TRIBUNE 07/05/2008 à 18h20

La Bolivie fragilisée par le référendum contesté de Santa Cruz

El Co | internacionalista

Le 4 mai, le département de Santa Cruz de la Sierra tenait un référendum pour approuver son statut d’autonomie, qui a produit une écrasante majorité de « oui » . Santa Cruz, avec près d’un quart de la population du pays et autant de richesses, pose ainsi un problème aigu à la Bolivie d’Evo Morales et à la région toute entière, puisque le référendum et le statut d’autonomie sont inconstitutionnels. L’intransigeance des uns répond aux accusations de sécessionisme des autres et pousse la Bolivie vers la crise.

Un statut ambitieux

Que contient le statut d’autonomie, long de 168 articles supposément inspirés par le statut catalan ? Il a été élaboré en 48 heures en décembre dernier par le Comité civique pro Santa Cruz, la principale organisation départementale rassemblant plusieurs dizaines d’associations sous le contrôle paternaliste de son élite, « blanche » et entrepreneuriale.

Le texte se veut ambitieux. Il définit comme compétence exclusive du département

- la création d’une « condition politique crucénienne » que d’aucuns apparentent à une forme de citoyenneté (art. 3) ; d’une justice de dernière instance pour les recours contre les textes départamentaux (art. 143) ;

- d’un régime électoral pour son Assemblée (art. 154) ;

- de sa police (art. 69) ;

- de sa propre régulation douanière et de transport (art. 81 et 82) ;

- de l’administration des terres, forêts, eaux, hydrocarbures, mines, et de la sidérurgie (art. 102, 111, 90, 115, 121) ;

- des impôts de tous types (art. 122, 124 et 135).

Sans reconnaître une seule fois la Constitution nationale, il prévoit cependant les cas où il se soustraira au contrôle de constitutionnalité ou aux fonctions régulatrices de l’État central. Quant aux niveaux inférieurs, municipaux, ils sont soumis à un sévère contrôle de l’entité départementale.

A l’origine, le processus de décentralisation, dont personne en Bolivie ne conteste la nécessité, devait être approuvé dans la nouvelle Constitution, au texte scellé dans la douleur en décembre dernier et en attente d’un référendum national de ratification. La future Constitution prévoit des autonomies départementales, mais aussi aux niveaux inférieurs : régions, municipalités et communautés indigènes. Les compétences de l’État y sont clairement spécifiées. Il est prévu que le statut d’autonomie sera rédigé et approuvé aux deux-tiers par les futures assemblées départementales à élire. Un processus plus démocratique et moins contrôlable par les élites traditionnelles : pour le vice-président, Álvaro García Linera,

 » ces élites, avait déclaré doivent comprendre que l’État n’est plus une prolongation de leurs propres haciendas » .

Autant dire que l’opposition de droite, pulvérisée par l’élection au premier tour d’Evo Morales en décembre 2005, mais qui s’est refait une santé sous la houlette des « autonomistes crucéniens » , trouve là un excellent moyen de bloquer cette nouvelle Constitution, qui fait la part trop belle aux questions sociales et indigènes. Elle a donc poussé un texte plus à son goût. Un compromis avait été trouvé les mois passés, qui liait en une seule journée électorale approbation de la Constitution et des statuts départementaux. Mais la Cour électorale nationale, arguant de difficultés matérielles et procédurales, avait jugé impossible la tenue de ces deux élections simultanées. Le gouvernement avait alors repoussé sine die l’approbation de la Constitution. Les autonomistes, eux, n’en ont rien fait.


Les enjeux cachés

Cette tragicomédie caudilliste est l’aboutissement d’une longue tension politique, commencée bien avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, pour une décentralisation que « l’oligarchie crucénienne » veut contrôler. Les « 100 familles » aux millions d’hectares, aux usines agroindustrielles, aux plantations de soja, aux immenses troupeaux, qui contrôlent les banques, les entreprises d’eau, d’électricité et de téléphone, et les principaux médias du pays, voient l’opportunité de mettre un frein aux changements, et notamment à la réforme agraire.

Le gouvernement d’Evo Morales a redistribué en deux ans autant de terres que les précédents gouvernements en dix ans. Latifundios souvent mal acquis, fruits des copinages des gouvernements démocratiques des élites blanches, ou des dictatures des années 70. Propriétés qui abritent, enfin, de véritables situations de servage, où les Indiens sont à la merci du patron, dépensant leur maigre paye dans ses magasins, subissant violences de toutes sortes. Il y a deux semaines, une commission gouvernementale voulant accéder à une « communauté captive » a été recue à coups de fusil.

