Sur le terrain 13/03/2008 à 12h40

Bagarres mortelles pour le pain des pauvres en Egypte

Daïkha Dridi | La Liberté


Dans les rues du Caire (Nasser Nuri/Reuters).


(Du Caire) En Egypte, aux portes des boulangers qui vendent le pain le moins cher du marché, la tension est à vif, les nerfs lâchent. De plus en plus les querelles finissent en bagarres, parfois extrêmement brutales. Des rixes qui ont fait leurs premières victimes.

Depuis quelques semaines, les journaux rapportent des faits divers particulièrement macabres au sujet de ces files d’attente devant les boulangeries. A Daqahlia, dans la région du delta du Nil, un cireur de chaussures à la santé fragile, père de quatre enfants, est tombé raide mort pendant une bousculade pour le pain.

A Qalioubiya, dans la même région, un vieil homme n’a pas supporté la pression de la foule et a perdu connaissance. Transporté par les riverains à l’hôpital, il y est décédé. Dans le sud du pays, à Louxor, une bagarre pour le pain a très mal fini pour un fonctionnaire, poignardé à mort par un jeune.

Une subvention d’un milliard d’euros par an pour le pain des pauvres

La presse a également rapporté qu’un boulanger, excédé par les récriminations de la foule, a tué le concierge d’un immeuble en lui tirant dessus avec une arme à feu. Il y a encore quelques jours, ce sont plusieurs escadrons de police qui ont été envoyés dans la banlieue grise et industrieuse du Caire, Hilwan, pour empêcher que les funérailles de deux jeunes hommes ne finissent en vendetta généralisée. Les deux victimes ont été tuées lors d’une bagarre pour le pain qui a dégénéré en bataille rangée entre deux familles, faisant aussi 17 blessés.

Quand se nourrir
est un luxe


Les points de tension autour du pain se sont tellement accrus qu’ils ont fait l’objet, en septembre, d’un rapport intitulé “Le pain de la vie”. Publié par une ONG, le Réseau arabe d’information sur les droits de l’homme, il devait attirer l’attention des pouvoirs publics sur le phénomène.

Selon ce rapport, 60% des subventions de l’Etat aux produits alimentaires de base vont au pain. Et ce sont près de 9 milliards de livres égyptiennes (environ 1 milliard d’euros) que l’Etat consacre chaque année au soutien du prix du pain pour les plus démunis.

Or, de nouvelles augmentations de prix ont eu lieu à la mi-février, les quatrièmes en moins de quarante jours. Elles ont touché des produits de base comme le lait, l’huile, les œufs, etc. Une catastrophe dans un pays où 45% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour.

Si les Egyptiens aux revenus modestes connaissent depuis toujours les files d’attente devant les boulangers qui vendent le pain au prix soutenu par l’Etat, la nouveauté c’est qu’ils sont devenus bien plus nombreux à le faire. Une tendance qui s’est amorcée lors des trois dernières années et s’est spectaculairement accélérée lors des six derniers mois.

Ni vitrine, ni comptoir, ni boulanger

La demande a donc gonflé, mais la quantité de pain subventionné est restée la même. Du coup, les acheteurs ont peur qu’il n’y ait plus de pain quand leur tour arrive. Tout en tentant de préserver sa place d’avant-dernière dans la file d’attente des femmes, Lamia explique :

“Je suis venue essayer cette boulangerie pour la première fois, parce que je passais par là et j’ai remarqué qu’il y avait moins de monde.”

Dans le quartier populaire de Sayyeda Zainab, la cohue matinale est passée et un calme relatif règne parmi la soixantaine de personnes qui attendent en face d’un grand portail en métal couleur vert bouteille. Les boulangeries des pauvres au Caire ne font pas dans le superflu : pas de vitrine pour exposer le pain, pas de comptoir pour servir les clients, pas même de boulanger, toujours invisible.

Le spectacle est le même partout : la foule est amassée face à un portail fermé. De temps à autre, une petite fenêtre métallique s’entrouvre et une main échange à la vitesse de l’éclair vingt galettes de pain contre un billet d’une livre égyptienne. La petite fenêtre métallique claque et les clameurs de la foule s’élèvent : “Ya Ahmad, ya Ahmad ouvre, Ya Ahmad ouvre, donne le pain…”.

L’atmosphère est électrique, le silence retombe à peine que la silhouette d’un jeune homme qui s’engouffre dans la foule pour en ressortir avec plusieurs paquets de vingtaines de galettes, soulève les protestations.

La foule se met à faire pression sur le portail. Les jeunes gens tentent de se faufiler avant ceux qui se trouvaient là avant, quelques insultes fusent et tout le monde continue de demander à Ahmad d’ouvrir, sans que celui-ci ne daigne répondre.

