09/05/2008 à 16h08

Des contes pour enfants au dessin SM, le trait tout-terrain d'Ungerer

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Vincent Demons | Foolstrip

En octobre 2007, le musée Tomi Ungerer a ouvert pour la première fois ses portes à Strasbourg ; quelques mois plus tard, en décembre, sortaient sur les écrans un dessin animé adapté de son conte « Les Trois Brigands ». Une exposition à la bibliothèque de la Part-Dieu, à Lyon, retrace aussi son oeuvre unique.



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Célèbre en France avant tout pour ses oeuvres de littérature enfantine, Tomi Ungerer est un auteur prolixe, qui a fait des incursions tant dans la littérature de jeunesse que dans le dessin satirique, politique, publicitaire ou érotique.

« Le dessin est la forme la plus directe et la plus personnelle de l’expression graphique », déclare Ungerer à Selma G. Lanes dans un entretien pour le New York Times Magazine en mai 1982. Une forme que Jean Thomas Ungerer, né en 1931 à Strasbourg, pratique depuis ses 4 ans. C’est un homme du trait avant tout, mais il est capable de diversifier son style et sa méthode en fonction des sujets qu’il traite.

Son oeuvre puise naturellement son inspiration dans le pôle de l’illustration que fut l’Alsace, patrie de nombreux graveurs et imprimeurs, et s’est peu à peu teintée d’influences et de colorations aussi diverses que celles de Ronald Searle, Goya, Dubout, Chas Adams, Hansi ou John Willie.

« Il n’y a pas de limite lorsque l’on ignore les distances »

Ainsi, critique de moeurs, critique sociale, critique politique mais aussi observation de son époque et de l’histoire sont présentes dans la majorité de ses ouvrages, qu’ils soient destinés à la jeunesse ou à un public plus adulte.

« Il n’y a pas de limite lorsque l’on ignore les distances », affirme-t-il, et, fidèle à ses paroles, Tomi Ungerer ne se refuse à aucun sujet, ce qui le rend aujourd’hui riche d’une oeuvre variée de plus de quarante mille dessins qu’on aurait tort de limiter à la littérature pour enfants.

Publié en 1957 par Harper & Row, « The Mellops Go Flying » (« Les Mellop font de l’avion ») est le premier ouvrage de Tomi Ungerer, premier également d’une série à succès de cinq volumes où il présente une famille conventionnelle dont les membres sont des petits cochons.

L’année suivante, « Crictor et Emile » conte les aventures d’une pieuvre et d’un boa qui réussissent à se faire aimer des humains en accomplissant de bonnes actions. On voit déjà poindre dans ses premières oeuvres pour la jeunesse une vision à la fois généreuse et critique de l’humanité, qui se confirme quelques années plus tard avec « Rufus », puis « Les Trois Brigands » en 1961, où Ungerer change de style et adopte pour la première fois la couleur (des lavis d’encre très colorés dans de superbes teintes sombres).

« Une place bien à lui, entre les histoires de Walt Disney et celles de Robert Crumb »

La couleur caractérise par la suite principalement ses ouvrages pour la jeunesse ainsi que certains de ses travaux publicitaires, à l’exception toutefois de « Pas de baiser pour maman », qui sort en 1973. Un livre qui conte l’histoire d’un petit chat rebelle à sa mère, à la famille et à la société en général et qui « par sa simplicité trouve une place bien à lui entre les histoires de Walt Disney et celles de Robert Crumb » (Peggy Lindner dans le magazine Graphis).

« Les enfants n’ont pas besoin de livres pour enfants mais d’histoires bien racontées », déclare le dessinateur et c’est armé de cette profession de foi (qu’ont depuis faite leur bien des auteurs de bande dessinée à commencer par Zep, le créateur du célèbre Titeuf) qu’il livre ses dernières parutions de littérature pour la jeunesse qui traitent de sujets graves -ou en tout cas beaucoup plus murs- comme « Otto », « Flix », ou « Le Petit Nuage bleu ».

Dans « Otto », le lecteur suit l’histoire d’un ours en peluche qui traverse l’histoire du milieu du vingtième siècle, permettant à l’auteur de donner un point de vue tour à tour sur le nazisme, la guerre et la misère sociale américaine. « Flix » narre l’histoire d’un chien qui naît de deux parents chats et célèbre ainsi l’apprentissage du respect mutuel dans deux cultures que tout oppose.

