent toujours pas pressées de faire le jour sur ces meurtres. Le discours officiel préférait, il y a quelques années encore, fustiger les tenues provocantes des victimes.
    Elles avaient entre 12 et 29 ans. Elles étaient pour la plupart ouvrières dans les nombreuses maquiladoras. Ces usines de production, attirant une main-d’œuvre aussi inépuisable que les profits des transnationales, ont fait de la ville l’une des plus peuplées du pays. Située à la frontière avec les USA, Ciudad Juarez est à la jonction de deux mondes.
    Il y a dans le sort des femmes de Juarez un peu de la malédiction de La Malinche. Cette jeune indienne, et 19 autres, fut offerte aux conquistadors à leur arrivée en 1519. Elle parlait le nahuatl (2) et le maya (3) et, baptisée, Marina devint l’interprète de Cortés… et sa maîtresse. Elle lui donna un fils illégitime, Martín. Les connaissances de Doña Marina facilitèrent la conquête de l’Empire Aztèque. Mais une fois Tenochtitlan (4) soumise, Cortés la délaissa.
    Le mythe véhicule l’opinion contradictoire du peuple mexicain sur la condition de la femme. Pour certains La Malinche est la mère du Mexique métis. Mais dans la langue populaire elle est la victime consentante, celle qui a vendu son pays et son corps.
    Une autre figure féminine de l’imaginaire mexicain peuple la frontière de deux mondes. Celle de La Llorona, ce spectre qui hante les nuits mexicaines de ses cris déchirants. Dans la légende d’origine indigène, La Llorona était la déesse Cihuacóatl professant la fin de l’Empire Aztèque et pleurant la mort de ses enfants. Une autre interprétation y décèle l’esprit de La Malinche, condamnée aux larmes éternelles pour avoir livrer son peuple à Cortés.
    De la conquête espagnole à l’esclavage industriel, demeure cette culpabilisation de la femme. La mère de tous les maux, la catin vendue à l’étranger. Pourtant de Chihuahua au Chiapas des femmes se lèvent pour effacer ces images qui parfois peuvent tuer… dans les salles d’avortement clandestin ou les ruelles sombres de la cité des mortes. Cette nuit résonneront encore les pleurs. Ce sont les cris des femmes oubliées du Mexique. Les larmes de Juarez.

    Stéphane Ripoche

    (1) : Extrait de DES YEUX POUR LES FÉES, publié en 2003. Le poème fait référence aux meurtres de Ciudad Juarez. Plus d’infos sur le site Lien.
    (2) : Langue officielle de l’empire Aztèque jusqu’à sa chute en 1521.
    (3) : Peuples du sud du Mexique et du Guatemala.
    (4) : Nom de la capitale Aztèque, devenue Mexico.

  • xroo2s
    • Posté à 11h13 le 06/07/2007
    • Internaute 10246

    Horreur, malheur, et comme souvent à travers les multinationales implantées à Juarez nous sommes complices de ces crimes...Peut-être un peu moins que la police et les politiciens du cru, car si l’ensemble des personnes touchées devant une telle ignonimie se mettaient à boycotter les produits des « boites » instalées la-bas, il ne faudrait pas longtemps pour que ça bouge et que les crimes stoppent. Mais si aucune action n’est lancée par les multinationales, c’est peut-être tout simplement que les « cadres » envoyés en mission à Juarez s’ennuyaient et avaient besoin de distractions... alors en regardant votre écran plasma fabriqué la-bas, vous vous dites « responsable mais pas coupable »....on connait déjà...

  • Anonyme

    La ville d’Albanie dont il est question n’est pas la capitale des voitures à bas coût, il s’agit plus probablement de Shkodra (ou Shkodër). C’est une grande ville et les vendetta et le « Kanoun » (respect du code d’honneur médiéval) ont plutôt lieu dans les campagnes isolées. Shkodra est connue pour son esprit de résistance et de dignité, notamment face au totalitarisme et l’isolationnisme paranoïaque imposé par Enver Hodja.

    Sakalam

  • Anonyme

    « La presse serait-elle devenue impuissante à rendre compte de la réalité des drames ? »
    Je ne comprends pas bien le sens de cette phrase d’introduction...