Deux heures d’attente chaque matin

Les boulangers du “mouda’am”, le pain soutenu comme on l’appelle ici, ne sont ouverts que jusqu’à midi. Certains ferment à 11 heures et la plupart ne vendent jamais plus de vingt galettes par personne, la quantité de farine que l’Etat subventionne étant bien entendu comptée. Et toujours, à quelques pas de la boulangerie, un vendeur ou une vendeuse expose des galettes parfois à même le trottoir : leur pain à eux coûte 25 à 50 piastres la galette (2,9 à 5,8 centimes d’euros), alors que le mouda’am vaut 5 piastres (0,58 centimes d’euros), soit dix fois moins cher.

Lamia attend en moyenne deux heures devant le boulanger tous les jours, étudiante en première année de droit à l’université du Caire, fille d’un comptable dans une société privée, elle fait partie des nouveaux bataillons du mouda’am :

“Il y a encore quatre mois, on achetait le pain dehors, mais là on ne peut plus se le permettre. Le prix du pain chez les boulangers qui vendent le ’mouda’am’ est le seul à n’avoir pas augmenté. Tout le reste est devenu intouchable, on est obligé de faire des économies sur le pain.”

Saida, infirmière dans un dispensaire, dit, elle, qu’aussi loin que remontent ses souvenirs, elle n’a jamais acheté autre chose que le mouda’am :

“Depuis toujours, je fais la chaîne pour acheter le pain. J’attends sous le soleil en regardant passer les gars qui viennent après être servis avant. Mais depuis quelques mois ça devient intenable, tous les jours il y a une bagarre qui éclate.”

Safa’, employée de nettoyage dans une administration, avait l’habitude de préparer le pain à la maison. Mais depuis que les prix de la farine et semoule ont augmenté, la seule solution pour s’en sortir est le boulanger du mouda’am.

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  • 15 réactions
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  • re-belle
    re-belle
    mère au foyer
    • Posté à 13h16 le 13/03/2008
    • Internaute 24966
      mère au foyer

    IRIS : actualités du moyen orient et du maghreb (dec.2007)

    PAIN, EAU ET TERRE sujets de révolte en méditerrannée :
    Lien

    à haiti : des galettes de boue pour repas ! ! ! ...

    en france, au XVII eme siècle, nous avons eu notre pain de fougères ! ! ! ...

    • Servais-Jean
      Servais-Jean répond à re-belle
      43
      • Posté à 14h50 le 13/03/2008
      • Internaute 4591
        43

      @ re-belle

      Le pain de fougères ils ne sont pas prêts à nous en refaire, ce sont peut-être des pauv’cons mais avec la pâtée qu’ils ont reçue en 1789...

  • Zorbanet
    • Posté à 15h35 le 13/03/2008
    • Internaute 24816

    Ca rappelle une certaine Marie-Antoinette à la veille d’un certaine révolution.

    On dirait vraiment que tout se met en place pour que ça chauffe meuh-meuh dans le coin.

    Et l’araignée tisse sa toile..........

  • Pierre Haski
    Pierre Haski
    Cofondateur Rue89
    • Posté à 16h23 le 13/03/2008
      éditeur
    • Journaliste 9
      Cofondateur

    Le Dr Regis Garrigue, Président de l’ONG Help doctors, nous a adressé le message suivant, en réaction à cet article :

    « Bonjour, je suis médecin et rentre de mission à Naplouse pour LienNous venons de terminer une enquête sur sante, pauvreté et nutrition dans la vieille ville de Naplouse où nous avons mis en place un dispensaire pour les femmes et les enfants. Les résultats semblent très proches de ce que vous décrivez sur l’Egypte et le prix du pain. Dans les territoires palestiniens certains parlent déjà de la 3e intifada du “pain”. Se nourrir devient impossible. Les demande de consultations et de médicaments explosent. Voir les resultats de notre enquête : Lien.

  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 18h19 le 13/03/2008
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    Eux se battent pour du pain. D’autres pour du pétrole.
    Qui sont les plus dignes ?
    A qui faut-il porter assistance ?

  • Hannah Haref
    • Posté à 20h13 le 13/03/2008
    • Internaute 35691

    Les prix ont augmenté de 200% en moins d’un an et pas les salaires. La rue n’en peut plus, les Egyptiens font deux à trois boulots par jour, la fatigue et l’exaspération ne font pas bon ménage. Et le pire c’est qu’il n’y a pas d’espoir ...
    Et quand vous venez en Egypte avec des croisères à moins de 500€ vous participez à cette catastrophe, sachez-le.

    • jimmyb
      jimmyb répond à Hannah Haref
      • Posté à 08h38 le 14/03/2008
      • Internaute 28000

      Est-ce le fait que pour atteindre ces prix, on baisse les rémunérations des salariés ? Tu peux nous expliquer un peu mieux ? Ce ne serait pas pire si plus personne ne venait ? Je ne suis pas vraiment concerné puisque même à ce prix, je n’en ai pas les moyens, mais j’aime bien comprendre.