Le statut d’autonomie crucénien affirme aussi « sa condition raciale majoritairement métisse » et limite la reconnaissance des peuples indigènes à cinq d’entre eux, Chiquitano, Guaraní, Guarayo, Ayoreo et Mojeño. Accusé de raciste par ses détracteurs, il ignore l’immigration massive des Indiens quechuas et aymaras des hauts plateaux survenue ces trente dernières années, main-d’oeuvre bon marché qui a fait le boom économique de Santa Cruz. « Cambas » des plaines orientales contre « Collas » des vallées et hauts plateaux occidentaux : les enjeux économiques et de pouvoir se teintent de connotations ethniques, plus aisées pour mobiliser les esprits. On relève souvent, avec une ironie teintée d’inquiétude, que le leader du Comité civique, Branko Marinkovic, est un richissime émigré croate ; et que l’ambassadeur des Etats-Unis à La Paz, qui ne tient pas Evo Morales dans son coeur, arrive directement du... Kosovo.


L’impossible dialogue

La communauté internationale, y compris les États-Unis, a formellement marqué son soutien au processus de changement démocratique mené par Evo Morales et son plein appui aux institutions boliviennes, rejetant tout norme contraire aux dispositions constitutionnelles en vigueur. Les autonomistes se trouvent internationalement isolés mais n’en ont cure, malgré la demande de dialogue de l’Organisation des États Américains. Ils n’hésitent pas à en rajouter dans la provocation : ainsi, le préfet (élu) de Santa Cruz, Ruben Costas, annoncant la prochaine fondation de « la deuxième République, non centraliste, mais à travers les régions » . Les ambassades européennes ont diffusé des consignes de prudence à leurs ressortissants.

Le dialogue n’aura pu prospérer. Après une période de confrontation frontale et stérile, qui n’a fait qu’aider la droite bolivienne et les autonomistes à se remettre de leur défaite électorale historique, après avoir commis l’erreur de ne pas s’approprier le thème des autonomies, le gouvernement Morales a cherché plusieurs voies de conciliation, de manière plus ou moins convaincue.

Finalement, ni les ultimes tentatives de l’Église catholique (localement et historiquement peu crédible pour s’opposer à l’oligarchie) ni celles des pays amis de la Bolivie, n’auront pu aboutir. Le référendum, chargé d’identification régionale et ethnique, avance désormais seul, tel un Frankeinstein politique, même si les autres département tenus par la droite, qui partagent avec Santa Cruz les énormes réserves de gaz boliviennes (les deuxièmes du continent) et une farouche opposition à Evo, ont temporairement abandonné la possibilité d’un référendum. Seuls les « Cruceños » jouent les irréductibles.

Vers l’affrontement ?

Le gouvernement n’a pas su se faire entendre de ses troupes, opposées au référendum, mais a surtout insisté sur la nécessité d’éviter tout affrontement. Car certains secteurs populaires, indigènes, paysans, ont annoncé leur volonté de s’opposer à la tenue de la consultation. On a vu des Indiens arriver de la savane avec arcs et flèches.

 » Pour se défendre » .
Côté groupes de choc, on a d’un côté l’Union de la Jeunesse Cruceñiste, composée de jeunes, familiers des propos racistes anti- » Indios de mierda » , défilant paramilitairement sous un drapeau frappé d’une croix. De l’autre, sur l’Altiplano, les Ponchos Rouges, composés principalement d’Aymaras, annoncent être l’embryon de la future armée populaire. Ceux là se défient par médias interposés, séparés par les 800 km et plus de 15 heures de mauvaise route entre La Paz et Santa Cruz. Dans le département même de Santa Cruz, les syndicats et organisations sociales promettent qui la simple vigilance, qui l’affrontement. Le gouvernement, de son côté, dément toute possibilité d’état de siège. « Je crois en la conscience du peuple bolivien » a déclaré le président. A Santa Cruz, on dit ne pas avoir d’armes, mais on assure qu’on saurait comment recevoir les soldats de l’État centralisateur. L’armée, quant à elle, a toujours dit qu’elle défendrait l’unité bolivienne.