    Nous avons, il y a plus de 3 ans, réalisé deux modestes reportages diffusés dans les JT de 13h et de 20h de France 2 à propos des disparues de Ciudad Juarez, en rencontrant les familles des disparues, les associations, les ouvrières des usines ainsi que le chef de la Police, et en utilisant aussi les images tournées par un correspondant local d’une chaine américaine qui, pendant des mois, s’est rendu sur les lieux des découvertes macabres en même temps que la Police. Pour que le silence ne s’impose jamais...

    Bref, ces deux reportages d’une durée de 3 min chacun n’ont pas valeur documentaire, et encore moins artistique, mais ils ont permis à des millions de télespectateurs d’en savoir un peu plus, je l’espère, sur l’existence même de ce drame autour duquel circulent tant de rumeurs, faute d’informations fiables, faute d’un travail efficace et transparent de la part de la Police.

    Nous ne sommes pas les seuls, loin de là, parmi la Presse Internationale, à avoir passé du temps à Juarez. Certains confrères ont mené des enquêtes bien plus minutieuses que la nôtre, en passant beaucoup de temps sur place.Les reportages dans les journaux, à la Radio et à la télévision sur ce thème se comptent par dizaines, par centaines, chacun avec son ton propre, sa subjectivité.
    En quoi ces dizaines, ces centaines de reporters ont-ils été incapables de rendre compte de la réalité des drames ?

    Le travail photographique de Guillaume Herbaut, par sa démarche et son regard, n’a bien sûr rien à voir avec un reportage du JT ou un papier du Monde ou de Libé.Pourquoi opposer les uns aux autres ? A moins qu’il s’agisse de l’impossibilité, pour Guillaume Herbaut de diffuser son travail dans la presse ? C’est évidemment très regrettable si tel était son souhait premier.

    Mais la remarque liminaire permet de lancer les commentaires des internautes sur un thème bien connu.
    Extrait : « et pendant ce temps là les journalistes français nous bassinent avec les petits problèmes domestiques de cecilia et nicolas ».
    C’est dommage...

    Pascal Golomer

  • Anonyme

    Repose en paix ALEJANDRA, toi et tes amies sans oublier les enfants de l’Irak.Ceux qui revendiquent les droits de la raison sont aussi morts.Ce soir ,je crois qu ’il sera mieux que je m ’en abstienne.. UPPERCUT

  • Anonyme

    Ha ha ha ha !

    Deux reportages de 3mins, noyés dans l’invraisemblable masse d’informations dont on arrose de grand publique… suuuuuurrr, ça va marquer ! ! ! ! !

    HA ha ha ha ha ! !

    J’ai rien contre les journalistes, mais faut pas non plus être aveugle… dans l’océan des medias ce n’est qu’une particule d’eau, même pas une goutte… que des centaines de journalistes se soient penchés dessus ou pas, ça ne change rien… faut pas être stupide au point de nier l’évidence.

    Va dans la rue et interroge 100 personnes au hasard sur ce point, si tu veux te faire une idée.
    Tant que t’y es, interroge 100 personnes sur un fait d’actualité beaucoup plus stupide…les petits problèmes domestiques de Cecilia et Nicolas par exemple… ; -)

    J’pense que tu devrais vite constater que ce genre de drame passe dans la case « fait divers exotique qu’il faut retenir 1 jour ou 2 à la limite pour en causer au bureau et faire celui qu’est vachement intéressé sur les trucs du monde »
    Contrairement aux déboires de Nicolas par exemple, qui tient le haut de l’affiche un peu partout, tout le temps, tous les jours, et qui finit par faire parti de la vie des spectateurs.

    Les journalistes français n’y sont pas forcément pour grand-chose dans ce triste résultat, c’est aussi une évidence, c’est plutôt l’ensemble des médias et de l’information qui est à remettre en cause, en passant pas la masse de spectateurs invraisemblablement stupides… Tout à remettre en question didonc !

    Mais pour remettre en question, faut déjà être au courant du problème… va faire ton sondage petit Pascal… va...

  • Anonyme

    le reportage n’est pas en cause. c’est la forme. une exposition pour qui pourquoi ? à la mémoire d’inconnues ou la gloire d’un photoreporter ? de l’art… du témoignage…

    c’est moins médiatique qu’un yacht ou qu’un jogger au bois de boulogne, c’est sûr. traitons les sujets par ordre télégénique. ah bah faillait réfléchir avant hein.