Artiste protéiforme, Tomi Ungerer sait adapter aux divers genres qu’il aborde les techniques et les styles qui leur conviennent. Ainsi son trait peut-il se faire beaucoup plus sec et sinistre lorsqu’il aborde le dessin satirique.

L’artiste critique tour à tour l’armée puis la guerre du Vietnam, dans une série tout d’abord refusée par l’université Columbia pour qui elle avait été faite et restée inédite en raison de sa violence, puis des thèmes aussi divers que le nucléaire, l’environnement, la société américaine ou les institutions.

La mort et le macabre sont souvent au centre de son oeuvre comme dans ce dessin intitulé « What a beautiful morning, what a beautiful day », où l’on voit la Faucheuse photographiant une explosion atomique.

Dans le « Tomi Ungerer’s Schwarzbuch » (« le livre noir de Tomi Ungerer »), paru en 1984 et initialement commandé par des écologistes allemands qui, finalement, le refusèrent, on assiste à une série de danses macabres contemporaines dénonçant les méfaits de l’énergie atomique sur l’environnement.

Dans les années 60, il se prend de haine pour la haute société américaine

Dans les années 60, alors que son succès à New York va grandissant, Tomi Ungerer se prend de haine pour la haute société américaine dont il va débusquer les vices dans « The Party », paru en 1966, puis plus généralement l’injustice du système social américain dans « America », en 1974.

Une vision sinistre et incisive où des corps squelettiques, monstrueux et funèbres, qui tranchent avec les personnages joviaux et dodus de ses œuvres pour enfants (où même les monstres sont sympathiques), se livrent à d’obscènes et grotesques rituels mondains.

Le dessin d’observation, toute première activité artistique à laquelle Ungerer s’est livré dans sa jeunesse et qui est la base même de tout travail de dessinateur, lui fournit, certes, un terreau sur lequel il bâtit l’ensemble de son œuvre mais constitue également un genre à part entière chez ce dessinateur atypique.

En 1983, paraît « Slow Agony », un ensemble de dessins d’après nature, de croquis, de peintures de paysages grands formats d’où n’émerge aucune figure humaine, qui n’est pas sans évoquer des peintres de la tradition réaliste américaine comme Hopper.

Pour « Domina », il s’installe dans une maison de dominatrices de Hambourg

Du dessin d’observation, on en retrouve également énormément dans son oeuvre érotique, avec la même utilisation fréquente d’une couleur unique au milieu d’une oeuvre en noir et blanc parfois presque esquissée.

Car l’oeuvre érotique de Tomi Ungerer est également virtuose et diversifiée. Dans celle de ses « Contes pour adultes » ou de ses « Grenouillades » (où des grenouilles parodient le Kama-Sutra), il évoque un érotisme à la Rabelais, plein de farce et de bonne humeur. Dans celle de sa « Botanique érotique », parue dans le magazine Penthouse, on entre dans un univers végétal étrangement troublant de plantes obscènes, qui pourraient bien exister, sait-on jamais.

Enfin, dans « Domina », les anges gardiens de l’enfer et dans « Totempole », on retrouve un érotisme beaucoup plus noir parfois né directement de l’imagerie SM et du « Bizarre » de John Willies mais aussi d’un travail de journalisme et d’investigation.

Pour « Domina », réalisé entre 1983 et 1986, Tomi Ungerer passe plusieurs mois dans une maison de dominatrices professionnelles de la Herbertstrasse de Hambourg, véritable « Checkpoint Charlie de la prostitution », selon ses termes, où il va tour à tour les observer, les interviewer et les dessiner.

En ressort un ouvrage totalement inédit et fascinant sur ce monde secret dont il dira par la suite :

« Tout cela n’est pas une vaste plaisanterie, loin de là. Je prends très au sérieux ces pratiques. Ces maisons sont pour moi des hôpitaux noirs. La dominatrice accomplit une fonction psycho médicale. Elle soigne par la torture, elle libère. »

Dans « Totempole », il dessine une jeune femme dans une série de poses et de tenues fétichistes.