Le jour d’après

On peut craindre que le pays n’aille encore une fois au bord du gouffre avant de négocier une solution. D’autant plus que la question du référendum propose l’approbation du statut autonomique et son application « immédiate » et « obligatoire » , ce qui dans la logique des autonomistes implique la prochaine élection d’une Assemblée départementale, d’un gouverneur, et surtout la substitution aux administrations de l’État. Ceci laissera peu d’espace à la négociation.

La Bolivie n’est pas prête, le jour d’après, de retrouver le chemin de la tranquilité. La lutte entre latifundiaires et serfs, entre tenants de l’État colonial et ceux de la « Révolution démocratique et culturelle » , entre ceux qui ont toujours tout eu et qui veulent dorénavant leur part, se poursuivra.

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  • Suppriméàlademandeduriverain17.02.09
    • Posté à 18h30 le 07/05/2008
    • Internaute 16256

    Un nouvel épisode de l’immonde dépeçage des régions riches au profit des plus rapaces et au détriment des premiers habitants. J’espère que Moralès peut compter sur le soutien de sa population et de son armée, je crains que tout ceci ne finisse mal pour la démocratie.

  • thierry reboud
    • Posté à 18h39 le 07/05/2008
    • Internaute 20923

    Merci à El Co pour cet article.
    Une question : quelles sont les attributions légales et politiques du préfet ? En France, un préfet est le réprésentant de l’Etat, j’imagine qu’il n’en va pas de même en Bolivie.
    En clair, quelle est la légitimité politique de Costas dans cette affaire ?

    • El Co
      El Co répond à thierry reboud
      Auteur(e) de l'article internacionalista
      • Posté à 20h49 le 07/05/2008
      • Internaute 35393
        internacionalista

      A l’origine les préfets en Bolivie sont la reproduction du modèle napoléonien, jusque dans le nom, « prefectos ».
      Début 2005, lors de la fronde de Santa Cruz contre le président Carlos Mesa (réplique tellurique conservatrice à la fronde de l’Altiplano contre le précédent président en 2003), les « cívicos » obtiennent deux choses : un référendum (déjà) sur les autonomies, et l’élection des préfets.

      La première élection des préfets a lieu sous la présidence Morales, mais sans modification de la Constitution quant au fond : on a donc des préfets qui sont élus par le peuple mais formellement désignés par le président, et dont les attributions n’ont pas changé - imaginez un peu des préfets de régions élus en France, fortes personnalités politiques mais désignés par décret en Conseil des ministres, sans rien changer d’autres. Institutionnellement, on marche un peu sur la tête, mais tout devait être réglé avec la nouvelle Constitution. C’était « l’agenda d’octobre » (2003 : nationalisation du gaz + Constituante) contre « l’agenda de janvier » (2004 : élection des préfets + autonomie).

      En attendant, les préfets élus, et de l’opposition, font de la politique. On est très loin du représentant personnel du chef de l’État. Evo va d’ailleurs finir par désigner d’autres délégués présidentiels dans les départements boliviens. Certains se sentent très à l’aise dans leur fonction caudilliste, tel Costas qui se fait appeler « presidente » (sic) ; récemment, ils se sont présentés à l’OEA comme des « gouverneurs ».

      La légitimité de Costas est assez forte. C’est une personnalité connue. Agronome, il est très lié à l’oligarchie crucénienne. Il a été président de la Confédération des éleveurs de Bolivie, et de la toute puissante (et assez réactionnaire) Confédération Agroindustrielle de l’Orient (CAO). Il a aussi été président du Comité civique pro Santa Cruz de 2003 à 2004. Dans son milieu et le centre-ville de Santa Cruz il n’est pas contesté, et il a été régulièrement élu en 2006. Plutôt pragmatique, je pense qu’il aurait pu s’entendre avec le gouvernement, mais il a lui aussi, en toile de fond, ses enragés. Si Morales est en train de faire la révolution, alors la contre-révolution, la réaction, est sans aucun doute dans ces institutions économico-sociales crucéniennes.