  • Suppriméàlademandeduriverain17.02.09
    • Posté à 20h36 le 13/03/2008
    • Internaute 16256

    Le prix du pain est l’objet d’angoisses constantes quelle que soit la latitude.

    Combien coûte le kilo de farine en Egypte, au juste ?

  • perverpepere
    • Posté à 22h45 le 13/03/2008
    • Internaute 29368

    Finalement rien d’etonnant a cela,tout le monde connait la loi de l’offre et de la demande.La population mondiale augmente et les ressources non.Ces emeutes n’ont pas seulement lieux qu’en Egypte.Peu,trop de personnes,savent qu’il va falloir finalement imposer une politique de controle des naissances car finalement il y a trop de monde sur terre.
    Le monde est obsede par la croissance,la terre en est malade.
    J’oubliais le probleme essentiel des retraites......

    • nada
      nada répond à perverpepere
      • Posté à 14h09 le 14/03/2008
      • Internaute 25026

      @perverpepere
      Les ressources ne manquent pas mais sont captées par une minorité au dépens d’autres ! et tout ça part à la poubelle dans la majorité des cas, parce que trop c’est trop !
      Il n’y a pas trop de monde sur terre mais beaucoup trop de profiteurs, d’exploiteurs, d’affameurs, etc... Et puis qui va décider de qu’elle femme, dans quel pays, sous quel régime a le droit de mettre son enfant au monde ? Hein, je vous le demande ?
      Quant à la retraite, peut-être y a t’il trop de retraités ? Faudra t’il un contrôle et l’instauration d’un âge maximal de vie ?
      Je ne pense pas un mot de ce que je viens d’écrire mais c’est juste pour vous faire flipper un peu...

  • A déménagé le 13-10-2012
    • Posté à 22h57 le 13/03/2008
    • Internaute 19357
      non connue

    Lire « le troupeau aveugle » de John Brunner .(j’ai lu )

  • E K
    E K
    quelqu'un quelque part
    • Posté à 00h28 le 14/03/2008
    • Internaute 25872
      quelqu'un quelque part

    Oui, ça fait penser à la Révolution.

    Je me souviens aussi qu’un an ou 6 mois avant la victoire du FIS en Algérie, les journaux avaient parlé de protestation des gens contre le prix du pain.

    Est-ce que par hasard des islamistes distribuent du pain gratuitement en Egypte ?

    • jimmyb
      jimmyb répond à E K
      • Posté à 08h45 le 14/03/2008
      • Internaute 28000

      je ne pense pas, en tout cas je n’ai rien lu de la sorte, mais je pense que ce serait aller contre leurs intérêts, ils se rendraient certes sympathiques à l’opinion, mais aideraient ainsi les gens à supporter la situation, ils ont plus à gagner en laissant la situation devenir explosive, ensuite, ils n’auront plus qu’à allumer la mêche...

  • Martin D
    • Posté à 09h44 le 14/03/2008
    • Internaute 31736

    le systeme ultra-libérale est responsable de l’augmentaire du prix du paim partout dans le pauvre...les premiers touchés sont les pays pauvres, mais les pays développés vont aussi bientôt connaître la même chose...c’est ce que veulent les illuminatis !

  • Mehdi from louxor
    Mehdi from louxor
    Tour leader en Egypte
    • Posté à 21h31 le 14/03/2008
    • Internaute 35771
      Tour leader en Egypte

    Premier message personnel sur le site de rue89 pour vous confirmer que cette information vaut aussi pour la ville de Louxor et ce en plein milieu du Souk destiné principalement aux touristes.
    Quel fut mon étonnement de voir une queue significative devant une boutique peu accueillante aux grilles fermées, ou le commerçant semble être en prison !
    Dans le souk déserté par les touristes, car nous étions un mercredi soir veille de déferlement des croisiéristes français, je compris la nature du commerce une fois les premières galettes extirpées par la foule.
    Toutefois je n’ai pas vu de bagarre, seule une effervescence inhabituelle sur ce site plus touristique que populaire.
    Par contre j’ai été témoin de la mort d’un chauffeur de taxi pendant une bousculade violente mais habituelle les samedis et dimanches jour d’arrivés des vols internationaux et domestique.
    Les taxis se battent afin d’avoir une course et cela sous les yeux des touristes interloqués par ce trafic qui se joue dans une langue étrangère et dont ils ne sont pas les proies.
    Les chauffeurs de taxi se battent donc pour une course à en perdre la vie et cela sous le contrôle de la police.
    Un chauffeur de taxi est donc mort le samedi 8 mars 2008 à Louxor en faisant son travail, mais rassurez vous, la police ne lui laisse que transporter des égyptiens depuis l’aéroport...