Ces deux livres, parus à une époque où l’on ne jurait pas encore que par le « porno chic », où les créateurs ne s’inspiraient pas librement de l’imagerie sado-masochiste pour leurs défilés, n’avaient pas vocation à être des œuvres masturbatoires et Tomi Ungerer de préciser, non sans humour :

« A l’époque, il était important de faire tomber les tabous. Maintenant, ces incursions dans l’intolérable sont devenues banales. Le charme n’y est plus, c’est presque à la mode. A part cela, par-delà mes excursions et mes incursions, je suis parfaitement normal (...) L’érotisme est souvent une question de bricolage. »

Tomi Ungerer exposition à la bibliothèque de la Part-Dieu, 30, bd Vivier-Merle, Lyon - jusqu’au 7 juin - du mar. au ven. de 10h à 19h, le dim. de 10h à 18h - plan.

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  • C. Creseveur
    C. Creseveur
    D'actualité, de dessin surtout
    • Posté à 17h09 le 09/05/2008
    • Internaute 7715
      D'actualité, de dessin surtout

    Bravo à Tomi Ungerer pour son bel éclectisme.

  • ELCHEKATZO
    ELCHEKATZO
    Ruminant
    • Posté à 20h21 le 09/05/2008
    • Internaute 36477
      Ruminant

    Nota Bene : La Fondation Ungerer à STRASBOURG est selon moi une réalisation ratée assez pauvre et le lieu lui-même (batiment récupéré) n’est pas du tout à la hauteur de l’oeuvre, système d’accueil catastrophique. Gros raté mais que peut-on attendre de Grossmann-Keller à part des spoliations...

  • nada
    • Posté à 18h15 le 09/05/2008
    • Internaute 25026

    C’est sur qu’on ne se relève pas de la shoa comme ça ! Ungerer, t’es un barge !

  • G2G
    G2G
    • Posté à 18h18 le 09/05/2008
    • Internaute 17663

    Mes respects, les plus personnels à Tomi Ungerer. Homme de courage et de générosité s’il en est.

  • Les Chats
    Les Chats
    En grève du zèle contre le (...)
    • Posté à 22h16 le 09/05/2008
    • Internaute 24526
      En grève du zèle contre le (...)

    Quelques uns de ses dessins :
    Lien
    (un petit tour à la page d’accueil ?)

    Lien

    • ras-la-patience
      • Posté à 10h47 le 10/05/2008
      • Internaute 10027

      vieil admirateur de Ungerer, un grand merci pour ces deux précieux liens.

      • Les Chats
        Les Chats répond à ras-la-patience
        En grève du zèle contre le (...)
        • Posté à 12h39 le 10/05/2008
        • Internaute 24526
          En grève du zèle contre le (...)

        Avec plaisir ras-la-patience ; -)) Il y en avait d’autres mais je n’ai pas osé en mettre davantage.

         
        • C-dâv
          C-dâv répond à Les Chats
          • Posté à 14h41 le 10/05/2008
          • Internaute 23444

          Faut pas hésiter,vive la LIBERTE !
          Merci à toi TOMMI ! ! !

        • ELCHEKATZO
          ELCHEKATZO répond à Les Chats
          Ruminant
          • Posté à 02h50 le 13/05/2008
          • Internaute 36477
            Ruminant

          On attend toujours^^ :)

        2 autres commentaires
  • ex-riverain
    • Posté à 23h17 le 09/05/2008
    • Internaute 35098
      x

    on voit bien chez lui comment le talent peut se révéler avec une grande économie de traits...j´aime bien la méchanceté ou la morbidité de ses dessins...

  • Prolo du livre
    • Posté à 17h19 le 10/05/2008
    • Internaute 12784

    Ben, moi, quand j’étais p’tit (y a pas si longtemps) et ben, Tomi, il me racontait l’histoire de Trois brigands qui braquaient des diligences pour construire un orphelinat...
    Ca a développer mon coté Mesrine et Robin des Bois...

    Les Trois brigands - Tomi Ungerer - L’école des loisirs.

  • sabrina
    sabrina
    NounouOgg ascendant Vimaire
    • Posté à 23h08 le 10/05/2008
    • Internaute 24259
      NounouOgg ascendant Vimaire

    Ungerer, un vrai plaisir d’instit... il prouve que dès le plus jeune age, on peut raconter des histoires intéressantes et pas gnangnan aux enfants.

    Mes préférés : Otto, Flix, mais aussi Tremolo. Mes petites sections en raffolent !
    Vive les auteurs qui ne se sentent pas obliger de bêtifier face aux plus petits qui sont un publics aussi voire plus exigeants que les grands !