      Pour information complémentaire, les derniers résultats dépouillés par la Cour départementale électorale donnent une abstention de l’ordre de 47%, et un taux de blancs/nuls/non de 15%. Donc une approbation de 85%, mais sur une moitié du corps électoral...
      On est donc loin du plébiscite. Le référendum a finalement plutôt cassé l’unité de façade pro-autonomiste de Santa Cruz, le « petit peuple » n’ayant pas suivi ses élites éclairées. Ce qui n’arrange pas les affaires boliviennes. La réaction d’Evo Morales a été, sur la base de ce 50/50, de décrier le vote ; pour le gouvernement, l’oligarchie crucénienne a perdu son pari - discours qui n’aurait évidemment pas été possible avec 70% de participation. Les Crucéniens se sont de leur côté enferrés dans leur opposition : ils ont annoncé de leur côté qu’une fois les résultats définitivement connus, ils convoqueraient l’élection de l’Assemblée départementale et du gouverneur ; et qu’en tout état de cause la négociation avec le gouvernement ne commencerait qu’après les référendums qui doivent avoir lieu dans les autres départements d’opposition, notamment Tarija (qui détient 80% des réserves de gaz nationales...).

      C’est un âpre combat pour le pouvoir et les ressources économiques - et surtout leur répartition sociale - qui se poursuit.

      • thierry reboud
        thierry reboud répond à El Co
        • Posté à 21h10 le 07/05/2008
        • Internaute 20923

        Merci beaucoup pour tous ces éclaircissements.
        C’est vraiment un plaisir de vous lire, tant pour la clarté de l’expression que pour la précision des informations.

  • Servais-Jean
    • Posté à 18h49 le 07/05/2008
    • Internaute 4591
      43

    Ce référendum sent les USA a plein nez. Ils ne suportent pas que l’Amérique du Sud passe à gauche et ils font tout pour semer la pagaille dans ces états qui se gauchisent.
    L’exemple de la Colombie est typique de leur intervention.

  • micke
    micke
    utopiste
    • Posté à 19h24 le 07/05/2008
    • Internaute 13094
      utopiste

    un bolivien m’a confirmé ya quelques mois que les usa injectaient des millions dans l’opposition et les médias boliviens.

    santa cruz ou le nouveau putsch de la cia.

    jusqu’ou iront-ils pour détruire toute initiative libertaire, toute alternative pacifiste sur cette planète ?

  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 19h43 le 07/05/2008
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    une acienda c’est souvent grand comme un département français. On arrive pas toujours à comprendre comment fonctionne ce genre de pays.

  • ex-riverain
    • Posté à 20h40 le 07/05/2008
    • Internaute 35098
      x

    j´attendais cet article avec impatience !
    article qui tranche par sa qualité de présentation et d´analyse sur pas mal de « trucs » qui pourrissent rue89...

  • parti
    parti
    punishment park
    • Posté à 22h45 le 07/05/2008
    • Internaute 36257
      punishment park

    édifiant...les tensions autonomistes en amérique du sud, je n’en savais rien...merci rue 89...encore moins sur les rôles des pouvoirs locaux...cela peut paraître ingénu, mais quand au bout du compte, le continent se résume à « où est ingrid bétancourt », c’est un article d’utilié publique...merci el co

  • freakfeatherfall
    freakfeatherfall
    moonchild
    • Posté à 04h58 le 08/05/2008
    • Internaute 21024
      moonchild

    article super intéressant ! !

    mais bien planqué dans un recoin de la rue...

    je suppose qu’un journaliste qui quitte un journal, un député suisse qui sniffe ou les femmes qui entourent un président sont des sujets bien plus importants...

    • Servais-Jean
      • Posté à 13h40 le 08/05/2008
      • Internaute 4591
        43

      « article super intéressant ! !

      mais bien planqué dans un recoin de la rue... »

      C’est un des rares défauts de Rue 89, Mais c’est un gros défaut qui fait l’objet d’observations à chaque fois.

  • Quijote
    • Posté à 16h33 le 08/05/2008
    • Internaute 36823

    En effet, l’Amérique du Sud ne se limite pas à Ingrid Bétancourt.
    A propos de la Bolivie, on peut consulter un article sur

    Lien

    qui montre les clivages social, ethnique, économique majeurs qui règnent dans ce pays. Avec évidemment le concours étatsunien.
    Sur le même site, on apprend que les USA rétablissent la IVème flotte (supprimée en 1950) sur les côtes atlantiques de l’Amérique centrale et du sud. Les Amérindiens n’ont qu’à bien se tenir !

    • parti
      parti répond à Quijote
      punishment park
      • Posté à 23h31 le 08/05/2008
      • Internaute 36257
        punishment park

      top le lien... moins top le nombre d’internautes réagissant sur ce problème...